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L'École biblique et archéologique française de Jérusalem
Jean-Michel Poffet
Dominicain. Ancien directeur de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem

L'École biblique et archéologique française de Jérusalem, fondée en 1890, est le plus ancien centre de recherche biblique et archéologique de Terre sainte. S'inspirant du nom de l'École pratique des hautes études (Paris, 1868), le P. Lagrange l'appela École pratique d'études bibliques, afin d'en souligner la spécificité méthodologique. On modifia son nom en 1920, lorsque l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Paris) reconnut l'École biblique comme l'École archéologique française de Jérusalem, en raison de la qualité de ses réalisations dans ce domaine. Elle est la seule école archéologique nationale à Jérusalem qui propose un programme de cours et décerne un doctorat en sciences bibliques.

Le couvent Saint-Étienne

On peut resituer la fondation du couvent Saint-Étienne à Jérusalem dans le cadre à la fois politique et religieux de ce qu'on appelle « l'invention de la Terre sainte » au XIXe siècle. Différents ordres religieux se pressent dans le pays, en particulier à Jérusalem, différentes nations aussi – les Anglais, les Français, les Allemands, les Russes, les Italiens, les Espagnols. Les religieux ne manquaient pas mais, dès les années 1870, l'idée d'une fondation dominicaine française à Jérusalem est évoquée aussi bien dans le milieu ecclésiastique que diplomatique, en particulier par le marquis de Vogüe, ambassadeur de France à Constantinople. Vu de Paris, il paraissait important que la France eut une place de choix en Terre sainte, fidèle à la tradition des croisés qui fit d'elle la gardienne des Lieux saints. En 1884 la Maison Saint-Étienne, qui deviendra bientôt couvent (1892) est fondée à Jérusalem par le P. Matthieu Lecomte de la Province de Lyon, à quelques encablures de la porte de Damas et tout près des ruines de l'ancienne église Saint-Étienne. Au départ, cette fondation était destinée à accueillir et guider les pèlerins venus en Terre sainte, tout en renforçant l'influence politique et culturelle française dans la région ; l'idée évoluera vers la fondation d'un véritable cours d'Écriture sainte et de langues orientales. Il appartiendra au P. Lagrange de présider à la destinée intellectuelle et académique de la fondation.

L'École biblique (1890)

Alors qu'il perfectionnait ses études des langues orientales à Vienne en Autriche, le P. M.-J. Lagrange (1855-1938) est appelé par le maître de l'ordre des dominicains à ouvrir à Jérusalem un centre d'études bibliques auxquels il donnera le nom d'École pratique d'études bibliques. On aura reconnu le patronage de l'École pratique des hautes études de Paris qu'il fréquenta brièvement. L'orientation est claire : une école visant moins à l'exhaustivité des programmes et des connaissances qu'à la recherche des professeurs qui allaient ainsi donner le goût de l'étude aux élèves venus étudier la Bible en Orient. Le 15 novembre 1890, il inaugure l'École biblique. La séance est solennelle et présidée par le consul général de France ; l'allocution du P. Lagrange a des accents prophétiques et visionnaires mais les effectifs sont modestes, quatre professeurs et cinq étudiants et leur matériel se limite à une table, un tableau noir et une carte… Aujourd'hui, la bibliothèque de l'École biblique compte cent quarante mille ouvrages en exégèse, archéologie et orientalisme et vient d'être entièrement rénovée grâce à l'aide de la Communauté européenne. Le départ était donné, restait à affermir l'institution, tant au plan ecclésial que politique et civil.

Le P. Lagrange recevra du pape Léon XIII un bref (17 sept. 1892) appuyant son institution ; sur le plan politique, c'est l'ambassadeur de France à Constantinople qui lui obtient un firman accordant l'exemption d'impôt. Mais l'acte décisif sera celui de l'accord de Mytilène du 12 novembre 1901 qui inscrit l'École biblique, le couvent qui l'abrite et la basilique Saint-Étienne dans la liste des établissements français bénéficiant du protectorat de la France et de l'exemption d'impôt et de taxe foncière. L'appui de la France n'allait pas en rester là.

