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Le siècle de Justinien
Georges Tate
Professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines
Directeur de la Mission archéologique franco-syrienne de Syrie du Nord † 2009

Le siècle de Justinien mérite assurément son nom car son règne fut marqué par des réalisations brillantes : réforme du droit, construction d'édifices innombrables dont certains, comme Sainte-Sophie de Constantinople, comptent parmi les plus remarquables par leur beauté et l'audace de leur conception ; s'y ajoute une politique extérieure dynamique dont les conquêtes et les reconquêtes, à l'ouest, ne constituent pas la partie la plus visible. Pourtant le plus grand historien du VIe siècle, Procope, après avoir célébré la grandeur de ce règne à travers le récit de ses guerres et l'inventaire des bâtiments qu'il a fait édifier, se répand, dans un pamphlet, l'Histoire secrète, en une charge impitoyable contre Justinien et l'impératrice Théodora ; il attaque avec acrimonie l'imbécillité, la couardise et la nature démoniaque de l'un, la jeunesse dépravée, le caractère vindicatif et quasi-criminel de l'autre. Parmi les historiens de notre époque, l'opinion prévaut que le règne de Justinien est fondé sur une erreur colossale : en engageant les forces de l'empire et ses richesses dans la vaine et éphémère conquête de l'Occident, il aurait négligé les fronts perse et nord qui représentaient pour l'empire un danger réellement mortel. Il aurait donc négligé des réalités pour poursuivre des chimères. Choix d'autant plus grave qu'il conduisait à détacher de l'empire la Syrie et l'Égypte, qui étaient acquises, à des degrés divers, au monophysisme, alors que la politique de reconquête de l'Occident exigeait que l'empereur soutînt avec fermeté le dogme défini par le concile de Chalcédoine. Pour Georges Tate la relecture des textes et les résultats des recherches archéologiques des dernières décennies conduisent à une remise en perspective de ces critiques.


Le neveu d'un paysan devenu empereur

Justinien est un Thrace d'origine paysanne, né dans un village de l'actuelle Skopié, dans la province de Dardanie où le latin était la langue dominante et qui relevait, au plan ecclésiastique, du pape de Rome et non du patriarche de Constantinople. Par son origine géographique, culturelle et ecclésiastique, Justinien était un marginal et ses origines paysannes ne lui laissaient que peu de chance de s'élever dans la hiérarchie sociale. Pour les élites de l'empire, il n'était qu'un parvenu.

Il doit son ascension à son oncle, simple villageois comme lui, qui s'était rendu à Constantinople à pied, pour fuir la pauvreté, et avait dû à sa haute stature et à sa robuste constitution d'être recruté dans la garde des excubiteurs, nouvellement créée, qui devait être une force combattante alors que les autres gardes impériales avaient une fonction d'apparat. N'ayant pas d'enfant, il fit venir ses neveux, dont Justinien, à Constantinople et veilla à leur faire donner une solide éducation. L'empereur Anastase, qui favorisait les monophysites, n'avait rien prévu pour sa succession et ses proches parents étaient loin de la capitale. À sa mort, un complot confus, dans lequel les partisans du concile de Chalcédoine, hostiles aux monophysites, jouèrent un rôle majeur, permit à Justin d'accéder inopinément au trône impérial.


L'Empire romain d'Orient

Au VIe siècle, l'Empire romain d'Orient, que par convention nous appelons « Empire byzantin », demeure la plus grande puissance de son temps. Ses empereurs ont su s'affranchir du danger dont les envahisseurs germaniques et Huns avaient menacé ses frontières, et déjouer leurs tentatives de mise en tutelle de leur pouvoir à Constantinople. À l'est, après la tension du début du Ve siècle, une paix durable semblait s'être établie. L'empire d'Orient était en revanche divisé par les controverses théologiques opposant les partisans du concile de Chalcédoine (451) et les monophysites. Les premiers considéraient que, dans le Christ, les natures humaine et divine étaient égales entre elles, inconfondibles mais indivisibles, tandis que les seconds tendaient à attribuer une importance supérieure à la nature divine. Loin d'être futiles, comme on pourrait le penser aujourd'hui, ces querelles étaient graves car elles mettaient en cause la nature de la divinité et la conception des rapports entre les hommes et Dieu. L'Égypte était monophysite, la Syrie-Palestine était divisée mais les monophysites y étaient plus nombreux ; la situation inverse prévalait en Asie Mineure tandis que Constantinople et les provinces d'Occident étaient acquises à Chalcédoine. Ces querelles étaient les ferments d'une guerre civile que l'habileté d'Anastase avait permis d'éviter, en dépit de ses préférences pour le monophysisme.

