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L'éclectisme de l'art ottoman
Robert Mantran
Ancien membre de l’Institut
Ancien Professeur de l’université de Provence
Ancien Président du Comité international d’études pré ottomanes et ottomanes  († 1999)

Il serait regrettable de ne voir dans l'État ottoman qu'un conquérant et un dominateur, alors que tant de témoignages, visibles notamment dans les trois capitales successives de l'empire, montrent que la Turquie, outre ses trésors antiques et byzantins, possède des richesses artistiques dont l'intérêt ne saurait être minimisé. Pour bien en percevoir toute la richesse, suivons Robert Mantran, qui était membre de l'Institut, professeur émérite de l'université de Provence et président honoraire du comité international d'études pré-ottomanes et ottomanes.

Durant plusieurs siècles, l'évocation du nom des Ottomans a suscité en Europe occidentale l'image négative d'un peuple et d'un gouvernement effrayants, tenant sous leur joug nombre de chrétiens grâce à la formidable troupe des janissaires, soldats sans pitié. Et s'y ajoutait le rejet de la religion musulmane, considérée comme ne visant qu'à supplanter et éliminer le christianisme. C'est à peine si un Soliman le Magnifique pouvait jouir d'une réputation un peu meilleure : encore le devait-il aux relations établies par François Ier et aux conditions octroyées aux marchands français dans l'Empire du Grand Seigneur.

Un art impérial à dominante islamique

Par sa situation géographique et ses rapports avec des populations d'origines, de religions, de langues, de traditions différentes, cet empire a constitué un ensemble humain bigarré au sein duquel les Turcs ont joué un rôle essentiel : ils ont formé un État puissant, organisé, dirigé, au moins jusqu'à la fin du XVIe siècle, par des sultans conscients de leur responsabilité et de leur pouvoir, de leur souci de s'affirmer non seulement comme des conquérants, mais aussi comme des administrateurs, des bâtisseurs et des hommes épris de culture. Si l'Empire ottoman a pu alors apparaître aux yeux de voyageurs ou d'observateurs étrangers comme l'État idéal, il n'en est pas de même à partir du XVIIe siècle : en Europe, les moyens de connaissance des pays du Levant se développent, s'affinent, permettant de mieux saisir les qualités, mais aussi les défauts, les lacunes d'un État auquel il manque de plus en plus de comprendre qu'au dehors le monde évolue, que ses amis et ses ennemis se renforcent et peu à peu visent à le faire disparaître.

Les événements politiques n'ont cependant pas empêché la création et le développement d'une civilisation ottomane, parfois imprégnée d'influences extérieures, mais ayant su souvent se rendre originale et ayant pour but, surtout dans le domaine de l'architecture religieuse, de témoigner du triomphe de l'islam, de la grandeur de l'empire et de la gloire de son souverain. Ainsi Soliman le Magnifique a voulu, à Istanbul, s'affirmer comme le digne successeur de l'empereur byzantin Justinien et montrer que l'Empire ottoman n'était pas moins important dans l'histoire que d'autres grands empires.

Un art urbain, qui s'exprime à travers les mosquées…

Les monuments les plus importants, les mosquées, se trouvent dans les capitales successives, Bursa (Brousse), Edirne (Andrinople), Istanbul (Constantinople), où elles ont été les premières constructions voulues par les sultans, témoignage du triomphe de l'art réalisé par un chef turc. La mosquée, djâmi', est un lieu de rassemblement de la communauté musulmane pour la grande prière du vendredi ; autour d'elle ou à proximité se trouvent d'autres édifices à caractère religieux ou social, et le palais du souverain ou du gouverneur, ainsi que le bazar et les souks. L'art religieux ottoman a certes subi des influences byzantines, iraniennes, mais elles ont été intégrées, assimilées, et le résultat a donné un art à l'identité caractérisée où l'antécédent seldjoukide et anatolien est aussi présent dans maints éléments des édifices.

Les premiers témoignages se trouvent à Bursa où sont élevés deux types de mosquées, l'un à coupole unique ou à deux coupoles (mosquées d'Orhan Bey, de Bayezid Ier, mosquée Verte), l'autre à plusieurs rangées de coupoles plus petites (Grande mosquée – Ulu djâmi'– à Bursa, et à Edirne, ancienne mosquée – Eski djâmi'– et mosquée aux Trois Balcons – üç serafeli djâmi').