L'École archéologique française (1920)

En effet, il restait à préciser l'insertion et le statut de l'école au milieu des réalisations en cours dans le domaine archéologique au Proche-Orient. L'idée d'une école archéologique de Jérusalem était dans l'air, où collaboreraient des archéologues britanniques et américains, où la France – sans prétendre à l'exclusivité des chantiers et opérations archéologiques – tiendrait sa place. La situation était délicate : le P. Lagrange demandait un appui mais tenait à son indépendance en tant qu'établissement religieux, même si l'école et sa bibliothèque ont toujours été ouvertes à des chercheurs indépendamment de leurs croyances. Du côté de l'État laïc, l'appui à l'établissement des dominicains n'allait pas de soi. Enfin, pour un pays ruiné par la guerre, les moyens financiers à disposition militaient davantage pour une collaboration que pour de nouvelles et coûteuses réalisations. Peu à peu le réalisme des contraintes budgétaires invita à reconnaître ce qui existait déjà : après de longues démarches, le P. Lagrange et ses collègues sont exaucés. Dans sa séance du 15 octobre 1920, l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres de Paris accorde sa reconnaissance officielle à l'œuvre des dominicains de Jérusalem. L'École pratique d'études bibliques devient L'École biblique et archéologique française. Chaque année jusqu'à aujourd'hui, l'école accueille deux boursiers de l'Académie ; dans la liste, aujourd'hui longue, figurent quelques grands noms de l'archéologie française et de l'exégèse.

Le défi intellectuel : Bible et histoire

Cette fondation allait donner leurs lettres de noblesse aux études bibliques dans l'Église catholique, qui accusait un retard certain en la matière. L'accent avait été fortement déplacé en direction de la tradition et du catéchisme. On ne lisait plus guère l'Écriture et en tout cas pas de manière historique, alors que se faisaient jour les premières découvertes dans le domaine de l'archéologie et de l'orientalisme. De plus, une conception positiviste de la vérité restreignait pour longtemps une quête plus attentive et plus précise de la vérité dans le domaine de l'histoire religieuse. De ses censeurs, le P. Lagrange écrivait : « ils ont assimilé le suc évangélique sans la moindre idée que pose la critique. N'ont fait aucune étude spéciale. Ils n'ont jamais eu l'idée de comparer les évangiles entre eux » (1906). À la routine, il préfère la vie de l'intelligence qu'il voit comme une lutte. « Le grand intérêt de l'Église est que nous soyons assez épris de la vérité pour démolir nous-mêmes les traditions certainement fausses tout en maintenant les vraies » (1895).