L'empire d'Orient est enfin un empire nouveau par ses structures politiques. Il se différencie de l'empire des deux premiers siècles par les changements qui ont affecté l'institution impériale. L'empereur n'est pas plus absolu qu'auparavant, mais il est de droit divin : il est l'image du Christ sur la terre, la loi incarnée et il dispose de moyens efficaces pour se faire obéir. Tout ce qui le touche est sacré. C'est une marque d'honneur et non un geste d'humiliation que d'être admis à « adorer le pourpre », à pratiquer la « proskynèse », en s'inclinant pour porter à ses lèvres la robe pourpre qu'il porte. L'empereur est l'égal des apôtres. Son but est de faire régner la justice, de veiller au triomphe de la foi et à la sauvegarde de l'empire.

La puissance politique de l'empire reposait d'abord sur l'appareil administratif que les empereurs avaient édifié progressivement à partir de Dioclétien (284-305). Il disposait d'un corps de fonctionnaires plus nombreux, organisé selon une double hiérarchie de fonctions et de dignités. Cette « noblesse d'État », qui n'est pas héréditaire en droit, leur permet de faire rentrer l'impôt à peu près régulièrement et de faire régner l'ordre public. Les cités conservent une partie de leur autonomie, bien qu'elles soient contrôlées de plus près par les agents de l'empereur et en dépit du rôle croissant de l'évêque. L'Église occupe dans l'État et la société une place de tout premier rang ; elle contribue à la transmission des ordres impériaux et à l'encadrement de la société. La puissance de l'empire est due enfin à une économie en pleine expansion. Il compte de nombreuses villes dont les plus grandes, Constantinople, Antioche et Alexandrie atteignent ou dépassent trois cent mille habitants. Elles sont les relais du grand commerce international, qui porte sur des produits de luxe, des centres de production artisanale dynamique et animent les échanges interrégionaux et régionaux. Les campagnes connaissent un accroissement démographique puissant et dans certaines régions, les paysans libres réussissent à accumuler des surplus en adaptant leur économie aux sollicitations des marchés urbains.


Hellénisme et christianisme

Dans le domaine de la culture, l'hellénisme demeure dominant mais il revêt des aspects nouveaux. De nouvelles tendances s'étaient manifestées depuis le IIIe siècle, dans les manières de penser et dans les sensibilités. La croyance en un monde invisible, alors que le monde terrestre ne serait qu'apparence, l'aspiration au salut et l'angoisse qui aurait saisi les individus, dans le contexte d'affaiblissement des cadres politiques et sociaux traditionnels et l'écroulement de l'ancienne religion ont favorisé la montée de cultes nouveaux et le triomphe du christianisme alors que l'Église pouvait offrir à l'État un soutien organisé. Après avoir bénéficié de la protection des empereurs et après avoir été érigé, à la fin du IVe siècle, au rang de religion d'État par Théodose Ier, le christianisme avait imprégné tous les domaines de la vie. Sans s'opposer à la culture grecque, dont ils assumèrent l'héritage et conservèrent le système d'éducation, les chrétiens n'en retinrent que ce qui était nécessaire à l'approfondissement du dogme et à l'expression de la foi. Des genres nouveaux naissent : histoires de l'Église, traités théologiques, sermons, homélies, vies de saints, à côté des genres anciens comme l'histoire et la poésie, qui continuent à être cultivés. L'hellénisme, toutefois, se heurte à la concurrence des langues orientales anciennes qui, après une longue éclipse, connaissent, grâce au christianisme, une véritable renaissance. Cette concurrence, toutefois, n'entraîne pas un conflit car c'est aux ouvrages écrits en grec que ces littératures renaissantes se réfèrent. Les débats théologiques eux-mêmes se développent à partir de concepts grecs et toutes les doctrines dites « hérétiques » comme le nestorianisme et le monophysisme ont été exposées dans un contexte intellectuel grec.

Le règne de Justin (518-527), marqué par le rôle croissant de Justinien dans le gouvernement, amorce un tournant important dans la politique religieuse de l'empereur. Anastase avait suivi la politique de Zénon en se tenant aux positions défendues par l'Hénotique. Cet acte législatif interdisait que les divergences concernant la nature du Christ fussent évoquées, mais Anastase n'en soutint pas moins les monophysites, ce qui avait provoqué la résistance des chalcédoniens et le soulèvement de Vitalien et de ses troupes, en Thrace, entre 512 et 515. Dès juillet 518, Justin abroge l'Hénotique, il rétablit les relations avec Rome, ordonne à tous les évêques de reconnaître les canons de Chalcédoine et exclut les monophysites de toutes les fonctions civiles et militaires.


