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Le yiddish : langue et littérature
Jean Baumgarten
Chercheur au CNRS

Le yiddish se définit comme la principale langue véhiculaire des Juifs ashkénazes, depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours. Avant 1939, la langue était parlée dans les principaux centres de vie juive en Europe, dont la Pologne et la Russie, mais aussi dans les pays d'immigration, notamment les États-Unis, le Canada ou l'Amérique centrale et du Sud. On dénombrait, à l'aube de la seconde guerre mondiale, environ onze millions de locuteurs dont la majorité périt durant l'holocauste nazi. De nos jours, le yiddish est surtout parlé dans les milieux de l'ultra-orthodoxie, essentiellement chez les Hassidim, en Israël et aux États-Unis. Bien qu'il soit difficile de connaître le nombre actuel de locuteurs, on l'estime à environ deux millions. Ce chiffre comprend ceux et celles dont c'est la langue maternelle, qui l'utilisent dans les échanges quotidiens, qui la lisent, que ce soit dans la presse et les ouvrages imprimés, mais aussi qui l'écrivent. À ce groupe, il faut ajouter les personnes pour qui c'est une langue seconde, la plupart du temps apprise en dehors du milieu familial, dans des réseaux d'enseignement, notamment à l'université. Nous avons demandé à Jean Baumgarten de nous brosser un bref historique de la langue et de la littérature yiddish.

Une langue de fusion

Le yiddish est né dans les pays germaniques au Moyen Âge, aux alentours du Xe-XIe siècles, au moment où des Juifs, venus d'Italie et de France du Nord, s'installèrent dans la région rhénane. Bien qu'à son origine la langue yiddish ait eu beaucoup de points communs avec les dialectes allemands, elle s'en différencia assez rapidement, pour former une langue en soi, qui connaîtra un développement autonome. Le yiddish est une langue de fusion, composée d'éléments puisés, en premier lieu, dans la principale langue de contact, à savoir les dialectes allemands. On trouve aussi des traces de langues romanes, dont l'ancien français, et une composante sémitique importante, formée essentiellement d'hébreu et d'araméen. À partir du XIVe et jusqu'au XVIe siècle, à la suite des guerres et persécutions qui entraînèrent une migration vers l'est, le yiddish intègre de nombreux slavismes empruntés aux langues et dialectes avec lesquels les Juifs ont été en contact, que ce soit, entre autres, le tchèque, l'ukrainien, le biélorusse, le polonais ou le russe. L'observation de la langue, d'après les quelques textes du Moyen Âge qui subsistent, montre que le yiddish n'est pas né d'un unique dialecte allemand, mais d'une constellation de dialectes, notamment l'alémanique et le bavarois qui, chacun, a laissé des traces plus ou moins importantes dans la langue. Le contact avec la culture et les langues slaves eut un impact décisif sur la physionomie du yiddish, que ce soit en ce qui concerne la phonologie, la morphologie ou la syntaxe.

Langues littéraires et diversités dialectales

Les linguistes divisent l'histoire du yiddish en quatre grandes périodes : d'abord le pré-yiddish jusqu'en 1250 ; le yiddish ancien de 1250 à 1500 ; le moyen yiddish de 1500 à 1750 et, enfin, le yiddish moderne de 1750 à nos jours. La langue littéraire ancienne est proche du yiddish occidental, qui était parlé en Alsace, en Allemagne, en Suisse, mais aussi dans l'Italie du Nord, en Émilie et en Romagne. Cette langue littéraire servira de support à une riche littérature, qu'elle soit religieuse ou profane. À partir de la fin du XVIIIe siècle, la langue littéraire est surtout fondée sur les dialectes parlés en Europe orientale, où habitaient la grande majorité des Juifs. Les principaux textes classiques de la littérature yiddish moderne, entre autres ceux de Mendele Moykher Seforim, Sholem Aleikhem ou I. L. Peretz, sont rédigés dans cette langue d'une grande richesse et souplesse, qui garde de nombreux liens avec les sources de la tradition hébraïque. On pense, notamment, à la Bible et aux Midrashim, les commentaires de la Thora, dont on trouve de multiples réminiscences dans les textes modernes.

