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Le peuple de Minos
Paul Faure
Professeur émérite de langues et civilisations helléniques à l'université Blaise Pascal de Clermont Ferrand
Docteur honoris causa de l'Université d'Athènes † 2007

Quinze siècles avant notre ère, les artisans crétois ont fabriqué avec un admirable talent toute la gamme des objets, des plus modestes aux plus luxueux. Les trouvailles archéologiques, les fresques qui montrent costumes et bijoux nous aident à retracer ce qu'était la vie quotidienne des Crétois minoens. Nous entrevoyons leurs fêtes, leurs travaux.

Si l'art constitue l'expression individuelle d'une foi collective, alors le peuple crétois, lorsqu'il faisait fête, devenait un peuple d'artistes. Il assistait et participait, en costumes multicolores, aux processions du nouvel an, aux concours sportifs et aux cérémonies d'investiture qui se déroulaient sur les esplanades entourant les grands temples. Il sacrifiait, banquetait, chantait et dansait lors des solstices, des équinoxes et quarante jours auparavant, lorsque commençaient ou s'achevaient les labours, la transhumance ou la navigation. Ces jours exceptionnels ne peuvent faire oublier que l'essentiel de la vie était consacré au travail.

Tout donne à penser qu'à l'époque des seconds palais, contemporaine des XVIIIe et XXe dynasties égyptiennes (1580-1300 avant J.-C.), la plupart des États crétois admettaient un système social à quatre classes. Chacune, celle des prêtres et de leurs chefs, des guerriers, des agriculteurs-éleveurs, des artisans, était caractérisée par une couleur, le blanc, le rouge, l'écru et le bleu sombre. Ces classes se mêlaient quotidiennement dans un espace urbain comportant le quartier du (des) Temple(s), le Palais du souverain et de son administration et la ville proprement dite.

Le plus clair des jours se passait en travaux agricoles et saisonniers : les espaces construits étaient séparés par des vergers, des potagers, voire quelques plants de vignes et la comptabilité des grands sanctuaires enregistrait dans l'ordre les entrées et les déficits en céréales, en huile, en légumes secs, en olives, en figues et en vin. En automne, on récoltait les dernières gousses, les figues et les caroubes ; l'âne de l'enclos labourait. L'hiver voyait le gaulage et le ramassage des olives, les travaux du pressoir à huile, l'épamprage et le sarclage de la vigne, la taille des arbres. Au printemps étaient semés l'orge, l'escourgeon, les pois, les fèves et féveroles, les lentilles, les bannettes, les gesses, les lupins et les ers. La moisson s'effectuait en juin, la vendange en août ; puis venaient la cueillette des fruits et des baies : genièvres, micocoules, arbouses, jujubes, sorbes…

Tout le monde, femmes et jeunes enfants compris, travaillait de l'aube au crépuscule ; la maîtresse de maison effectuait aux champs le même travail que son mari, avant de revenir à la maison chargée de fagots et d'outils. Elle remplissait les jarres d'eau ou de nourriture, allaitait au sein ses enfants, prenait soin des bêtes, tissait le lin ou la laine au métier vertical, confectionnait les vêtements de la maisonnée, mettait en conserve dans le sel, l'huile ou le miel, tout ce qui devait attendre les récoltes suivantes. Elle faisait rôtir les grains qui ne devaient pas germer, moulait ou pilonnait les graines destinées à fabriquer les galettes de pain, le gruau et les bouillies.

Un talent d'origine divine ?

La grande originalité des Crétois fut d'avoir été à la fois des paysans et des négociants. La surproduction agricole permit le développement de toute une classe sociale, celle des artisans. Chaque capitale possédait ses ateliers de potiers travaillant pour les sanctuaires et les palais ou pour le peuple : les vases servaient à exporter l'huile, le vin, les aromates et les drogues ; remplis de nourriture ou de parfum, ils accompagnaient le mort dans l'ultime voyage et la céramique servait même parfois à fabriquer des cercueils. Il fallait trouver deux sortes de terre, l'une argileuse, grasse et plastique, l'autre maigre, pâle et rêche à laquelle on ajoutait de la poudre de pierre ponce, du sable, des coquillages broyés et même de la paille hachée. L'argile tamisée, lavée et décantée, reposait au frais pendant plusieurs semaines puis elle était pétrie avec son dégraissant et transformée en une grosse motte. Un enfant actionnait la tournette à moins que, luxe suprême, un artisan ne la fît pivoter lui-même d'un coup de pied. Puis, d'un geste millénaire, il saisissait à deux mains la boule de glaise, la posait sur le tour mobile, la pressait latéralement et enfonçait un ou deux doigts dans la masse en mouvement avant de serrer le col, d'écraser le bec, de souder une ou deux anses et de détacher avec un fil, le vase du disque. Les jarres énormes, hautes parfois de la taille d'un homme, étaient formées d'un empilement d'anneaux de glaise ; on prenait bien soin de laisser ceux du bas se durcir avant de tourner les suivants.