Le P. Benoît, disciple du P. Lagrange et lui-même ancien directeur de l'école, exprime avec bonheur la visée du fondateur : Le P. Lagrange « avait pour projet d'éclairer l'étude de la Bible par une connaissance scientifique du milieu humain où elle a été vécue, parlée, écrite. S'il y a une histoire du salut, il y a aussi une géographie du salut. La Bible a en Palestine un « Sitz im Leben » qui éclaire singulièrement son message. Dieu a parlé aux hommes d'un certain pays, avec les langues de leur temps, selon la culture de leur temps. Il s'agissait donc d'étudier la géographie de la Terre sainte, l'histoire ancienne du Proche-Orient, les langues orientales, l'archéologie, l'épigraphie… Rien n'était plus propice à cette étude qu'une résidence permanente en Palestine. Tel était le but que le P. Lagrange assignait à son œuvre, qu'il appelait intentionnellement « École pratique d'études bibliques ». » De sa première excursion au Sinaï, le P. Lagrange revient à la fois ébloui par la portée du pays mis en lien avec l'Écriture, mais troublé par les conséquences à en tirer : « Je dois avouer que le voyage au Sinaï (1893) me laissa une impression profonde, je dirai même une inquiétude secrète et douloureuse. […] J'ai mentionné cette dépression physique, parce qu'elle contribua peut-être à l'intensité de mon impression morale. La beauté du Sinaï – désert aride, oasis, grès colorés, granit rose, majesté de la montagne de Dieu – je l'ai goûtée dans une lumière céleste, je ne saurais la décrire. […] Mais ce que je cherchais surtout, c'était la trace des Israélites, la confirmation du Pentateuque. Dans mon esprit, il se fit comme un discernement dans une question complexe, et il me sembla que le sol lui-même avait son mot à dire à propos de la critique littéraire du Pentateuque. La réalité substantielle des faits relatés dans les quatre derniers livres me parut en parfaite harmonie avec la nature du pays, ses aspects, ses cultures, ses traditions. […] Mais d'autre part, le Pentateuque, tel que nous le possédons, est-il le récit historique de ces faits selon toutes ses manières de dire ? Comment faire circuler, non pas dans un désert sans limites et plat comme une feuille de papier, mais dans ces vallées abruptes et sans eau, les millions d'âmes dont parle le texte actuel ? […] Ne fallait-il pas conclure que des faits parfaitement historiques avaient été comme idéalisés pour devenir le symbole du peuple de Dieu, de la future Église de Dieu ? […] Il fallait cependant admettre une manière de raconter qui n'était pas la sobre histoire telle que nous la concevons. […] C'est poser le principe d'une certaine manière d'écrire l'histoire qui n'est pas la nôtre, mais qui se trouve dans l'Ancien Testament. » Le fondateur de l'École biblique aurait à affronter toutes sortes de combats et de soupçons en pleine crise du modernisme où s'affrontait d'un côté la vision traditionnelle et non critique des textes bibliques, et de l'autre le questionnement naissant des sciences humaines à partir des découvertes en cours dans les domaines archéologique et littéraire. Le P. Lagrange préparait les chemins à la reconnaissance par l'Église de l'utilisation et de la portée des méthodes historiques et critiques, par le pape Pie XII avec l'encyclique Divino Afflante Spiritu de 1947 et au Concile Vatican II avec la Constitution sur la Révélation, Dei Verbum. Une excellente formation théologique et une foi profonde allaient par ailleurs l'aider à ne pas vider pour autant la Bible de son contenu mais à baliser les voies d'une solide interprétation.

Le rayonnement de l'école

En quelques années, le corps professoral s'étoffa. Parmi les pionniers, mentionnons ceux qui se sont particulièrement signalés par leurs recherches et leurs publications : le P. Hugues Vincent, archéologue ; le P. Félix Abel pour l'histoire et la géographie ; le P. Antonin Jaussen pour la langue arabe et l'étude des coutumes arabes ; le P. Raphaël Savignac pour la langue syriaque et l'épigraphie ; le P. Paul Dhorme en langue et culture akkadiennes. Parmi la seconde génération, mentionnons quelques grands noms, en s'en tenant aux disparus : le P. H.-M. Coüasnon qui a dirigé la rénovation du Saint Sépulcre ; le P. B. Couroyer, égyptologue ; le R. de Vaux pour l'histoire d'Israël, l'archéologie et l'exégèse de l'Ancien Testament ; et le P. Pierre Benoît pour l'exégèse du Nouveau Testament et la topographie de Jérusalem.

Dans le domaine des études bibliques et de l'orientalisme, il faut mentionner la Revue Biblique qui paraît depuis 1892 et qui est l'organe scientifique de l'école. S'y sont ajoutées deux collections : les Études Bibliques, série de commentaires et de monographies paraissant sous la direction de l'école, ainsi que les Cahiers de la Revue Biblique. Il faut souligner surtout la traduction de la Bible, avec une annotation scientifique : ce fut une première dans l'Église catholique quand parut, aussitôt après la fin de la guerre, la Sainte Bible, d'abord en fascicules puis en un volume (1956). Le public la baptisa spontanément La Bible de Jérusalem. La deuxième édition date de 1973 et la troisième, partiellement retravaillée, de 1998. L'École biblique ouvre le chantier d'une nouvelle Bible de Jérusalem : « La Bible en ses traditions », avec une traduction et surtout une conception entièrement renouvelée de l'annotation et de la présentation. La publication se fera par fascicules et commencera dans les années 2005-2006.