Justinien et Théodora

Couronné en avril 527, Justinien exerce seul le pouvoir après la mort de Justin Ier en août. On ne peut suivre Procope dans le portrait caricatural qu'il trace de lui. Il est pourtant exact qu'il avait un orgueil démesuré, poussé jusqu'à la vanité, bien qu'il fût timide, prompt à rougir et d'un abord facile avec les membres de sa cour. Il n'hésita pas à laisser une grande latitude à ses conseillers les plus proches et même à tolérer qu'ils s'enrichissent par des procédés discutables. Mais il les précipitait dans une dure et longue disgrâce, assortie d'une confiscation de leurs biens, s'il les soupçonnait de déloyauté, sans toutefois leur ôter la vie, et il arrivait qu'il les rétablisse dans les honneurs et dans leurs biens. Ce n'était pas un homme de terrain mais de dossier. Il ne commanda jamais une armée et ne se déplaça guère en dehors de Constantinople mais il entendait tout connaître et ménageait si peu sa peine qu'il travaillait fort avant dans la nuit et passait pour ne jamais dormir. Il était passionnément épris de Théodora mais ne semble pas s'être soumis à ses volontés. Il crut sans doute habile, dans les querelles théologiques, de la laisser poursuivre ses initiatives en faveur des monophysites, afin de maintenir un dialogue, même dans les périodes de rupture et de répression.

Théodora était célèbre pour sa beauté qui tenait à sa vivacité plutôt qu'à l'harmonie de ses traits. Par ses origines, elle appartenait aux gens des spectacles ; il n'existe pas de raisons solides de douter, comme le dit Procope, qu'elle s'était produite dans des spectacles en mimant et en dansant de manière obscène et il est possible qu'elle ait dû se prostituer. Elle effectua un long voyage en Libye, pour suivre un gouverneur qui se débarrassa d'elle et revint, en vivant de manière précaire, à Constantinople, par l'Égypte où elle rencontra des moines monophysites, et Antioche, où elle obtint, dans la haute société, des appuis qu'elle sut utiliser à Constantinople. Comme impératrice, elle fut irréprochable dans sa vie privée mais exerça un véritable pouvoir et, selon Procope, se comporta avec un autoritarisme et une cruauté qui la rendaient plus redoutable que Justinien lui-même. Elle sembla s'être plu à humilier les hauts personnages, comme pour se venger de ce qu'ils lui avaient fait subir dans sa jeunesse, et elle a souvent défendu les épouses contre les maris.


L'insurrection de 532

Avant même d'avoir pu entamer les grandes actions dont il se promettait de remplir son règne, Justinien faillit perdre son trône. À Constantinople, les courses de l'hippodrome, qui opposaient les factions des Bleus et des Verts, passionnaient les foules et réunissaient des milliers de spectateurs. Elles étaient aussi l'occasion d'une rencontre solennelle, réglée comme un rite, mais qui pouvait dériver, entre l'empereur et le peuple. Le 11 janvier 532, dans un contexte où Jean de Cappadoce avait augmenté la pression fiscale, Justinien se fit huer par les Verts et une maladresse policière décida les Bleus à se joindre à eux. Ils déclenchèrent une violente insurrection au cours de laquelle une grande partie de la ville fut livrée à l'incendie, tandis que Justinien, enfermé dans le grand palais, craignait qu'il fût pris d'assaut et s'apprêtait à fuir par mer ; il en fut retenu par Théodora qui se serait montrée résolue à rester sur place, déclarant que la pourpre était un beau linceul. Justinien fut sauvé par Bélisaire qui fit irruption dans l'hippodrome et massacra plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Par la suite, deux phases radicalement distinctes s'articulent autour des années 540-42. C'est dans la première partie que Justinien remporte ses plus grands succès à l'extérieur comme à l'intérieur.


