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Le royaume de Kouch
Brigitte Gratien
Directeur de recherche au CNRS
Institut de papyrologie et d'égyptologie à l'université de Lille III

Kouch est l'un des noms que les anciens Égyptiens donnaient à la Moyenne et à la Haute Nubie. Ce n'est qu'à partir du début de la XIIe dynastie, sous le règne de Sésostris I, vers -1962, que ce toponyme apparaît, un terme qui, selon Georges Posener, ne serait pas d'origine égyptienne. Il désigne un État, puisqu'il est dirigé par un prince, qui fait partie du domaine des Nehesyou, des « Nubiens », au cœur d'une région encore dénommée Ta-Séti, « le pays de l'Arc ». Kouch se situe en amont de la deuxième cataracte, sur le Nil, et l'étendue de son territoire pourrait avoir évolué au cours des temps, tout au moins dans l'esprit des Égyptiens : Georges Posener a montré quelle fut son extension, d'un petit territoire au sud de la deuxième cataracte à celui d'un pays tout entier.

Un voisin menaçant pour l'Égypte…

L'Égypte a toujours craint et redouté la puissance de Kouch qu'elle a placée en tête des listes de proscription et qu'elle a affublée de l'épithète hst, « vil, vaincu ». Les premières mentions apparaissent sur des stèles de victoire ou des récits d'expédition, dont la plus importante est la stèle de Florence 2540, datée donc de l'an I de Sésostris I et qui fut découverte à Bouhen, sur la deuxième cataracte ; l'inscription célèbre la victoire du général Mentouhotep sur les tribus du Sud, en tête desquelles figure Kouch. Les mentions de campagnes vers Kouch sont nombreuses tout au long du Moyen Empire, pendant lequel ce pays reste indépendant. Kouch est dirigée par un prince heqa, un dirigeant légitime et héréditaire ; les Égyptiens ont inscrit plusieurs de leurs noms parmi les textes d'exécration, en compagnie de ceux de tous les ennemis potentiels ou réels de l'Égypte : sous Sésostris III, ils s'appellent, par exemple, Aouaou, fils de Kouny, ou encore Outterreses, fils de Téti et de Ouaa ; un autre est Terah.

Le pays de Kouch de la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. étant une puissance menaçante pour l'Égypte, ses rois ont fait édifier contre elle l'impressionnante barrière des forteresses de Basse Nubie et verrouiller la frontière sur le fleuve, tandis que des postes de garde contrôlaient le désert. C'est ainsi qu'aucun Nubien n'était autorisé à descendre au-delà de Semna, à la limite sud de la deuxième cataracte, si ce n'est pour aller commercer à quelques dizaines de kilomètres en aval, à Iken, aussi connue sous le nom de Mirgissa, et que les patrouilles dans le désert s'emparaient de tout Nubien et le renvoyaient chez lui, parfois non sans l'avoir nourri.

… mais aussi un partenaire commercial

Mais ce pays est en même temps un partenaire commercial avec qui sont échangés, essentiellement contre des produits fabriqués, laitages, huiles et onguents, amulettes ou vaisselle d'albâtre, des produits locaux – or, bovidés, matériaux de construction, aromates…– sans compter la main d'œuvre et des produits plus lointains venus d'Afrique – ivoire, ébène, œufs d'autruche, peaux de félins… On s'aperçoit alors que Kouch est idéalement située à un carrefour de routes commerciales, sur le Nil, et entre la mer Rouge et l'Afrique subsaharienne. Les immenses entrepôts, greniers et magasins des villes de la deuxième cataracte, les délégations locales des institutions du Trésor et du grenier témoignent de l'importance des échanges.

Durant la Deuxième Période Intermédiaire, les rois de Kouch envahissent la Basse Nubie, soumettent les garnisons des forteresses et, selon la stèle de Kamose (vers -1578), nouent des relations amicales avec les Hyksôs du delta avec qui ils correspondent par les pistes du désert. C'est alors que certains Égyptiens, tel Sepedher de Bouhen, passent à leur service.