En raison des multiples contacts avec une pluralité de dialectes et de la vaste aire géographique dans laquelle le yiddish fut parlé, cette langue n'a cessé d'intriguer les philologues et suscité beaucoup de commentaires, que ce soit de la part d'hébraïsants chrétiens ou de savants juifs du XIXe et XXe siècles. Comment, en effet, définir une langue proche de la famille des parlers indo-européens, mais qui comprend, en même temps, un fort pourcentage d'hébraïsmes ? Compte tenu de la diversité langagière et de la fragmentation dialectale, il serait d'ailleurs plus juste de parler de yiddishs, au pluriel, plutôt que d'une seule et unique langue. Analyser les sources écrites, depuis le Moyen Âge jusqu'à l'époque contemporaine, pose de multiples questions, non seulement aux philologues, aux socio-linguistes, aux anthropologues, mais aussi à tous ceux qui sont intéressés par la genèse des langues et leur évolution dans des contextes plurilingues.

Une des richesses du yiddish est de posséder une multitude de dialectes. On distingue, principalement, le yiddish occidental, parlé en Alsace, Suisse, Allemagne et Hollande, et le yiddish oriental, utilisé dans la vaste aire géographique de l'Europe de l'Est. Les différences phonologiques apparaissent bien, par exemple, dans la traduction de l'expression « acheter de la viande ». On dira en yiddish occidental kaafn flaash, en yiddish central, koyfn flaysh, en yiddish oriental du sud koyfn fleysh et du nord keyfn fleysh. Les oppositions dialectales ne concernent pas simplement des réalités langagières, mais aussi des différences dans les pratiques alimentaires, le rituel religieux ou les modes de vie.

Une langue autonome bientôt standardisée et normalisée

Le yiddish s'écrit de droite à gauche au moyen de l'alphabet hébraïque. Le système d'écriture est né d'un compromis entre les lettres utilisées en hébreu et système phonologique de l'allemand. Les mots de la composante hébraïco-araméenne et slave ont introduit un ensemble de changements vocaliques qui différent radicalement de l'allemand. On observe une multitude de traits linguistiques propres, que ce soit dans le domaine de la morphologie, de la sémantique ou de la syntaxe, qui font du yiddish, non pas un simple rameau des parlers germaniques, mais une langue à part entière, douée d'une originalité évidente. L'ordre des mots, la formation des pluriels, les différences de genres, le système très développé des diminutifs, les modifications sémantiques importantes, sont quelques-uns des traits qui témoignent, entre autres, de l'autonomie du yiddish par rapport aux principaux parlers mitoyens. On ne saurait définir le yiddish comme une simple variété de l'allemand, même si les dialectes de cette langue ont laissé des traces évidentes dans la structure des phrases et le vocabulaire. Un aspect intéressant du lexique est la création de mots formés d'emprunts aux multiples composantes de la langue, que ce soit l'allemand, les langues slaves ou l'hébreu. On observe des combinaisons qu'on ne saurait réduire à une simple addition d'éléments empruntés aux langues de contact. Il en est ainsi des préfixes verbaux qui, bien que d'origine germanique, sont, en fait, empruntés au système verbal des langues slaves.

À partir du XIXe siècle, les savants et écrivains ont créé une langue standard, la klal shprakh, fondée sur le yiddish lituanien, qui tendait à gommer les disparités entre les dialectes et donnait à la langue populaire une plus grande uniformité et respectabilité. Des pédagogues, linguistes et écrivains l'ont dotée d'une grammaire normalisée, ce qui a permis de rehausser le prestige de la langue vulgaire, de mieux l'enseigner dans les écoles et universités. La stabilisation de la langue a stimulé la création littéraire. Le yiddish, longtemps considéré comme le « jargon juif du ghetto », est devenu une langue de savoir, d'étude et de création, que ce soit dans le domaine de la poésie, du théâtre ou de la littérature. Elle a connu, à partir du XIXe siècle, une renaissance et une inventivité sans précédent. De nos jours, si le yiddish a perdu le rôle social et culturel qu'il avait avant la seconde guerre mondiale, il n'en reste pas moins une langue véhiculaire et de culture, parlée et lue dans les principaux centres de vie ashkénaze de par le monde, notamment aux États-Unis. Il est encore utilisé dans les milieux ultra-religieux qui le parlent dans la vie quotidienne, lors des discussions religieuses ou des commentaires des textes saints de la tradition juive, essentiellement la Bible et le Talmud. Dans les milieux juifs laïques, on remarque actuellement un regain d'intérêt pour le yiddish. Il reste un accès privilégié au patrimoine culturel juif, un marqueur d'identité et sert de lien vivant avec la mémoire et l'histoire ashkénazes.