Déjà à Edirne, mais plus encore à Istanbul après la conquête, apparaissent des éléments architecturaux complémentaires ou nouveaux : d'une part la grande cour à portiques précédant la salle de prières, et d'autre part la coupole unique de grande dimension, surmontant cette salle ; si l'influence du modèle de la basilique Sainte-Sophie n'est pas niable, en revanche l'édifice ottoman contient nombre d'adaptations et d'innovations qui lui donnent son caractère spécifique. Il connaît son développement et sa grandeur avec l'architecte Sinan qui a largement contribué à la gloire du règne de Soliman le Magnifique par ses mosquées à Istanbul – la Chehzadè au plan centré à quatre demi-coupoles, la Süleymaniyè, à la luminosité remarquable – et à Édirne, la Selimiyè, d'un équilibre parfait, réussite architecturale complète, et dont, après lui, la mosquée du sultan Ahmed (mosquée Bleue), à Istanbul, constitue l'ultime achèvement avec son étagement de demi-coupoles et de coupoles qui renforce l'impression d'élancement, encore accentué par les six minarets qui l'encadrent.

À ces mosquées, il faut joindre les édifices qui leur sont étroitement associés : les medresè, établissements d'enseignement religieux et juridique, dont les premiers exemples se trouvent à Iznik (Nicée) et à Bursa et qui, par la suite, prennent une importance grandissante, notamment à Édirne auprès de la mosquée de Bayezid II et à Istanbul autour de la Süleymaniyè et de la mosquée du Conquérant (Fatih) ; s'y ajoutent des hôpitaux, des hospices pour les pauvres et les indigents, des bibliothèques, des bâtiments pour les voyageurs, l'ensemble constituant une külliyè, un complexe architectural.

… mais aussi diverses constructions originales

L'architecture ottomane s'est manifestée dans d'autres types de bâtiments, tels les caravansérails, vastes quadrilatères à deux étages entourant une cour, parfois de très grandes dimensions comme le Validè khan d'Istanbul (début du XVIIe siècle) ; des hammams, dont les plus anciens se trouvent à Bursa, mais dont quelques-uns, à Istanbul – comme le Hasseki hammam, dû à Hurrem Sultane (Roxelane pour les Européens, épouse de Soliman) – sont des édifices de grande qualité artistique.

Une des particularités de l'art ottoman est d'avoir été appliqué à un genre de construction peu habituel où architectes et décorateurs ont su montrer leur talent : alors que les Byzantins, pour assurer l'alimentation en eau de Constantinople, ont eu recours à d'immenses citernes dont certaines sont des chefs-d'œuvre architecturaux comme la citerne Yerebatan, les Ottomans ont créé de nombreuses fontaines, correspondant aux besoins des habitants de quartiers anciens ou nouveaux ; alimentées par des aqueducs amenant l'eau de vastes bassins situés à quelque distance à l'ouest d'Istanbul, elles sont de trois types : les chadirvan, fontaines aux ablutions construites dans la cour des grandes mosquées ; les sebil, fontaines monumentales dues à des sultans, à des membres de leur famille ou des personnalités de l'État, les principales étant celles du sultan Ahmed III, près de Sainte-Sophie, de Top-hanè, près de la mosquée du grand-amiral Kilitch Ali Pacha, à Galata (1731), et de Azab Kapï due à la générosité d'une sultane (1773) ; enfin les tchechmè, fontaines de quartier, généralement de petites dimensions, accolées à un mur, parfois dotées d'un décor sculpté et dont le donateur a, souvent, pris soin d'indiquer son nom dans une inscription plus ou moins poétique. Le premier tiers du XVIIIe siècle a vu un accroissement considérable des fontaines auxquelles l'adoption du style baroque a apporté une touche particulière.