La culture Kerma

Reste donc à localiser précisément cet État et à en identifier les vestiges. L'archéologie s'est considérablement développée ces dernières années en Moyenne Nubie. Aucune preuve textuelle ne peut encore en être apportée, mais il est tentant et justifié d'identifier Kouch avec la culture Kerma ; les vestiges de cette capitale antique sont les seuls qui correspondent à ce que nous en ont appris les textes hiéroglyphiques. La première phase de la culture Kerma, le Kerma ancien (vers -2400/-2000) pourrait correspondre au pays de Iam connu par les récits de voyageurs et les autobiographies des hauts fonctionnaires de l'Ancien Empire, notamment celles des nomarques d'Éléphantine. Ce terme disparaît d'ailleurs alors que celui de Kouch se répand. Les phases postérieures du Kerma moyen (vers -2000/-1750) et du Kerma classique (vers -1750/-1550) se caractérisent par une hiérarchisation de la société et l'émergence d'un pouvoir centralisé à Kerma. La culture Kerma est bien connue depuis les fouilles de Charles Bonnet et une mission de l'université de Genève sur ce site éponyme, siège de la capitale antique ; tout comme les travaux récents d'autres missions, à Saï et dans le Ouadi el-Khowi par exemple, ont totalement renouvelé nos connaissances sur le Kerma « provincial et rural ».

Une société hiérarchisée et agricole

On sait maintenant que le royaume s'étendait jusqu'à la quatrième cataracte, sinon au-delà. En revanche, l'organisation politique et institutionnelle du Kerma moyen demeure très mal connue. On assiste à une concentration du pouvoir politique à Kerma où est situé le grand temple. La société est fortement hiérarchisée ; au milieu des cimetières des métropoles régionales, tels Saï, Oukma, se détachent les tombes de personnages importants souvent voisines de chapelles. Louis Chaix a dégagé quatre mille bucrânes environ qui étaient disposés autour d'une tombe royale ; certains portaient des traces d'ocre rouge, d'autres avaient les cornes déformées, ce que pratiquent encore de nos jours certaines tribus du Sud-Soudan ; les analyses ont prouvé que ce « troupeau idéal », avait été envoyé de toutes les provinces du royaume. Les villages se succèdent dans la vallée, l'économie est basée sur l'agriculture et l'élevage ; mais comme on a pu l'observer dans celui de Gism el-Arba, les maisons ne mesurent encore que quelques mètres de côté et sont le plus souvent constituées de deux pièces, une salle commune et une cuisine, une partie des activités journalières devant se dérouler dans la cour ou à proximité.

Au Kerma classique, alors que le pays connaît sa plus grande extension et contrôle les routes commerciales, à cette époque où les villes frontières du Nord sont tombées entre leurs mains, la richesse s'accroît considérablement. Les rois de Kerma concentrent le pouvoir ; les tombes provinciales semblent très pauvres en comparaison des sépultures des dirigeants inhumés dans de véritables appartements funéraires, où ils n'hésitent pas à se faire accompagner, parfois, de centaines de sacrifiés, mais aussi des fragments de statues de fonctionnaires égyptiens qu'ils ont pu acquérir lors de raids dans les sanctuaires du Nord. En revanche, si l'agriculture est toujours aussi développée, le déclin du cheptel et celui de l'élevage pourrait commencer dès cette période ; les dépôts animaux se raréfient dans les tombes : quelques découpes de petit bétail et de rares bucrânes. Ce phénomène pourrait correspondre à un changement climatique et à une raréfaction des terres de pâturage. Les établissements villageois deviennent toutefois de véritables fermes, construites sur le modèle des résidences de Kerma avec une cour centrale et des pièces d'habitation ou des pièces réservées au travail sur le pourtour.

Architecture africaine, sanctuaire et objets égyptiens

L'un des villages de Gism el-Arba nous donne la vision d'un autre aspect de l'économie et l'importance du commerce ; il s'agit probablement d'un centre de stockage au bord d'un des anciens bras du Nil. Le centre de l'agglomération est uniquement composé, au cœur du Kerma classique, d'un bâtiment officiel en briques crues, une résidence ; alors se dressaient plusieurs magasins ou greniers édifiés en terre ou torchis, sur des piliers de pierres et une armature de poutres et de plancher. Le village avait été incendié plusieurs fois. Ce type d'architecture est encore unique dans la vallée du Nil et vraisemblablement africain ; on le rencontre encore dans l'Afrique de l'Ouest et les voyageurs du XIXe siècle ont pu eux-mêmes l'observer en Haute Nubie. Si les « magasins » étaient presque vides, il en allait différemment dans le bâtiment central où le mobilier retrouvé était de très haute qualité : vases d'albâtre, pommeaux de dague en ivoire, outillage osseux, perles, céramiques fines et aussi du grain enfermé dans des jarres de stockage… Plusieurs sceaux Kerma et des empreintes de sceaux égyptiennes ont été retrouvés, ce qui confirme l'importance des échanges, tant avec le Sud qu'avec l'Égypte. Les objets Kerma atteignent les confins de l'Égypte : des céramiques Kerma ont été retrouvées jusque sur les sites du Delta et les relations ne semblent jamais avoir été totalement interrompues avec le puissant voisin du Nord. À l'opposé, l'influence égyptienne se fait sentir au Sud ; les gens de Kerma adoptent par exemple le système de scellement, même s'ils n'utilisent pas l'écriture égyptienne ; dans le domaine architectural religieux, la façade du dernier état du temple de Kerma reproduit celle d'un sanctuaire égyptien et la chapelle funéraire d'un des derniers grands tumuli est décorée de frises d'animaux africains d'une part, mais du côté nord, de scènes nilotiques qui copient le modèle du Nord.