On a eu longtemps l'habitude de dire que la littérature yiddish se réduisait à quelques récits, légendes, chansons ou ouvrages populaires qui ne constituaient qu'un ensemble infime, subalterne, comparé à la richesse de la littérature en hébreu. De multiples découvertes de manuscrits, l'édition des grands textes de la tradition yiddish et une analyse plus fine du rôle religieux et culturel que le yiddish a joué dans la société juive multilingue, ont contribué à balayer ces clichés dépréciatifs. Il s'avère que la littérature yiddish, de par sa quantité et aussi sa qualité, constitue un pan non négligeable de la culture juive, comme en témoigne le nombre impressionnant de poèmes, de pièces de théâtre, de romans, d'essais, mais aussi de traductions des grands classiques de la littérature universelle. Les lecteurs juifs aimaient lire en yiddish, aussi bien des œuvres originales, que des traductions d'auteurs comme Jules Verne, Romain Rolland, Kafka, Nietzsche, Spinoza ou Tchekov.

La littérature yiddish ancienne

La littérature yiddish a aussi été considérée comme un ensemble secondaire par rapport à littérature rédigée en hébreu ou dans les langues majoritaires. De plus, le public visé, à savoir les femmes, les hommes peu lettrés et les enfants, se serait contenté principalement d'ouvrages de vulgarisation. Le but des auteurs yiddish aurait été de diffuser les messages de la tradition juive aux lecteurs et lectrices d'un niveau de culture moindre, qui n'avaient pas une connaissance suffisante de l'hébreu, la langue sainte, pour lire les ouvrages savants. Cette grille d'analyse a été depuis longtemps rejetée, comme trop réductrice et ne permettant pas de comprendre et d'apprécier la richesse de la littérature en langue vernaculaire. Certes, les textes en langue yiddish s'adressaient principalement aux lecteurs populaires. Toutefois, une production abondante, diversifiée, comprenant d'authentiques chefs-d'œuvre fut imprimée du XVIe au XVIIIe siècle. Elle témoigne de la place originale du yiddish à l'intérieur de la culture ashkénaze. Il existe un nombre important de manuscrits, dont il ne subsiste qu'un faible pourcentage, du fait des destructions qui ont eu lieu surtout durant la seconde guerre mondiale.

La plus ancienne trace écrite en yiddish date de 1272. C'est une bénédiction dans un livre de prières pour les fêtes – Mahzor – composé dans la communauté de Worms. La plupart des manuscrits conservés dans les principales bibliothèques d'Europe se composent de littérature religieuse – prières, traductions de la Bible, livres de coutumes, récits inspirés par la Bible ou le Midrash. On trouve aussi des textes profanes, dont notamment une riche tradition de contes et légendes, souvent inspirés par des sources folkloriques non juives.

Au moment de l'essor de l'imprimerie, de nombreux ouvrages populaires en langue vulgaire furent édités dans les principaux centres d'impression en Europe, entre autres, en Italie du Nord, en Allemagne, à Prague, Lublin, Bâle ou Amsterdam. On trouve des œuvres aussi bien religieuses que profanes. Citons, par exemple, de nombreuses traductions de la Bible, en vers et en prose, des poèmes liturgiques, des livres de prières, des interprétations des textes saints, dont l'ouvrage rédigé par un prêcheur itinérant, Jacob ben Isaac Ashkénazi de Janov, le Tsenerene (Bâle, 1622), commentaire homilétique de la Bible qui connut des centaines d'éditions. Mentionnons un phénomène littéraire important : les transpositions des chansons de geste germaniques ou les adaptations en vers des livres historiques de la Bible, rédigés d'après les modèles des épopées de l'occident médiéval. On peut citer le Shmuel bukh et le Melokhim bukh (1544), dans lesquels les hauts faits de l'histoire d'Israël sont racontés à la manière des romans de chevalerie. Un exemple tout à fait remarquable est le Bovo bukh (1541) d'Élie Bahur Lévita, humaniste juif de la Renaissance, qui adapta en yiddish l'histoire merveilleuse d'un héros épique italien, le chevalier Buovo.

