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Le premier empire des steppes qui devint musulman : les Karakhanides
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009
Après s'être convertis avec tout leur peuple à l'islam dès 960, les Kara Khans, confédération d'origine turco-mongole, prirent le contrôle de la Sogdiane en 999. Vaincus par les Ghaznévides, ils devinrent les très libres vassaux des Seldjoukides avant de se voir supplanter, au milieu du XIIe siècle, par les Kara Khitaï venus de Chine…


Les mercenaires turcs au service des Samanides


La poussée que les Turcs exerçaient depuis le début de l'ère chrétienne en direction de l'Occident s'était trouvée stoppée au seuil du monde iranien, à peu près au nord de l'Iaxarte (Syr-Darya) par l'émergence des Arabes et leur expansion vers l'Orient au VIIe siècle. Guerriers dans l'âme, trop nombreux dans les steppes qui ne pouvaient pas tous les nourrir, ils s'étaient vendus comme esclaves, mamelouks disaient les Arabes, ghulam préféraient dire les Persans, aux califes abbassides de Bagdad et à leurs grands vassaux. Ils étaient nombreux au service des Samanides, des Iraniens qui avaient été nommés gouverneurs généraux de la Transoxiane (Sogdiane) en 875, qui y avaient fondé une dynastie et s'étaient étendus vers l'ouest où ils dominaient sur le Khorassan, avec Nichapour, Tous, Mechhed, et touchaient à la Caspienne. Ces Samanides avaient entre autre comme mission de monter la garde contre les Turcs païens de l'Asie centrale, et ils ne s'en acquittaient pas mal.


La légendaire conversion de Satuk Bughra Khan


Cependant des missionnaires musulmans parcouraient les routes de l'Asie, le Coran à la main, et ils obtenaient parfois quelques succès au détriment du christianisme nestorien, du manichéisme, du mazdéisme et du bouddhisme qui se disputaient l'adhésion des nomades, encore païens, chamanistes, dit-on, bien que le terme ne soit pas adéquat, le chamanisme étant plus une technique de l'extase et une magie qu'une religion. Au cours du Xe siècle, ces succès devinrent brusquement spectaculaires. Les populations de ce qui serait un jour le Xinjiang (Sin-kiang) oriental, de la Kachgarie disait-on alors, et celles des régions situées au sud-ouest du lac Balkach, notamment dans les plaines du Tchou et du Talas, optèrent massivement pour l'islamisme. La légende ou le mythe raconte qu'en 960 un chef nommé Satuk Bughra Khan s'y convertit, entraînant avec lui deux cent mille des siens. Une telle conversion subite, bien qu'évidemment préparée de longue date, n'a rien pour surprendre et l'histoire en fournit plusieurs exemples – on se souvient de Clovis et ses Francs, de Vladimir et ses Slaves. Pourtant, ici, elle est peu crédible : Satuk Bughra Khan semble bien être mort en 955 et le récit présente la conversion dans une mise en scène qui relève des traditions turques pré-islamiques, car le converti porte le nom « totémique » de Bughra, l'étalon de chameau, et aucun qui soit musulman. Il est vrai que les noms d'animaux, Bughra ou « Chameau », Böri ou « Loup », Arslan ou « Lion », resteront usuels chez ses descendants, ce qui ne prouve pas non plus une vive foi islamique.


La confédération des Khans noirs


Les nouveaux convertis que l'on présente comme des hommes aux yeux petits et au nez écrasé, donc comme de purs mongoloïdes, parlaient turc et relevaient de la grande fédération des Oghuz que l'on définit comme les Turcs occidentaux. Ils étaient descendus des flans méridionaux de l'Altaï et n'avaient pas tardé à contrôler deux centres urbains importants, celui de Kachgar et celui de Balasaghun, ville que l'on n'a pas localisée, mais qui était située à l'ouest de l'Issiq Köl. Leurs chefs se faisaient appeler les Khans noirs, Kara Khan, dont nous avons fait karakhanide. Khan était le vieux titre turco-mongol des souverains ; Kara, « noir » voulait dire soit « nordique », soit « populaire », « de basse extraction », et avait sans doute en la circonstance plutôt le premier de ces sens. Ils formaient une confédération comme il ne cessait pas de s'en constituer depuis toujours dans les steppes, mais leurs tribus ou plutôt ceux qui les dirigeaient, bien qu'apparentés, ne s'entendaient pas toujours bien entre eux, ne le feraient jamais, ne parviendraient pas à constituer un royaume, mais plutôt une juxtaposition de principautés plus ou moins grandes. Néanmoins c'était la première fois qu'un État – si l'on excepte les Bulgares de la Volga, islamisés vers 900-920 – se constituait en dehors du Dar al-Islam, des terres de l'islam, par choix et non par contrainte ou par suite de conquête, et cela était lourd de conséquences. Si jamais les Karakhanides devaient passer à l'attaque de l'Iran, on ne pourrait pas prêcher contre eux la guerre sainte. Sous le turban de l'islam, les Turcs seraient à même de reprendre leur marche en avant.