Pendant que ces objets séchaient au soleil, le maître potier construisait ou réparait son four circulaire à deux étages. Celui du bas constituait le foyer. Une sole de terre cuite à claire-voie séparait le foyer de la chambre supérieure voûtée enduite de terre réfractaire, parfois munie de plusieurs conduits d'aération. Les vases, plaques ou statuettes étaient introduits par le haut puis le dôme était maçonné. Il fallait entretenir pendant cinq à douze heures un feu actif de brandes et de broussailles afin de maintenir la température au-dessus de 600 degrés. Un regard latéral permettait à tout moment de vérifier comment se comportaient les vases. Quand le potier estimait qu'ils étaient cuits à point, il bouchait les orifices du four pour laisser la fournée se refroidir le plus lentement possible. La simple vaisselle était livrée sans ornement. La poterie d'art, destinée aux dieux, aux princes et aux morts, avait été enduite d'un engobe que la température faisait virer à diverses couleurs.

Le bronze, c'est-à-dire un alliage de neuf parties de cuivre et d'une partie d'étain, servait à fabriquer les grands chaudrons précieux, les armes offensives, les outils, les doubles haches, les statuettes, voire les idoles des sanctuaires. Dans la Crète minoenne, un même artisan devait dominer les techniques du bois comme celles des métaux. Il débitait les arbres géants de l'Ida ou des Montagnes Blanches pour en faire des piliers, des charpentes, des huisseries ou des navires. Les dix-neuf lingots de cuivre du trésor d'Agia Triada, près de Phaestos, montrent la vocation artisanale de cette région que pourvoyaient en azurite et en malachite les mines des monts Asterousia, au sud, et celles de Zaros et de Vorizia, au nord. Des moules ordinaires de grès et de schiste à couler le cuivre et le bronze, des gueuses et des scories de fusion ont été trouvés dans toutes les villes minoennes et j'ai montré que chaque capitale possédait ses mines. Voilà pourquoi les Égyptiens du XVe siècle avant J.-C. importaient des lingots et des vases de métal de toute la Crête et que, selon la mythologie, le dieu suprême des Minoens avait été élevé, formé et défendu par trois collèges de métallurgistes : les Cyclopes, les Dactyles et les Courètes.

Plus mobiles que les céramistes, les bronziers allaient quérir leur carbonate de cuivre dans les montagnes, à la jonction des calcaires primaires et des schistes ou des flischs. Ils le soumettaient ensuite à cinq opérations : concassage, lavage, grillage sur un lit de bûches, fusion avec du charbon de bois et coulée dans un moule de sable. Le miracle consistait à transformer une pierre verte et morte en un métal rouge et vivant, en passant par une matte noire et une coulée blanche. La fabrication demeurait secrète, elle impliquait une initiation, la maîtrise du feu supposant des pouvoirs religieux. Aux vapeurs sulfureuses dégagées par une matière qui ne fond qu'à 1083°C s'ajoutaient celles de l'arsenic et du plomb contenus dans les minerais et les dangers d'incendie. Aussi l'équipe des fondeurs travaillait-elle à l'écart des maisons et des sanctuaires. Si l'atelier se trouvait en ville, elle devait abaisser la température de fusion du cuivre avec des alliages, comme l'orfèvre qui utilisait la coupellation et la soufflerie à bouche.

Les parfums et les couleurs

Les tanneurs vivaient en banlieue car leur métier a toujours été un des plus malodorants qui fût et un des plus avides en matières premières étrangères à la ville : dépouilles de capridés, ovinés et bovidés, sel marin pour attaquer et éliminer les restes de chair, lait de chaux pour le débourrage, eau courante pour le rinçage, tanin de l'écorce de chêne ou de gousses d'acacia, huile d'olive pour le chamoisage et le foulage, alun comme astringent après l'épilage. Sandales, tabliers, ceintures abdominales, étuis protégeant le sexe, costumes cérémoniels des prêtres, boucliers, casques, carquois et fourreaux, bandages de roues, parois de chars, harnais et courroies, agrès, soufflets de forge, obturation de baies… étaient faits de cuir. Sur des chaussettes multicolores, les dignitaires crétois attachaient par un jeu complexe de lanières, une sorte de mocassin à tige décorée.

