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Le Sahara malien : comment vivre au désert ?
Daniel Elouard
Agrégé de lettres
Le Mali est une des portes du Sahara, la porte sud de ce désert qui occupe près de la moitié de sa superficie. Il y a d'abord le pays touareg de l'Adrar des Iforas, massif de granit bordé par les sables du Tamesna. Ensuite, l'immense désert qui commence au nord de Tombouctou, pays des Maures et des Touaregs, qui ignorent les frontières. Hier encore, des caravanes venues du Maghreb y apportaient de grandes richesses. Aujourd'hui, même si la tentation du modernisme et de la sédentarisation se fait sentir, le désert impose toujours aux hommes cette vie austère et frugale – faite de traditions immémoriales pour les nomades, et de fascination pour les Occidentaux sensibles à l'immensité du silence. Pour découvrir cette région privée d'accès à la mer, victime de la sécheresse et classée parmi les plus pauvres du monde par la Banque mondiale, nous nous sommes adressés à Daniel Elouard, rédacteur en chef de la revue Notre Histoire.

Une région tôt peuplée, mais soumise aux variations climatiques

En bordure du plateau des Iforas qui s'étend à la fois sur le Mali et sur l'Algérie, quelques grottes dominent une vallée et, sur le sol, des pierres aux formes originales racontent la plus ancienne histoire de l'humanité : en ce lieu, il y a un million d'années, de très lointains ancêtres débitaient des galets pour en faire des outils et des armes. Beaucoup plus tard, vers dix mille ans avant notre ère, alors que les rivières coulaient dans de vastes lacs, des pêcheurs utilisaient des harpons dont les pointes jonchent encore certains endroits, au milieu d'autres pierres finement taillées, témoignant d'une technique très élaborée. C'est cinq mille ans avant notre ère que les lacs atteignirent leur plus haut niveau. Les forêts et les marécages giboyeux attiraient des chasseurs qui gravèrent sur les parois rocheuses les silhouettes des grands animaux qu'ils pourchassaient : rhinocéros, éléphants, girafes… Deux mille ans plus tard, le Sahara commença à se désertifier, mais il était encore parcouru par de grands troupeaux dont témoignent des gravures rupestres. Les dernières images – elles datent du premier millénaire avant notre ère – montrent des chars et des chevaux.

Puis la vie dans le Sahara devint de plus en plus difficile, et seuls des nomades – un million et demi actuellement, d'après les estimations – purent s'y maintenir, adaptant leur mode de vie à des conditions de plus en plus dures. Au nord et à l'est, les Maures, à l'ouest, les Touaregs, au sud, les Peuls ont circulé sur des itinéraires qui suivaient le lit des anciens fleuves où ils creusèrent des points d'eau, afin d'abreuver dromadaires et chèvres. Lorsque les pays occidentaux – essentiellement la France dans ces régions – ont conquis l'Afrique, les nomades ont dû abandonner le pillage. De nouvelles routes commerciales ainsi que de nouveaux modes de transport ont fait péricliter le grand commerce saharien.

Des traditions qui se perpétuent…

Les nomades ne conduisent plus que les azalaïs, ces caravanes chamelières qui transportent sur chaque animal des plaques de sel pesant de cent à cent cinquante kilos. Elles sont extraites et débitées à Taoudenit, à quelque huit cents kilomètres au nord de Tombouctou. Chaque année, ces mines à ciel ouvert produisent environ quatre mille tonnes de sel. Il s'agit d'un ancien lac dont l'assèchement provoqua la déposition d'épaisses couches beaucoup plus riches en éléments que le sel marin. Malgré sa lenteur et sa difficulté, ce commerce perdure donc, car le sel est d'excellente qualité, et le transport par caravanes revient moins cher tout en étant plus sûr que le transport par camions.

