Filles des Lumières
Jean de Viguerie
Dominique Martin Morin
Bouère
2007
Auteur d’un Dictionnaire du Siècle des Lumières qui est devenu un classique, Jean de Viguerie se penche sur les sociétés d’esprit animées par des dames de la haute société qui fleurirent à Paris au XVIIIe siècle. Héritières, dans une certaine mesure, des « précieuses » du siècle précédent, les « filles des Lumières », Madame Geoffrin, Madame du Deffand, la marquise d’Epinay ou Julie de Lespinasse ont joué, sans le savoir, un rôle important dans la préparation du séisme révolutionnaire. Contemporaine d’une époque qui fut porteuse des espoirs de progrès et de bonheur en même temps que la matrice des pires utopies, elles étaient près d’une cinquantaine à accueillir, voire à entretenir, les idéologues à la mode du « parti philosophique », de Fontenelle à Voltaire et de Marmontel à La Harpe, sans oublier d’Alembert et bien d’autres. L’auteur pointe les limites de cette sociabilité ; les cercles ainsi constitués avaient en effet, pour ceux qui bénéficiaient des largesses de leurs protectrices, une fonction « alimentaire » qui était de nourrir les « gens de lettres » et de leur assurer d’agréables séjours à la campagne. Ils permettaient également à quelques auteurs besogneux ou d’extraction modeste d’accéder à une « visibilité » sociale flatteuse, en un temps où prévalait encore le prestige dû à la naissance et au rang.
Jean de Viguerie, qui connaît parfaitement l’envers du décor, n’a guère de difficultés à cerner les personnalités des « hôtesses » de l’intelligentsia du temps. Il met ainsi en lumière la médiocrité de leur propre production littéraire et l’échec fréquent de leur vie sentimentale ou familiale, la « philosophie » ne suffisant pas à les consoler des mécomptes de leur existence privée. Il ose un rapprochement audacieux mais heureux quand il compare les salons du temps aux émissions dites « littéraires » de la radio ou de la télévision qui exercent aujourd’hui une fonction analogue à celle assumée en leur temps par les « sociétés d’esprit ». Il prend ainsi à témoin Madame du Deffand qui, dans un éclair de lucidité, nous rapporte « l’admiration » que lui inspiraient certains de ses invités : « …Hommes et femmes me paraissaient être des machines à ressort qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir, chacun jouant son rôle par habitude… »