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Baltiques. Histoire d'une mer d'ambre
Baltiques. Histoire d'une mer d'ambre
Philippe Meyer
Perrin

2013
On sait comment Fernand Braudel a ouvert la voie – avec sa Méditerranée à l'époque de Philippe II – à une approche totalement renouvelée du passé de cette région, perçue désormais, au-delà des frontières étatiques et civilisationnelles, dans son unité géographique et socio-économique. C'est une entreprise comparable que met en œuvre Philippe Meyer dans son Histoire de la mer Baltique, et le pluriel utilisé dans le titre pour désigner cet espace spécifique du Nord européen sous-entend, à l'inverse de ce que fit Braudel en son temps, une prise en compte plurielle d'un monde où se sont rencontrés ou affrontés les identités scandinave, germanique, polonaise et russe.

Perceptions et représentations différentes dominent en effet les visions d'une histoire régionale largement méconnue des Européens de l'Ouest ou du Sud, et c'est un défi difficile que relève l'auteur en nous proposant une lecture globale riche d'enseignements et de réflexions utiles à la compréhension de cette Europe du « Nord » dont on fait aujourd'hui un modèle politique, économique, social et culturel pour le reste du continent.

Professeur émérite de l'université René-Descartes et spécialiste de l'Allemagne, Philippe Meyer a publié en 2011 L'Or du Rhin. Histoire d'un fleuve, qui se présentait déjà comme une synthèse rendant compte de l'identité d'un lieu – ici le cours d'un fleuve – propice aux rencontres mais aussi aux convoitises et aux conflits. Cette volonté de transcender les frontières correspondant aux imaginaires territoriaux des uns et des autres fait tout l'intérêt de ce type d'ouvrage et le public curieux désireux de découvrir les histoires et l'espace culturel de la Baltique tirera le plus grand profit de sa lecture.

La Préhistoire de la Baltique correspond à une formation tout à fait récente puisque cette mer peu profonde qui, comme la Méditerranée, ignore les marées, est née au sortir de la dernière époque glaciaire, il y a un peu plus de dix mille ans. En se retirant, l'immense inlandsis qui recouvrait la Scandinavie et le Nord de l'Europe en s'étirant jusqu'aux actuels Pays-Bas, a laissé derrière lui le bouclier scandinave et la vaste plaine étendue de la Finlande aux Flandres à travers la Pologne et l'Allemagne du Nord. Il a ainsi fait apparaître ce qui fut successivement, au rythme des diverses oscillations climatiques du Postglaciaire, un simple lac ou une mer reliée à la mer du Nord par les détroits séparant le Danemark de la Suède. Mare germanicum de Tacite, elle devient au XIe siècle, sous la plume d'Adam de Brème, la mer « Baltique », un nom qui renvoie au mot latin Balteus (danois Boelt) désignant la ceinture d'eau séparant la presqu'île danoise de la péninsule scandinave.

Alors que la révolution néolithique connaît au Proche-Orient les développements que l'on sait, les rives de la Baltique ont vu prospérer des cultures mésolithiques (le terme d'épipaléolithique est aujourd'hui préféré) telles que celles de Maglemose ou d'Ertebölle, cultures fondées sur la chasse, la pêche et le ramassage de coquillages, portées sans doute par les descendants des chasseurs de rennes des millénaires précédents, remontés vers le nord au rythme du changement climatique pour y suivre leur gibier et leur écosystème traditionnel. Après les pétroglyphes suédois témoignant de l'existence de cultes chamaniques et solaires au cours des millénaires précédant l'ère chrétienne, la région connaît, à l'époque du bronze, un « âge d'or » illustré par le célèbre char solaire de Trundholm du musée de Copenhague, ou par les impressionnantes trompes cérémonielles extraites des tourbières danoises. Alors que d'antiques populations finno-ougriennes occupaient les forêts de ce qui allait devenir la Finlande et le Nord de la Russie, la Scandinavie et l'Allemagne du Nord appartiennent au domaine germanique, celui de la « forêt hercynienne » évoquée par César, de la société barbare décrite par Tacite ou de cette « Thulé » aux rivages embrumés que le Marseillais Pythéas aurait peut-être atteinte...