Dans le désert, les campements des nomades se composent de quelques tentes, en poils de chèvre et chameau. Les nuits les plus froides, ils affrontent une température de moins cinq à moins six degrés et les jours les plus chauds, elle monte jusqu'à cinquante ! Les variations thermiques sont donc considérables, et hommes et animaux doivent s'adapter au rythme de la nature. Le matin, les femmes vont chercher des herbes sèches et des morceaux de bois pour allumer le feu et faire le thé. Elles traient les chèvres : dans la journée, la famille boit le petit lait tiré d'outres qui lui conservent une certaine fraîcheur ; le reste du lait donne un beurre fort qui « parfume » la semoule de blé ou de mil. Les menus varient peu : de la bouillie épaisse, parfois des légumes ou des racines trouvées à proximité, plus rarement de la viande, lorsque, par exemple, un animal a été blessé. Le pain est cuit sur du sable que des braises ont rendu brûlant. La pâte est entourée de ce sable, et même si les galettes sont ensuite soigneusement époussetées, il y reste toujours quelques grains qui craquent sous la dent.

Le thé circule dans le campement tout au long de la journée. Le premier est fort, presque amer, à peine sucré, le deuxième plus doux, quant au troisième, le « thé des enfants », il est à la fois léger et sucré. Ces enfants se mêlent tantôt aux hommes, tantôt aux femmes, car les uns et les autres mènent tout au long de la journée une vie séparée, avec des activités spécifiques. Même lors des repas qui se déroulent très vite, les femmes servent d'abord les hommes avant de manger elles-mêmes. Elles accomplissent la quasi-totalité des travaux domestiques, s'occupant aussi des petits animaux et des enfants. Les hommes vont chercher au loin les troupeaux qui errent en liberté ; ils conduisent les animaux au marché, partent en caravanes. Autrefois, non seulement ils devaient défendre le campement, mais aussi lancer des rezzou – des raids – contre des caravanes ou d'autres campements pour améliorer l'ordinaire, voire enrichir leur troupeau ! L'inaction les amène maintenant à palabrer pendant des heures en buvant du thé.

… malgré l'émergence du modernisme

Les nomades tendent à disparaître. En créant des points d'eau fixes alimentés par des forages, en bâtissant des dispensaires, des écoles…, les gouvernements cherchent à sédentariser ces peuples habitués à traverser sans s'en rendre compte les frontières, constituant un danger économique et politique potentiel. Les autorités savent aussi que ces nomades forment de grandes familles – Touaregs par exemple – plus sensibles à ce qu'elles ont en commun, quel que soit le pays où leurs membres habitent, qu'à leur pays d'adoption, dont elles ne reconnaissent pas le nationalisme, gouverné de plus par des « compatriotes » avec qui elles ne partagent quasiment rien. De plus, leur mode de vie, bien que frugal, se perpétue difficilement, tant les tentations du monde « moderne » sont fortes. Et si les conteurs passionnent toujours leur auditoire lors de veillées dans un campement dressé sous un ciel étoilé, les téléviseurs installés dans quelques zones de sédentarisation proposent des dessins animés et des feuilletons bien tentateurs ! Insidieusement, les images d'un monde moderne, où la vie est souvent montrée comme facile, imprègnent les mentalités.

Un paradis perdu ?

Restent ces « fous » du désert qui s'y aventurent parfois en solitaires à la recherche de quelque paradis perdu – et, souvent, d'eux-mêmes – parfois en petits groupes. Théodore Monod en son temps, Jacques Delacour et bien d'autres ont ainsi passé – ou passent encore – une partie de leur vie à sillonner des étendues qui abolissent le temps et l'espace et leur donnent le sentiment de toucher à l'infini : les paysages diffèrent constamment tant par leurs dimensions, leur richesse que leur variété. En un même lieu, les variations de la lumière transforment les reliefs. Les distances n'ont plus de sens qu'en fonction du marcheur qui éprouve le sentiment d'une liberté sans limite, ayant la possibilité d'aller là où il le veut, au rythme qu'il choisit et aussi longtemps qu'il le souhaite. La griserie du silence, des couleurs saturées, de la chaleur le jour comme du froid la nuit, de l'air d'une pureté sans pareille, en un mot de l'absolu, est dangereuse, car elle fait facilement perdre le sentiment de la réalité. Impossible de s'en remettre au hasard : il faut précisément s'orienter, régulièrement s'alimenter, s'abreuver et se reposer.