Pendant longtemps, pour ce qui relevait des explorations et de l'archéologie, l'École organisa surtout des voyages d'études dans toute la région. Les fouilles ne viendront que plus tard. Dès 1896 l'école explore Pétra, Madaba en Transjordanie, le désert du Négeb et le Sinaï mais aussi l'Arabie de 1907 à 1912, sans oublier une croisière autour de la mer Morte, la vallée du Jourdain, ou encore Palmyre. Ces excursions prenaient parfois plusieurs semaines, voire plusieurs mois et n'avaient rien de touristique. Professeurs et étudiants en revenaient chargés de découvertes, d'inscriptions ou de relevés topographiques. Plus tard seulement l'école allait procéder elle-même à des fouilles à Jérusalem ou dans les environs. Mais c'est surtout au P. de Vaux qu'il reviendra d'ouvrir quelques grands chantiers : Tell-el-Farah près de Naplouse (1946-60), Khirbet Qumrân surtout et le Wady Murabbat, depuis 1951 et après les premières découvertes de manuscrits par les Bédouins ; Tell Keisan près de Saint-Jean d'Acre et Khirbet-es-Samra, près d'Amman. Aujourd'hui c'est dans la région de Gaza que l'école fouille, lorsque les circonstances politiques le permettent.

Aujourd'hui l'École biblique et archéologique de Jérusalem poursuit sa mission, accueillant dans une même communauté de travail, professeurs, étudiants et chercheurs. Tous ont libre accès à l'exceptionnel instrument de travail que représente la bibliothèque. L'archéologie a profondément changé de visage, le pays aussi. Demeure la tâche herméneutique appliquée à la Bible. Le chantier est en pleine rénovation et requiert autant d'intelligence, de lucidité et de courage intellectuel.

Jean-Michel Poffet
Mai 2003
 
Bibliographie
L’œuvre du Père Lagrange, Étude et bibliographie L’œuvre du Père Lagrange, Étude et bibliographie
F.-M. BRAUN
Fribourg (Suisse), 1943

Le Père Lagrange au service de la Bible. Souvenirs personnels Le Père Lagrange au service de la Bible. Souvenirs personnels
F.-M. BRAUN - Préface de P. Benoît, op
Cerf, Paris, 1967

Activités archéologiques de l’École Biblique et Archéologique Française à Jérusalem depuis 1890 Activités archéologiques de l’École Biblique et Archéologique Française à Jérusalem depuis 1890
P. Benoit
In Revue Biblique, tome 1987, pages 397 à 424
Gabalda, Paris, 1987

L’Écriture en Église. Choix de portraits et d’exégèse spirituelle (1890-1937) L’Écriture en Église. Choix de portraits et d’exégèse spirituelle (1890-1937)
Marie-Joseph Lagrange - Présentation par M. Gilbert sj
Lectio Divina, 142
Cerf, Paris, 1990

Exégète à Jérusalem. Nouveaux Mélanges d’Histoire Religieuse (1890-1939) Exégète à Jérusalem. Nouveaux Mélanges d’Histoire Religieuse (1890-1939)
Marie-Joseph Lagrange - Présentation par Maurice Gilbert sj
Cahiers de la Revue Biblique, 29
Gabalda, Paris, 1991

Le Nouveau Testament. Cent ans d’exégèse à l’École Biblique Le Nouveau Testament. Cent ans d’exégèse à l’École Biblique
Jérôme Murphy-O'Connor - avec une contribution de Justin Taylor
Cahiers de la Revue Biblique, 27
Gabalda, Paris, 1990

L’Ancien Testament. Cent ans d’exégèse à l’École Biblique L’Ancien Testament. Cent ans d’exégèse à l’École Biblique
Sous la direction de Jean-Luc Vesco
Cahiers de la Revue Biblique, 28
Gabalda, Paris, 1990

Une École française à Jérusalem. De l’École pratique d’Études bibliques des Dominicains à l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem Une École française à Jérusalem. De l’École pratique d’Études bibliques des Dominicains à l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem
Dominique Trimbur
Mémoire dominicaine, V
Cerf, Paris, 2002

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