Tel fut bien leur but. Contre les païens, leurs voisins du nord et de l'est, ils ne mèneront guère qu'une lutte défensive, souvent difficile au reste, notamment contre les Qarluq. Contre les Ouïghours du Xinjiang, en majorité bouddhistes, ils ne lanceront qu'une seule vaste opération au cours de laquelle Bughra Khan Harun (mort en 1032) prendra d'ailleurs le grand foyer culturel de Khotan, au sud du bassin du Tarim.


La Sogdiane sous contrôle turc


Ils n'étaient pas sortis depuis longtemps de leurs montagnes, ils n'étaient pas islamisés depuis longtemps, mais ils étaient déjà bien installés dans leurs terres, quand ils commencèrent à attaquer la Sogdiane. C'était la vieille lutte de l'Iran contre le Touran, l'Asie centrale non iranienne, qui reprenait après des siècles d'interruption. En 992, Bughra Khan Harun, roi de Balasaghun, lance pour la première fois un raid contre Boukhara et Samarcande. Puis, comme en 999, Mahmud le Ghaznévide, un Turc lui aussi, mais issu des mercenaires, un « esclave parvenu », dont le père avait unifié l'Afghanistan sous son autorité, vainc les Samanides, leur enlève toutes leurs possessions au sud de l'Oxus (Amu Darya) et s'apprête à franchir le fleuve, les Karakhanides décident de le devancer et s'emparent d'un coup de toute la Sogdiane. Date capitale ! De ce jour la Sogdiane, cette vieille terre de civilisation qui avait été si riche et qui avait tant nourri l'islam, est arrachée au monde iranien et passe pour toujours sous le contrôle turc. Ses habitants, que l'on nomme Tadjiks, cessent d'être les maîtres chez eux, plus encore qu'ils avaient cessé de l'être sous la domination arabe. Ils ne retrouveront jamais leur liberté. La Sogdiane restera turque et donnera un jour, vers 1500, naissance à l'Ouzbékistan.


Turcs, les Karakhanides ne pourront pas empêcher l'arrivée d'autres Turcs. Des masses humaines islamisées ou non, déferleront sur le Proche-Orient et, parmi elles, celles des Kiniks que l'on nommera bientôt les Seldjoukides, du nom d'un de leur chef, Seldjuk. Ils campent sur les rives du Syr Darya en 950. Ils sont au Khwarezm, dans le delta de l'Oxus, vers 1025, à Merv et Nichapour en 1040-1042, puis se répandent en Iran jusqu'à Bagdad où les califes les appellent (1055).


Karakhanides, Ghaznévides et Seldjoukides


Le conflit est inévitable entre les Karakhanides et les Ghaznévides, entre les Turcs qui ont gardé le réflexe du mercenaire et défendent les terres de l'Iran tout en entendant les dominer, et les Turcs qui, bien que devenus musulmans, veulent en forcer les frontières, bien qu'ils parlent beaucoup entre eux d'amitié, bien qu'ils s'unissent par mariage. Il éclate vite. Profitant d'une des nombreuses expéditions que Mahmud de Ghazni mène en Inde, le Karakhanide Arslan Ilek Nasr attaque ses possessions de Bactres (Balkh) et de Nichapour (1006). Mais Mahmud revient, bien décidé à se venger. Allié au Karakhanide de Kachgar, il bat les Karakhanides de Sogdiane (1008), occupe le Khwarezm – la région du delta que forme l'Oxus en se jetant dans la mer d'Aral – et y laisse un vice-roi dont les descendants sont appelés à une belle carrière. En 1025, il franchit l'Oxus, contraint les Karakhanides à accepter son protectorat : Ils n'en sortiront que pour tomber sous la vassalité, aussi lâche, des Seldjoukides quand ceux-ci auront vaincu les Ghaznévides en 1040 à Dandanakan, près de Merv, et qu'impose Tchakri Beg, le frère du grand Seldjoukide, du sultan, de Toghrul Beg. Les Karakhanides garderont pourtant leur royaume et une si grande autonomie que les Seldjoukides seront obligés à plusieurs reprises de les rappeler à la raison. Alp Arslan entrera chez eux avec une immense armée, rencontrera d'ailleurs une résistance inattendue, tiendra la victoire quand il sera assassiné par un captif (1073). Un an plus tard, Malik Chah rétablira la situation. La Sogdiane jouira alors d'une longue paix qu'elle n'avait pas connue depuis longtemps et cette paix la conduira à une grande prospérité qui portera tous ses fruits sous Arslan Khan (1102-1130).