La conquête égyptienne

Ce sont les rois Kamosé et Ahmosis, au début du XVIe siècle av. J.-C. qui commencent la conquête du Pays de Kouch et de Kerma. Celle-ci sera poursuivie par les Thoutmosides et durera environ un siècle. Elle sera très violente et les révoltes nombreuses ; le pays est décimé, les villes incendiées, les puits asséchés, la population et le bétail déportés, tout comme les enfants royaux emmenés en Égypte, ainsi que le mentionne une stèle du roi Thoutmosis à Assouan, peut-être pour les éduquer à la cour, comme le pratiqueront plus tard les Romains. La stèle de Touthmosis Ier à Tombos nomme de manière très imagée les habitants vaincus, suivant la traduction de Claude Vandersleyen : les peuples « porteurs de tresses (?), scarifiés, ceux qui s'habillent de peaux, les Nehesyou au visage brûlé, ceux qui ont des cheveux crépus » ; la campagne est sanglante : « les archers de Nubie tombés par le carnage gisent dans leurs plaines ; leurs viscères, [le roi] en a rempli leurs vallées, leur sang est comme les averses de pluie ; les charognards sont sur le champ de bataille ; de nombreux oiseaux [de proie] arrachent [des lambeaux] et portent en d'autres lieux ; le crocodile se couche sur le fuyard, sur celui qui se cachait à l'Horus vaillant ». La frontière est repoussée jusqu'à Kourgous, au-delà de la quatrième cataracte. Les pharaons font édifier des villes nouvelles sur le modèle égyptien et des sanctuaires, comme le temple d'Amon au Djebel Barkal ; la mission suisse met en ce moment au jour les fondations de temples de la XVIIIe dynastie au voisinage de l'ancienne capitale nubienne, définitivement soumise. L'administration de la province annexée est confiée au fils royal de Kouch, qui résidera à Aniba ou à Bouhen et dont l'un des premiers titulaires est un certain Touri. L'archéologie prouve que les habitats Kerma sont abandonnés, souvent après incendies, et que très rapidement le pays est acculturé. Dans les tombes égyptiennes figure désormais la livraison du tribut par le vice-roi. Que sont devenus les descendants de Kerma ? se sont-ils réfugiés plus au Sud ? ont-ils été égyptianisés et soumis ? Il faudra attendre sept siècles pour qu'une nouvelle dynastie indépendante apparaisse à Napata et donne naissance au deuxième royaume de Kouch.

Brigitte Gratien
Septembre 2003
 
Bibliographie
Archéologie au Soudan. Les civilisations de Nubie. Archéologie au Soudan. Les civilisations de Nubie.
Jacques Reinold
Errance, Paris, 2000

Kerma, royaume de Nubie Kerma, royaume de Nubie
Charles Bonnet
Musée d'art et d'histoire, Genève, 1990

Soudan : royaumes sur le Nil. Catalogue de l'exposition tenue à l'IMA en 1997 Soudan : royaumes sur le Nil. Catalogue de l'exposition tenue à l'IMA en 1997
Collectif

Flammarion, Paris, 1997

L'Egypte et la vallée du Nil, tome 2 : De la fin de l'Ancien Empire à la fin du Nouvel Empire L'Egypte et la vallée du Nil, tome 2 : De la fin de l'Ancien Empire à la fin du Nouvel Empire
Claude Vandersleyen
Nouvelle Clio
PUF, Paris, 1995

Édifices et rites funéraires à Kerma Édifices et rites funéraires à Kerma
Charles Bonnet
Errance, Paris, 2000

Soudan, 5 000 ans d'histoire Soudan, 5 000 ans d'histoire

In Dossiers d'archéologie, Hors série n°6
Dijon, 1996

Gism el-Arba, habitat 2. Rapport préliminaire sur un centre de stockage Kerma au bord du Nil Gism el-Arba, habitat 2. Rapport préliminaire sur un centre de stockage Kerma au bord du Nil
Brigitte Gratien, Séverine Marchi, Olivier Thuriot et Jean-Michel Willot
In CRIPEL 23 (2003), pp. 29-43


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