C'est du foyer baltique que partent, aux IVe et Ve siècles après J.-C., les vagues d'envahisseurs goths, burgondes ou vandales qui vont déferler sur l'Empire romain. C'est de là que viendront également, à partir de leurs terres d'origine suédoises, les Varègues appelés à fonder Novgorod, à dominer les populations slaves installées le long des grands fleuves conduisant à la mer Noire et à bâtir, au final, la première Russie de Kiev.

Quelques siècles plus tard, c'est dans le cadre plus général du Drang nach Osten germanique que les chevaliers Porte-Glaive, puis les chevaliers Teutoniques entreprennent de coloniser, au détriment des Slaves, les terres prussiennes et baltes, avant d'être arrêtés au lac Peipous par Alexandre Nevski, puis à Tannenberg par Ladislas Jagellon. De nouveaux acteurs cherchent à s'imposer. L'Union scandinave dite « de Kalmar » (1397-1483) qui réunit Suède, Norvège et Danemark, se révèle éphémère, et le XVIe siècle voit la montée en puissance de l'Etat polono-lituanien dont le territoire s'étend de la Baltique à la mer Noire, mais qui doit compter avec les ambitions des princes de Moscou.

Gustave-Adolphe, qui règne de 1611 à 1632, transforme ensuite la Baltique, en intervenant dans la guerre de Trente Ans et en appuyant les princes protestants d'Allemagne du Nord, en un « lac suédois ». Mais cette volonté hégémonique trouve ses limites quand, en 1675, le grand électeur Frédéric-Guillaume de Brandebourg bat les troupes de Charles XI à Fehrbellin, avant que la folle aventure de Charles XII ne se termine en 1709 face aux Russes à Poltava. Profitant du déclin suédois, que la mort du roi conquérant rend désormais inéluctable, et des querelles pour le trône d'une Pologne dont la monarchie élective constitue la principale faiblesse, Pierre le Grand réussit, à l'issue de la guerre du Nord (1700-1721), à doter son empire d'une large ouverture sur la Baltique, et la fondation de Saint-Pétersbourg, au fond du golfe de Finlande, prend valeur d'un programme d'expansion, celui que mettra notamment en œuvre l'impératrice Catherine II à la fin du siècle, quand elle présidera, avec les deux autres larrons prussien et autrichien, aux partages de la Pologne.

La montée en puissance de la Prusse, entamée avec le grand Frédéric et confirmée par la victoire sur Napoléon, est suivie de la fondation de l'empire des Hohenzollern et fait de la Baltique le lieu d'une confrontation feutrée entre les puissances allemande et russe, au moment où les pays scandinaves épris de démocratie et de progrès sortent discrètement de la grande Histoire. La révolution industrielle n'en rétablit pas moins les liens traditionnels qui unissaient les diverses rives de la « Méditerranée du Nord » depuis les temps médiévaux, ceux qui avaient vu les marchands de la Hanse créer un espace économique intégré qui avait assuré la fortune de Lübeck, Gotland, Dantzig ou Koenigsberg. Le XIXe siècle est aussi le temps qui voit ce nord de l'Europe inspirer les artistes romantiques tels que Gaspar David Friedrich dont Les Falaises de l'île de Rügen illustrent la couverture du livre de Philippe Meyer.

Le « sombre XXe siècle » n'épargne pas la région qui voit la première guerre mondiale ravager la Pologne disputée entre Russes et Allemands, avant que la révolution bolchevique n'entraîne la guerre civile en Finlande et la naissance douloureuse des éphémères républiques baltes réannexées par Staline à la faveur du pacte germano-soviétique. Seule la Suède – à l'abri d'une neutralité bien incertaine – échappe aux épreuves de la seconde guerre mondiale, si tragique pour la Pologne, la Russie et l'Allemagne. La guerre froide divise ensuite durablement le monde baltique devenu l'un des espaces de la confrontation Est-Ouest avant que l'effondrement de l'URSS, la réunification allemande et l'adhésion à l'Union européenne des pays scandinaves (à l'exception de la Norvège, qui n'est pas riveraine de la Baltique), de la Pologne et des pays Baltes ne reconstituent un cadre de paix et d'échanges renvoyant aux époques qui voyaient les Varègues scandinaves descendre les fleuves russes vers la mer Noire ou les marchands de la Hanse teutonique animer de leurs transactions un espace commercial qui s'étendait sur toute l'Europe du Nord, de Novgorod à Londres.
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