Les documents et les peintures montrent les Crétois vêtus de tuniques ou de robes blanches, rouges, violettes pourvues de garnitures, de festons blancs ou multicolores, gris, argentés et peut-être aussi dorés. Les teinturières et leurs aides dégraissaient à l'eau chaude les toisons, les lessivaient à la cendre de bois ou de saponaire, à la soude égyptienne ou à la terre alcaline de Kimobs ; elles les rinçaient avant d'en faire des quenouillées, des fils, des pelotes et des tissus. Elles attaquaient les fibres avec du jus d'aloès, de grenadier ou d'oseille ; elles utilisaient aussi de l'alun ou du tanin pour que le mordant fixât les pigments extraits du murex, de la cochenille, du safran, de l'iris, de l'isatis ou pastel, de la gaude, du carthame ou des terres ferrugineuses. Parmi tous ces colorants, la pourpre est une invention crétoise, extraite de la glande d'une sorte d'escargot de mer carnivore, fréquent sur les côtes crétoises. Le murex à sept pointes figure sur les vases peints minoens ; on façonnait à son image des conques géantes en céramique. La pourpre était considérée comme le sang inaltérable des dieux et c'était pour elle que Minos armait tant de navires et fondait tant de comptoirs nommés Minoa, depuis Gaza près de l'Égypte jusqu'à Camicos, près d'Agrigente, en Sicile.

Il était d'autres occupations quotidiennes moins malodorantes que celles des fondeurs, des tanneurs et des teinturiers en pourpre : la fabrication des parfums, des onguents et des fards, un art de luxe qui réservait ses produits aux divinités, à leurs prêtres ou prêtresses, aux souverains et aux morts plus ou moins divinisés. Les encens et spécialement le ladanon, exsudation d'une ciste crétoise, les fumées de l'opium, les graines de la petite férule, de la coriandre et du genévrier, portaient les vœux des hommes jusqu'aux narines des dieux. Les onguents jouaient un rôle magico-religieux, voire médical, considérable : ces huiles de vie étaient capables de rajeunir, régénérer et même de ressusciter ; elles servaient aussi bien à l'onction des vivants qu'à celle des idoles divines et des cadavres. Les fabricants de parfums, hommes et femmes, usaient d'une dizaine de procédés d'extraction dont les plus connus étaient l'écrasement des pulpes, la macération à chaud et l'enfleurage à froid. Les approvisionnements de ces très précieux produits étaient étroitement contrôlés ; les parfumeurs qui travaillaient pour les rois et les prêtres jouissaient d'une grande considération. À l'aube de la chimie se trouve la parfumerie.

La vie des temples et des palais était animée par d'autres activités : celle des stucateurs et des décorateurs peignant à la détrempe ou à fresco secco, celle des fabricants des vases de pierre dont on a retrouvé plusieurs ateliers à Malia et à Cnossos, celle des graveurs de cachets, travaillant à la scie, au foret, à la drille tubulaire, au burin ou au grattoir la stéatite, le jaspe, la silice ou le cristal de roche. Les scribes enfin – une quarantaine dans le palais de Cnossos – enregistraient tout ce qui entrait et sortait, chaque saison, dans les celliers ou magasins et ils jouaient un rôle plus important que tous les artistes précédents car non seulement ils maîtrisaient une écriture de plus de deux cents signes mais ils contrôlaient aussi toutes les activités du royaume.

Le système d'échanges de produits alimentaires contre des produits finis faisait vivre un grand nombre de travailleurs dont les tablettes ne parlent pas : cordiers et fabricants d'agrès, vanniers, paveurs, poseurs de canalisations, portefaix, débardeurs, commissionnaires, gardes et soldats mercenaires, palefreniers et conducteurs de chars de combat… On ne peut qu'imaginer les chômeurs, les désœuvrés et les immigrés attendant un emploi. Et ils ne devaient pas manquer dans ces villes portuaires ou s'échangeaient les produits de la mer Égée, de Chypre, de Syrie et d'Égypte !

Ainsi à Malia, par la porte nord de la vaste place située au nord-ouest du palais-sanctuaire, arrivaient du port, dans les beaux mois du printemps et de l'automne, les marchandises de l'étranger alors que des vases, des ballots et des sacs partaient pour être chargés sur les vaisseaux. Quelques gradins ont pu être reconstitués en bordure de cette place de 1200 mètres carrés. Ils impliquent des spectateurs dans des manifestations religieuses, judiciaires ou politiques, pourquoi pas une de ces tauromachies représentées par l'art crétois, l'affrontement avec le Minotaure, le taureau de Minos ? Le peuple de Minos travaillait beaucoup et se divertissait parfois ; avait-il trouvé l'art de vivre et de vivre heureux ?

Paul Faure
Avril 1991
 
Bibliographie
Histoire de la Crète Histoire de la Crète
Jean Tulard
Que sais-je ?
PUF, Paris, 2000

La Crète au temps de Minos, 1500 av. J.-C. La Crète au temps de Minos, 1500 av. J.-C.
Paul Faure
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1997

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