Avec l'apparition du mouvement hassidique, de nombreux contes et récits des maîtres de ce mouvement piétiste furent édités. Le plus important est le recueil des légendes du Baal Shem Tov, le fondateur du hassidisme, les Shivhei ha-Besht, « Les louanges du Besht », (1815) qui s'apparente aux contes hagiographiques et raconte les exploits miraculeux d'un des grands maîtres de la mystique juive. Mentionnons également l'ouvrage de Rabbi Nahman de Bratslav, les Sippurei mayses, dans lequel les thèmes de la kabbale sont diffusés par le biais de narrations poétiques et fantastiques d'une grande beauté. Cette veine de la littérature yiddish connut un grand succès et eut un évident retentissement, jusque dans la littérature juive moderne, notamment dans les œuvres de Franz Kafka, Martin Buber ou du prix Nobel de littérature, S. Y. Agnon.

La littérature yiddish moderne

À la même époque, toujours au XVIIIe siècle, la Haskala, le mouvement des Lumières juives, se diffusa dans toute l'Europe orientale. Ses partisans voulaient moderniser la société juive, lutter contre les aspects obsolètes de la vie traditionnelle et briser les barrières qui existaient entre la culture juive et le monde environnant. La plupart des auteurs écrivaient en russe, polonais ou en hébreu, mais aussi, de plus en plus, en yiddish, afin de disséminer les idées modernes auprès des masses juives. Le « jargon du ghetto », longtemps considéré comme une langue inférieure, devint le médium d'une riche littérature et acquit ainsi ses lettres de noblesse. Elle devint une langue de création littéraire et d'expression des principaux courants esthétiques de la modernité. On édita en yiddish des ouvrages de vulgarisation scientifique, des récits de voyage, des mélodrames, des pièces de théâtre, mais aussi des pamphlets contre le hassidisme, considéré comme un des obstacles majeurs à la modernisation de la société juive. Citons, entre autres, Israel Axenfeld (Dos shterntikhl, 1861) qui stigmatisait les superstitions, l'étroitesse et l'archaïsme de la vie traditionnelle ou Joel Linetsky (Dos poylishe yingl, 1869) dont les ouvrages proposent une critique acerbe du hassidisme. On peut également citer Shlomo Ettinger qui écrivit des poèmes romantiques et lyriques, sorte de préfiguration de la riche poésie yiddish moderne.

Les pères fondateurs de la littérature juive

Mais, c'est surtout avec les trois « pères fondateurs » de la littérature juive moderne que le yiddish connut un développement et une maturité sans précédent. Non seulement ces auteurs classiques présentent une peinture, à la fois réaliste et poétique, de la vie juive dans les communautés juives d'Europe de l'Est avant la première guerre mondiale, mais de plus, ils furent les vrais créateurs de la langue littéraire moderne. Mendele Moykher Seforim est un critique acerbe de la réalité juive de son temps. Il se moque de l'enfermement des bourgades juives en l'Europe de l'Est, leur traditionalisme étroit, les carences du système éducatif, les privilèges des leaders communautaires. Mais il ne se départit pourtant jamais d'une grande compassion pour le peuple juif dont il dépeint les souffrances et la lutte pour la survie économique, culturelle. Au XIXe siècle, un vaste mouvement d'urbanisation et d'immigration, que ce soit vers les États-Unis ou la Palestine, bouleverse les cadres sociaux traditionnels, alors que les mouvements politiques tendent lentement à prendre le pas sur les associations religieuses. Mendele, dans des romans comme Dos Vinshfingerl (1865) ou Fishke der krumer (1869) est un témoin privilégié des bouleversements, annonciateurs du judaïsme moderne, qui caractérisent la fin du XIXe siècle. Son écriture, qui intègre une multitude d'ingrédients populaires et savants, est à l'origine de l'émergence de la littérature nationale moderne. Il aura, en cela un grand retentissement sur plusieurs générations de créateurs juifs.