Réforme du droit et urbanisme monumental

À l'intérieur, l'œuvre la plus considérable du règne, celle dont la portée historique fut de loin la plus grande, est la réforme du droit. Un premier traité, le Codex, publié en 529, est le recueil de toutes les constitutions impériales en vigueur depuis Hadrien. Les Digestes ou Pandectes (533) sont un traité systématique de droit romain où sont reproduits les commentaires des juristes romains. Les Institutes sont un manuel pour les étudiants (533). Quant aux Novelles, elles rassemblent les ordonnances promulguées par Justinien après le Codex. Les trois premiers traités avaient été rédigés en latin mais ils ne tardent pas à être traduits en grec. C'est par ces traités, préparés sous la direction du grand juriste Tribonien, que le droit romain put être préservé et transmis.

Durant la même période, Justinien ordonna la construction sinon du plus grand nombre, du moins des plus prestigieux édifices dont il voulait orner l'empire : Reconstruction d'Antioche après les tremblements de terre de 526 et 528, agrandissement des villes, édification ou réparation de leurs murailles et des fortins proches de la frontière. Le plus prestigieux de ses ouvrages fut la basilique Sainte-Sophie édifiée à Constantinople sur les ruines de l'église construite antérieurement par Constance II et brûlée lors de la sédition de Nika de 532. Les travaux furent accomplis en cinq ans sous la direction d'Anthémius de Tralles et d'Isidore de Milet et furent achevés le 27 décembre 537 : Justinien, ébloui par la splendeur de l'édifice, par l'ampleur de l'espace intérieur dégagé par l'immense coupole de 31 mètres de diamètre située à 54 mètres au-dessus du sol s'écria : « Je t'ai vaincu Salomon », par allusion au temple de Jérusalem que celui-ci avait fait construire, et il s'agenouilla, remerciant Dieu de l'avoir jugé digne d'accomplir une œuvre aussi merveilleuse.

En contrepoint à ces réalisations, Justinien est aussi l'empereur de l'exclusion et de la répression. Exclusion des cultes païens et répression à l'encontre de leurs adeptes ; mise sous contrôle des cultes juifs, fermeture de l'université d'Athènes comme repère du paganisme ; intervention dans le domaine du dogme en tentant de trouver une formule acceptable pour les chalcédoniens et les monophysites. Faute d'avoir obtenu le ralliement de ces derniers, Justinien déchaîna une violente répression contre eux, déposa les évêques non chalcédoniens et parfois les condamna à la déportation.


Conquêtes et revers internationaux

À l'extérieur, Justinien déploie une politique mondiale. Dès lors que l'empire disposait des moyens financiers et militaires pour faire des conquêtes, il était inévitable que Justinien tente de reconquérir les provinces d'Occident, sur lesquels il détenait des droits comme héritier des empereurs d'Occident et comme empereur chrétien. Une nouvelle guerre contre la Perse était hasardeuse. Sur le front nord, porter la guerre en territoire germanique était aléatoire et d'une utilité douteuse. Le seul choix était de maintenir la paix mais l'accroissement du territoire impérial était un des devoirs de l'empereur. En Afrique, Bélisaire effectue la conquête de Carthage et de tout le royaume vandale, dont il capture le roi avant de le faire défiler, enchaîné, dans son triomphe à Constantinople. En Italie, la conquête du royaume ostrogothique commence en 535 ; en 540, elle est achevée et le roi Vitigès est emmené à Constantinople. Sur les autres fronts, Justinien agit par d'autres moyens que la guerre. Il conclut un traité avec les Éthiopiens pour qu'ils aillent chercher directement à Ceylan la soie importée de Chine et contournent l'empire perse mais les marchands perses avaient pris les devants et font échouer l'opération. Dans les Balkans, il multiplie les fortins et autres ouvrages fortifiés pour empêcher la pénétration des Barbares, dans l'hypothèse où sa diplomatie ne réussirait pas à les dresser les uns contre les autres. Dans la mer Noire et dans le Caucase, les missionnaires évangélisateurs réussissent à convertir au christianisme plusieurs peuples. Sur le front perse, le roi Kavadh déclenche une guerre qu'aucun événement important ne marque et qui se termine en 532 par une « paix éternelle » par laquelle Justinien doit verser chaque année un tribut de onze mille livres d'or, pour contribution à l'entretien de places fortes du Caucase par laquelle les Perses entretiennent les Huns.