On ne peut séparer l'image d'Istanbul et du Bosphore de celle des deux châteaux forts d'Asie et d'Europe, Anadolu Hisar et Rumeli Hisar, construits, le premier à la fin du XIVe siècle par Bayezid Ier, le second en un temps extraordinairement court en 1452 par Mehmed II, futur conquérant de Constantinople en 1453. Destinés à contrôler, voire à interdire la navigation ennemie dans le Bosphore, ils constituent, surtout Rumeli Hisar, des monuments impressionnants, témoins d'une architecture militaire comparable à celle de maints châteaux européens. Quant au château des Sept Tours, construit en 1458 à l'extrémité méridionale de la muraille terrestre, il semble avoir eu comme première utilisation le renforcement de la défense de la ville, mais il a par la suite surtout servi de prison pour les Ottomans, plus particulièrement pour des diplomates étrangers dont la nation était en guerre avec la Sublime Porte.

Istanbul ottomane, c'est peut-être avant tout le palais de Top Kapi

Son site unique domine le confluent du Bosphore, de la Corne d'Or et de la mer de Marmara. Le palais fut la résidence des sultans de 1458 jusqu'aux premières décennies du XIXe siècle, et la plupart des souverains ottomans ont eu souci d'y édifier des bâtiments divers, répartis dans les trois grandes cours : on entre dans la première par une porte monumentale, Bab-i humayûn, la Porte impériale ; c'est une vaste esplanade où se dresse l'église Sainte-Irène ; par la porte du Salut ou Bab üs-Selâm, on passe dans la deuxième où se situent la salle de réunion du Conseil de gouvernement, les cuisines, long bâtiment dû à Sinan, aux vingt coupoles et aux cheminées de belles dimensions ; la porte de la Félicité ou Bal üs-Se'adet donne dans la troisième cour, résidence privée du souverain, de sa famille et de ses serviteurs : là se dressent un certain nombre de pavillons ou kösk et de salles – salle de réception, salle de la circoncision, bibliothèque d'Ahmed III – somptueusement décorés de céramiques, marbre, et bois peints ; c'est aussi le lieu du harem, ensemble de plus de deux cents pièces de dimensions « humaines », reliées par un système complexe de couloirs et d'escaliers ; dans les cours voisines se trouvent les pavillons de Mustafa III (1742) et d'Abdül-Medjid (1840) et au-delà les jardins du Sérail. Top Kapï, par son mélange de styles et la multiplicité de ses bâtiments, n'a rien de comparable aux palais occidentaux, mais témoigne d'un art de vivre spécifique aux Ottomans.

En revanche, le palais de Dolmabahtchè (1853), sur la rive européenne du Bosphore, est directement et lourdement inspiré des modèles européens du milieu du XIXe siècle, alors que celui de Beylerbeyi (1865), sur la rive asiatique, est d'un abord beaucoup plus agréable.

Un art lié à l'existence humaine

D'une façon moins spectaculaire, les constructeurs et les artistes ottomans ont su s'adapter à la vie quotidienne en édifiant des maisons particulières de plus ou moins grandes dimensions (konak ou ev), d'un aspect original en pays musulman : en bois, sur un soubassement en pierre, elles comportent deux niveaux, un toit à auvent et de nombreuses fenêtres ouvrant sur l'extérieur ; les konak sont souvent construits dans un jardin où, parfois, se dresse un pavillon, lieu de détente et d'accueil. Leur type accompli se trouve dans les résidences d'été des rives du Bosphore, les yali, datant des XVIIIe et XIXe siècles. Elles témoignent d'un goût de la nature et d'une certaine douceur de vivre que l'on retrouve dans l'amour des jardins ; ainsi, au début du XVIIIe siècle, durant le règne d'Ahmed III, la tulipe est à ce point présente qu'elle a donné son nom à cette période – lâlè devri. Mais déjà à Bursa, au XVe siècle, dans les jardins de la Muradiyè, la mosquée de Murad II, s'élèvent les tombeaux de divers membres de la famille impériale, dans une atmosphère de sérénité, de paix, dénuée de toute tristesse. Bursa a aussi vu la naissance et le développement de l'art funéraire ottoman avec l'édification du mausolée Vert, le Yesil türbè, de Mehmed Ier, enrichi de faïences tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, décor repris dans les tombeaux de la Muradiyè. Par la suite, les türbè sont devenus le lieu de sépulture habituel des sultans, sultanes et grands dignitaires de l'État ; Sinan a excellé dans ce domaine – avec, à Istanbul, les tombeaux de Soliman le Magnifique et de son épouse Hurrem Sultane. On doit noter aussi la profusion de petits cimetières dans les villes, spécialement à Istanbul, où les tombes des hommes importants présentent un caractère original, étant surmontées d'un turban plus ou moins volumineux correspondant à la profession du défunt.