La victoire des Kara Khitaï


Un événement tout à fait inattendu vient en interrompre le cours. Les Mongols Khitan qui avaient conquis le nord de la Chine en 936 – et lui avaient donné le nom de Cathay sous lequel on la connut au Moyen Âge – en sont expulsés (1123) et se mettent à errer en Asie centrale à la recherche d'une nouvelle patrie. Certains la trouvent au pays des Ouïghours, dans le nord du bassin du Tarim, où ils sont bien accueillis par les indigènes, Turcs comme eux et comme eux bouddhistes, mais ils en sont chassés par les Karakhanides de Kachgar. D'autres, plus nombreux, s'installent dans les steppes à l'est du lac Balkach d'où des Karakhanides de Sogdiane les appellent bientôt pour les aider contre des peuples turcs nomades, Qarluq et Kangli. Ils accourent… et se mettent à leur place tant à Balasaghun qu'à Kachgar, constituant ainsi un vrai empire des steppes, l'empire des Khitans noirs, les Kara Khitaï – khitaï est le pluriel mongol de khitan. En 1137, ils conquièrent la riche vallée du Ferghana et menacent ainsi directement toute la Sogdiane. Les Seldjoukides, suzerains en titre du pays et première puissance musulmane en Orient, se croient forcés d'intervenir. Ils se font vaincre à Katwan, près de Samarcande en septembre 1141. L'affaire a un retentissement énorme. L'invincible armée musulmane est vaincue, l'islam est menacé par des inconnus qui ne sont pas musulmans et qui viennent de l'est. L'Occident en frémit : Que peuvent être ces gens dont on ne sait bien sûr rien, puisqu'on ne sait alors rien de l'Asie lointaine ? On imagina qu'ils ne pouvaient être que chrétiens. Ainsi naquit sans doute le mythe du Prêtre Jean, ce potentat oriental qui allait détruire l'islam et qui hantera tant les imaginations au temps désormais peu lointain de Gengis Khan et des premiers explorateurs latins du Moyen Âge. En attendant, toute la Sogdiane tombe aux mains des Kara Khitaï et l'islam perd l'une de ses plus belles provinces. Vassalisés, malmenés, réduits à rien, les princes karakhanides disparaissent les uns après les autres, le dernier en 1210 sous les coups des Chah du Khwarezm.


Les Karakhanides : des nomades fiers de leur culture turque


La domination des Karakhanides sur la Sogdiane est assez mal connue. On sait que l'arrivée de nomades provoque, comme cela se produit toujours, un recul de l'agriculture, une régression de la civilisation. L'État, né du nomadisme, demeure essentiellement nomade. Les chefs vivent au moins la plus grande partie de l'année sous la tente, parmi les leurs. Mais ils respectent les villes, subissent leur attirance et veillent à ce que les conquérants ne nuisent pas à leurs sujets indigènes. Certes, ils réduisent la puissance des dihqan, les nobles, une classe de vrais chevaliers qui avait si largement contribué à la gloire sogdienne depuis un demi-millénaire au moins, et ils ne mènent pas, à l'inverse de presque tous les autres Turcs, une politique culturelle iranienne. Bien au contraire, ils se sentent Turcs, sont fiers de l'être, entendent que les Turcs soient les maîtres. C'est au nom de leur collectivité qu'ils parlent et agissent, car le roi ne possède pas ses terres en bien propre, mais comme représentant des siens, et partage son autorité avec tous les membres de sa famille, d'où ces querelles entre cousins, cette incapacité à présenter un front uni contre leurs adversaires que nous avons déjà soulignée.