Quelques acacias se dressent dans le lit d'un oued desséché qui, depuis des siècles, n'alimente plus aucun lac, ni aucun fleuve. Sur le tronc mort d'un parasite poussent des cistanches à fleurs jaunes, dont la racine cuite évoque un peu la pomme de terre. À son pied, à moitié enfouie dans le sable, une vipère à cornes se confond avec le milieu. Sa petite tête aux bajoues gonflées est quasiment immobile. Elle se trouve sur le passage d'un rongeur qu'elle a détecté de sa langue fourchue. Une gerboise est sortie de son trou, les sens aux aguets, prête à y replonger à la moindre alerte. Elle sautille à droite, puis à gauche, de plus en plus rassurée. Elle se dresse à nouveau, hume l'air… et reprend son chemin habituel, au pied du tamarix. La mort la frappe en une fraction de seconde : la vipère s'est détendue et ses crochets se sont enfoncés dans le petit corps chaud. La gerboise est morte presque instantanément, bien que le reptile ne lui ait injecté qu'une faible dose de venin. Il se déploie ensuite, puis se place face à la tête du petit rongeur, distend ses mâchoires et peu à peu l'avale. La gerboise déforme son corps, et il faudra plusieurs heures pour qu'elle soit digérée. Demain, ou après-demain, la vipère cherchera une autre trace, et attendra dans le sable. Pour le moment, elle va lourdement se lover sur un rocher plat qui a emmagasiné la chaleur du soleil ; et le reptile l'absorbera, car il est incapable d'en produire.

La nuit va tomber, mais la température dépasse encore trente degrés : même après le coucher du soleil, elle reste élevée, car les pierres restituent la chaleur qui les a chauffées à blanc. Dans le lit de l'oued pousse une touffe d'oseille sauvage aux fleurs rouges et aux feuilles veloutées dont la mastication procure un sentiment de fraîcheur. Des milliers d'espèces ont disparu ou dorment, leurs graines attendant de détecter suffisamment d'humidité pour pouvoir se reproduire. Après une bonne pluie, en quelques jours, le désert fleurit, de nouvelles graines se forment, prêtes à éclore quelques dizaines d'années plus tard, voire quelques siècles, prêtes aussi à être emportées par le vent vers des contrées plus humides où elles pousseront naturellement, ou encore plus sèches, où elles mourront vraiment, grillées par le soleil.

Le Mali, aujourd'hui

Presque la moitié du Mali est faite de désert ; sa moitié septentrionale jouxte la Mauritanie et l'Algérie, dont elle est séparée par une frontière abstraite que les cartographes ont dessinée à la règle et qui, naturellement, ne peut correspondre aux reliefs. Dans cette région, l'erg Chech ou le Mreyyé sont quasiment privés de vie ; un océan de sable strié de hautes crêtes et de vaguelettes moutonne à l'infini. Dans le Tanezrouft ou dans l'Adrar des Iforas, ce sont des pierres qui parsèment le sol à perte de vue : gigantesques, des aiguilles granitiques ; minuscules, de simples cailloux débités par le gel ou la canicule, et polis par le vent. Quelques animaux ont survécu à ces conditions extrêmes et aux chasseurs : des rongeurs et des lézards guettés par les serpents, des oiseaux de proie, traquant ces reptiles, peut-être quelques addax – des antilopes aux cornes en spirale qui peuvent rester des semaines sans boire. Certains affirment avoir aperçu des mouflons à manchette, des autruches ou des guépards. Au nord de Tombouctou, dans l'Azaouad, vivent quelques troupeaux de gazelles.

Un désert multiforme couvre donc tout le nord du Mali et, selon la pluviosité, gagne ou non du terrain sur le Sahel, une zone où vivent encore des nomades menant paître leurs troupeaux et où, dans la partie méridionale, sont pratiquées des cultures sèches. Lorsqu'il tombe annuellement plus de cinq cents millimètres d'eau, le Sahel se transforme en savane où poussent de grands arbres clairsemés et des herbes. Le désert couvre toutefois presque la moitié du territoire malien ; il reste une immense bibliothèque de sable et de pierre vouée à l'oubli…
Daniel Elouard
Juin 1989
 
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