Un art décoratif

Un élément marquant de l'art ottoman est constitué par le décor intérieur en carreaux de faïence ; à Bursa, la mosquée Verte et les tombeaux de la Muradiyè témoignent d'un art inspiré par la technique iranienne, aux couleurs variées où dominent le vert, le jaune, le bleu, que l'on retrouve à Istanbul au musée des Faïences, le çinili kösk (1466). La grande époque est le XVIe siècle où apparaît la « faïence de Nicée », Iznik çini, remarquable par ses carreaux aux couleurs nettes, dont le fameux « rouge tomate », représentant des fleurs – tulipes, œillets, pivoines, jacinthes et autres –, des tiges fleuries de pêcher, de cerisier, des cyprès ; il en résulte un décor d'une grande richesse, d'une qualité rare qui, aujourd'hui, en fait un objet de collection très recherché. Ces faïences tapissent les murs des mosquées, en particulier les mosquées de Rustem Pacha, de Sokollu Mehmed Pacha, de Takkiyèdji Ibrahim Agha et bien entendu celle du sultan Ahmed, dite mosquée Bleue ; les ateliers d'Iznik ont essaimé à Istanbul, à Rhodes, à Damas ; cependant, on note un déclin dans la qualité des carreaux à partir du XVIIe siècle, époque où le centre de fabrication se trouve surtout à Kütahya.

Le décor intérieur comprend aussi les tapis, qui couvrent les sols et que l'on peut aussi suspendre le long des murs, nettement différents des tapis d'Iran, du Caucase ou d'Asie centrale ; les centres les plus renommés, à partir du XVIIe siècle, sont Gördès, Bergama, Ouchak, Konya, Sivas en Anatolie, dont on peut voir des exemplaires au musée des Arts islamiques d'Istanbul, qu'il s'agisse de tapis noués (hali), de tapis tissés (kilim) ou de tapis de prière (sejjadè) utilisés dans la maison.

Un aperçu de l'art ottoman ne saurait négliger la miniature qui a servi à l'illustration de livres, surtout à partir du règne de Selim Ier (1512-1520) qui ramena d'Azerbaïdjan des peintres, lesquels, en utilisant des modèles iraniens, ont créé une école ottomane. Les livres illustrés sont consacrés à la gloire d'un sultan, à l'évocation d'expéditions militaires, voire à des événements exceptionnels ; ainsi la circoncision du fils du sultan Murad III, Mehmed – fête qui dura deux mois et donna lieu à des spectacles de saltimbanques et de bateleurs, à un défilé des corporations d'Istanbul – fut reproduite dans le remarquable Surnamè (Livre des Fêtes, 1582) dû à Nakkach Osman, auteur aussi du Hünernamè (Livre des Gestes, 1584) illustrant des scènes des activités du sultan et de la cour. L'un des plus grands peintres, Levnî (mort en 1732), a dessiné des scènes de fête, mais surtout des femmes (par exemple les Musiciennes), pleines de charme et peintes dans des couleurs douces : c'est aussi le chant du cygne de cet art.

Il serait regrettable de ne voir dans l'État ottoman qu'un conquérant et un dominateur, alors que tant de témoignages, visibles notamment dans les trois capitales successives de l'empire, montrent que la Turquie, outre ses trésors antiques et byzantins, possède des richesses artistiques dont l'intérêt ne saurait être minimisé : l'art ottoman est présent et reflète, en dehors de l'impact politique, administratif et économique, l'influence que les Ottomans ont exercée de la Bosnie à l'Algérie, en passant par le Proche-Orient.

Robert Mantran
Décembre 1998
 
Bibliographie
Histoire d'Istanbul Histoire d'Istanbul
Robert Mantran
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1996

Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

La vie quotidienne à Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique La vie quotidienne à Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique
Robert Mantran
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1994

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