Sholem Aleiklhem écrit dans la continuité des thèmes de Mendele, mais en y ajoutant une tonalité de dérision et de satire, qui en fait l'égal des grands humoristes de la littérature universelle, comme Mark Twain ou Nicolas Gogol. Dans sa vaste production, qui comprend des pièces de théâtre, nouvelles, romans et essais littéraires, c'est toute la vie juive en Russie à l'aube du XXe siècle qui est décrite, avec un mélange unique d'empathie pour le peuple juif et de distance humoristique. Son œuvre maîtresse, Tévye der milkhiker, décrit la lutte d'un Juif d'une bourgade de Russie qui tente, avec sagesse et courage, de rester fidèle aux valeurs du judaïsme, malgré les transformations qui caractérisent son époque. Mais Sholem Aleikhem se fait aussi le chroniqueur, amusé et anxieux, de la vie des immigrants juifs dans les grandes métropoles d'Europe et des États-Unis, alors que l'antisémitisme, la crise économique, les bouleversements politiques changent radicalement la physionomie de la société juive. Son style riche et cocasse influença de nombreux écrivains juifs modernes, qui écrivirent soit en yiddish, soit en hébreu.

L'œuvre d'Itshok Leybush Peretz est, sans aucun doute, celle des trois classiques qui semble la plus ouverte aux expérimentations langagières, aux thématiques et à l'esthétique modernes. Il est, à la fois, un auteur qui plonge dans le passé littéraire juif pour y puiser des sources d'inspiration nouvelle et un écrivain très en phase avec les mouvements modernistes de son temps. Ses récits hassidiques et sa pièce de théâtre avant-gardiste Bay nakht oyfn altn mark constituent deux pôles autour desquels oscille son œuvre abondante, déchirée entre le souci de la tradition et le désir de créer de l'inédit. Par ses positions politiques en faveur d'une culture juive séculière en langue yiddish et de l'autonomie culturelle des Juifs en diaspora, il joua un rôle majeur, dans la naissance du courant yiddishiste, et dans la formation des jeunes écrivains à l'aube du XXe siècle.

Une culture ouverte et diversifiée

Les trois classiques, et les nombreux créateurs qui gravitèrent autour d'eux ou créèrent dans une veine similaire, jetèrent les fondations de la littérature yiddish moderne qui connaîtra un grand essor à partir de la fin de la première guerre mondiale. Ce rayonnement est dû à des transformations sociales ou techniques qui favorisèrent l'existence d'une culture ouverte, diversifiée, en langue vernaculaire. On pense à l'essor de la presse et aux progrès de l'imprimerie au XIXe siècle, qui permit de multiplier les ouvrages populaires bon marché et de les distribuer dans les moindres bourgades du monde ashkénaze. Mentionnons également le rôle prépondérant que prendront les troupes de théâtre dans l'éducation des masses juives. La constitution d'un répertoire original en yiddish témoigne de l'importance du théâtre, en tant qu'espace d'expression des grandes interrogations qui secouent le judaïsme moderne.

Ce sont aussi les goûts des lecteurs qui se transforment, alors que les modèles de la littérature yiddish ancienne sont devenus obsolètes. Le public, qui se contentait surtout de textes de vulgarisation religieuse, de feuilletons ou de mélodrames, se montre de plus en plus réceptif aux formes littéraires nouvelles et aux courants majeurs de la littérature européenne. Deux aspects témoignent de l'ouverture de la littérature yiddish aux cultures environnantes : la proportion importante de traductions en yiddish des grandes œuvres de la littérature universelle du XIXe et du XXe siècles, que ce soit, entre autres, Hugo, Maupassant, Romain Rolland, Nietzsche, Kafka ou Whitman. D'autre part, la littérature yiddish, longtemps cantonnée dans l'expression des problèmes internes au judaïsme, se laisse pénétrer par les principaux mouvements de l'avant-garde européenne, entre autres le symbolisme ou l'expressionnisme. Au début du XXe siècle, alors que les antagonismes sociaux s'exacerbent et que la révolution devient une option possible pour le prolétariat juif des grandes villes d'immigration, les thèmes de la lutte sociale et du combat politique prennent une importance prépondérante dans la poésie et le roman.

La littérature et la langue yiddish dans le monde contemporain

L'originalité de la littérature yiddish moderne est d'être une vaste caisse de résonance des aspects les plus contradictoires du judaïsme moderne et des littératures européennes. On y trouvera aussi bien des textes d'auteurs pour qui le peuple juif ne peut survivre sans la référence religieuse, comme Hillel et Aaron Zeitlin, que des auteurs révolutionnaires partisans d'une laïcisation totale de la vie juive. On peut y découvrir des écrivains qui fondent leurs œuvres sur une ré-appropriation des grands thèmes bibliques ou midrachiques, tel Itzik Manger. D'autres, notamment en Union soviétique après 1917, tentent de concilier la fidélité au judaïsme et les espérances de la Révolution, comme Peretz Markish ou David Bergelson. Certains tentent de créer une littérature juive qui soit influencée par les modèles de la littérature universelle, dans laquelle le judaïsme n'est plus qu'une sorte de thème identitaire, alors que les formes ne sont guère différentes de celles des grands auteurs de la littérature mondiale. La création en yiddish, que ce soit le roman, le théâtre, la poésie ou la nouvelle, devient un miroir des bouleversements et des drames vécus par le peuple juif au XXe siècle.