À partir de 540, toutefois, la guerre reprend sur le front perse. Chosrau prend Antioche, l'incendie et emmène une partie de la population en captivité. La paix est conclue en 545 ; elle oblige l'empereur à verser un lourd tribut annuel ; elle est renouvelée pour cinquante ans. En Italie, les Goths se soulèvent sous la direction d'un nouveau chef, Totila et remportent d'importants succès. Après la perte de Rome, Justinien envoie une expédition de vingt-deux mille hommes sous le commandement de Narsès. Totila est battu et tué en 553. En 554, une insurrection berbère se déclenche en Afrique. Jean Troglita en vient à bout en 548. Sur le front du Danube, l'armée impériale est incapable, faute d'effectifs suffisants et en dépit de l'important réseau des fortifications, de repousser les Slaves, les Bulgares et les Huns, après qu'ils ont pénétré en territoire impérial et mis les Balkans à feu et à sang. En 558, sept mille Ouighours atteignent Constantinople, répandant la terreur, mais Bélisaire réussit à les repousser. Justinien estime cependant disposer de forces suffisantes pour soutenir, en Espagne, une révolte d'orthodoxes conduits par Athanagilis en leur envoyant des renforts qui leur permettent de l'emporter sur le roi wisigoth Agilan. En contrepartie, il se fait donner plusieurs villes et places fortes.


Troubles religieux et crise économique

À l'intérieur, indépendamment des troubles religieux, l'agitation régnait partout. À Constantinople et dans les autres grandes villes, les affrontements entre les Bleus et les Verts reprennent, créant un climat permanent d'insécurité. La pression fiscale est de plus en plus pesante. Elle favorise la corruption des fonctionnaires. Par la Novelle de 545, Justinien tente de protéger les contribuables des exactions des fonctionnaires mais il ne peut y parvenir car c'est d'eux qu'il dépend pour faire rentrer l'impôt. En 544, pour apaiser les querelles théologiques, Justinien condamne les écrits de trois théologiens réputés nestoriens, Les Trois chapitres. Il compte satisfaire les monophysites sans mécontenter les chalcédoniens mais les Occidentaux protestent. Justinien fait enlever le pape et convoque en 553 un concile œcuménique à Constantinople qui n'aboutit à rien. Entre l'Occident et l'Orient syro-égyptien, nul compromis n'est désormais possible. Dans ce contexte d'ailleurs, un moine syrien, Jacques Baradée c'est-à-dire « la guenille », réussit à fonder, grâce à la protection de Théodora, une église monophysite dissidente en Syrie et en Égypte en 550, il lui donne un patriarche d'Antioche, Paul, et de nombreux évêques. Désormais l'unité religieuse de l'empire d'Orient est définitivement rompue.


Le bilan d'un long règne

On peut s'interroger sur les raisons du contraste qui oppose les deux parties du règne. Est-il imputable à Justinien dont les efforts imposés à l'État avant 540 auraient entraîné son épuisement après cette date ?

Il ne semble pas possible de l'admettre. La raison véritable de ce contraste paraît résider dans le renversement des tendances à long terme de la démographie et de l'économie qui intervient a partir de 540. L'expansion que l'empire avait connue depuis le IVe siècle s'interrompt au milieu du VIe. La croissance démographique n'est plus suivie par celle de la production. Celle-ci dépendait en effet de la possibilité de mettre en culture des terres nouvelles, qui s'épuise au milieu du VIe siècle, ce qui entraîne une baisse des revenus des paysans et, dans les mauvaises années, une véritable pénurie entraînant des disettes et des mortalités. Un autre moyen était d'orienter la production vers la vente sur des marchés urbains mais la peste de 542-43, qui a entraîné des pertes pouvant atteindre 40 % de la population des grandes villes, a eu pour corollaire le rétrécissement des marchés urbains. De là la difficulté à percevoir des impôts et la baisse des revenus de l'État.

Il ne semble pas non plus possible de faire retomber sur Justinien seul la responsabilité de la rupture avec les monophysites. Il n'a rien négligé, en effet, pour obtenir des compromis mais l'intransigeance était des deux côtés.

Le règne de Justinien fut sans aucun doute un grand règne mais il n'a pas dépendu de lui de prévoir, et moins encore d'empêcher, le retournement des tendances à longue durée de l'économie ni de surmonter des divisions devenues irrémédiables.

Georges Tate
Décembre 2002
 
Bibliographie
Histoire de Byzance Histoire de Byzance
Paul Lemerle
Que sais-je ?
Presses Universitaires de France, Paris, 1998

L'Empereur Justinien L'Empereur Justinien
Pierre Maraval
Presses Universitaires de France - PUF; (Que sais-je ?), 1999

Justinien et la civilisation byzantine Justinien et la civilisation byzantine
H. Diehl


Justinian and Théodora Justinian and Théodora
R. Browning


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