Au fur et à mesure que les années passent, les Karakhanides se civilisent. Le grand historien Idrisi (1100-1166) note la grande différence qu'il faut faire entre la masse « ignorante, cruelle, sauvage » et l'aristocratie « juste et distinguée par d'excellentes qualités ». Il ne faut pas beaucoup plus d'un siècle pour qu'un souverain comme Arslan Khan (1102-1130), intronisé par les Seldjoukides, se révèle homme de haute culture et redonne à Boukhara la splendeur qu'elle avait connue sous les Samanides. Il n'en reste rien. Tout a été détruit par Gengis Khan qui s'acharna contre la ville. Rien ? Non. Il subsiste un seul monument de la Boukhara karakhanide et il suffit pour que nous pleurions ceux qui ne sont plus : C'est le grand minaret Kalyan, tout en briques décorées, qui, bien qu'enfoncé dans le sol, élève encore à quarante mètres son grand fût cylindrique dont la masse s'amincit de la base vers le sommet, puis s'épanouit en grosse fleur pour porter un balcon.


Déjà, dans la seconde moitié du XIe siècle, les Karakhanides avaient fait montre de leur culture. Sans doute est-ce un hasard mais c'est sous leur domination que, pour la première fois, nous avons la date précise de l'érection d'une madrasa (1060), en l'occurrence à Samarcande. Un certain Yusuf Hass Hadjib de Balasaghun écrit la première œuvre musulmane en langue turque, le Kutadgu Bilig, « La Science qui apporte le bonheur » (1067-1070), un ouvrage tout compte fait médiocre, mais qui exerça une influence considérable, imposa le turc comme troisième langue du monde islamique après l'arabe et le persan, et le sauva peut-être de la complète iranisation en cours tant chez les Ghaznévides que chez les Seldjoukides. Aujourd'hui encore, au Xinjiang, ceux que l'on appelle les Ouïghours ne parlent pas l'ouïghour, mais le karakhanide de Kachgar. En même temps (1077-1083), un autre Karakhanide installé à Bagdad, Mahmud Kachgari, publie en arabe un dictionnaire de la langue turque, truffé de courtes poésies et de proverbes servant d'exemples grammaticaux, fourmillant de données sur les us et coutumes des Karakhanides et, plus encore, de tous les Turcs d'Asie centrale. C'est l'une des sources les plus précieuses que nous avons sur eux. Un peu plus tard, au XIIe siècle, un grand mystique populaire, Ahmed Yesevi, après avoir fait ses études à Boukhara près du maître Yusuf Hamadani (mort en 1140), retournera dans les steppes pour chanter son amour de Dieu dans une langue simple et populaire. Tamerlan, en faisant ériger sur sa tombe à Yassi (Turkestan) un superbe mausolée, prouve le prestige dont il jouit. Et le prouve aussi le fait que nous ne connaissions son œuvre poétique que par des manuscrits du XVIIe siècle, sans doute remaniés par la ferveur des générations successives. Ce qui importe le plus, c'est que Yesevi, en dotant le petit peuple d'un outil pour exprimer sa foi, joua un rôle plus important encore que Yusuf Hass Hadjib, qui ne s'adressait qu'à l'élite savante. Il a permis aux humbles de s'insérer dans le monde musulman sans s'arabiser ni s'iraniser. Aujourd'hui, en Anatolie comme ailleurs, on entend encore les échos de sa voix.
Jean-Paul Roux
Avril 2003
 
Bibliographie
Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

L'Asie centrale. Histoire et civilisations L'Asie centrale. Histoire et civilisations
Jean-Paul Roux
Histoire et civilisations
Fayard, Paris, 1997

La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIe siècle La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIe siècle
André Miquel
Editions de l'EHESS, Paris, 2002

Histoire des Turcs d'Asie centrale Histoire des Turcs d'Asie centrale
W. Barthold
X, Paris, 1945

Nomades et sédentaires en Asie centrale Nomades et sédentaires en Asie centrale
Sous la direction d' Henri-Paul Francfort
Éditions du CNRS, Paris, 1970

Turkestan down to the Mongol Invasion Turkestan down to the Mongol Invasion
W. Barthold
Aris et Phillips, Londres, 1968

La legende de Satok Boghra Khan et l'histoire La legende de Satok Boghra Khan et l'histoire
M.E. Grenard
In Journal Asiatique, Ser. 9, T. XV
Paris, 1900

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