Dresser un panorama de la littérature yiddish moderne, si riche et dispersée dans une vaste aire géographique, depuis l'Europe, Israël, les États-Unis jusqu'à l'Amérique du Sud, tiendrait de la gageure. Je me contenterai de désigner quelques écrivains importants qui témoignent des multiples facettes de la création littéraire en langue vulgaire.

La littérature yiddish aux États-Unis commence à se développer après la première guerre mondiale. Le créateur le plus achevé est, sans conteste, Isaac Bashevis Singer, lauréat du Prix Nobel en 1978. Il émigra aux États-Unis en 1935, après avoir vécu à Varsovie. Son œuvre abondante est, à la fois, un mémorial de la vie juive d'Europe Orientale et un remarquable témoignage sur le déracinement des juifs dans les mégalopoles américaines, déchirés entre la nostalgie, le souvenir et la difficulté de survivre après l'Holocauste.

La révolution bolchevique attira un nombre important de créateurs qui pensaient pouvoir créer en Union soviétique une culture juive nouvelle. Après une période de relative liberté, la création en yiddish fut lentement asphyxiée, jusqu'à la liquidation totale des écrivains dans les années cinquante. Un romancier comme der Nister, auteur de magnifiques contes symbolistes, tenta de concilier les thèmes de la mystique juive avec le réalisme prôné par les autorités soviétiques. Il incarne bien le déchirement d'une génération, tiraillée entre la fidélité au passé et les exigences de l'idéologie communiste. Il périt, tout comme Moshe Kulbak, Perets Markish ou Itzik Feffer, au moment des purges staliniennes.

En Israël, la culture yiddish eut du mal à se maintenir, alors que le nouvel État se construisait autour de la langue nationale, l'hébreu moderne. Mais de nombreux écrivains luttèrent pour maintenir une présence du yiddish. On pense, notamment, à Avrom Sutzkever, auteur d'une œuvre poétique d'une grande force, hantée par la mémoire de l'Holocauste. Il fut le rédacteur d'une des plus prestigieuses revues littéraires, Di goldene keyt, « Le Chaînon d'or ».

Le yiddish a, certes, perdu sa base économique et sociale après la destruction des communautés juives en Europe par les nazis. Mais il continue à être une référence culturelle importante dans la société contemporaine, comme le prouve l'abondance des traductions d'œuvres yiddish dans les principales langues européennes et le nombre croissant d'universités, d'institutions ou de centres culturels dans lesquels on étudie la littérature passée et la langue vivante. Le yiddish continue à être surtout parlé dans les milieux de l'ultra-orthodoxie, que ce soit en Israël ou aux États-Unis. De langue véhiculaire, le yiddish est devenu une langue de culture, bien qu'on assiste aujourd'hui à un certain regain de son étude en tant que langue vivante.

Jean Baumgarten
Octobre 2002
 
Bibliographie
Le Yiddish, histoire d'une langue errante Le Yiddish, histoire d'une langue errante
Jean Baumgarten
Albin Michel, Paris

La renaissance culturelle juive en Europe centrale et orientale, 1897-1930 La renaissance culturelle juive en Europe centrale et orientale, 1897-1930
Delphine Bechtel
Belin; (Histoire et société)

Anthologie de la poésie yiddish. Le Miroir d'un peuple Anthologie de la poésie yiddish. Le Miroir d'un peuple
Charles Dobzynski
Gallimard, Paris

Une maisonnette au bord de la Vistule et autres nouvelles du monde yiddish Une maisonnette au bord de la Vistule et autres nouvelles du monde yiddish
Rachel Ertel
Albin Michel; (Présences du Judaïsme)

Mille ans de cultures ashkénazes Mille ans de cultures ashkénazes
Ertel, Rachel
Liana Lévi, Paris, 1994

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