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Le pays khmer avant Angkor
Claude Jacques
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section)
Conseiller spécial pour Angkor auprès du directeur général de l’Unesco

On a pendant longtemps affirmé que l'Asie du Sud-Est était parvenue à un certain degré de civilisation grâce à des expéditions chinoises et surtout indiennes qui l'avaient visité autour du début de l'ère chrétienne. Cependant, les recherches les plus récentes montrent que ce schéma aux idées quelque peu « coloniales » doit être sérieusement revu. Que sait-on, aujourd'hui, des royaumes qui se partageaient l'Asie du Sud-Est avant le IXe siècle ? Quel était leur degré de développement, quelles relations entretenaient-ils entre eux et avec leurs puissants voisins ? Quels vestiges ont-ils laissés à la perspicacité des chercheurs et à l'admiration des voyageurs ? Autant de questions que nous avons posées à Claude Jacques, auteur de nombreux ouvrages sur Angkor.

Des annales chinoises et indiennes aux historiens du XXe siècle

Ce sont les Chinois qui fournissent, grâce à leurs annales dynastiques, les premiers renseignements écrits sur cette région. En réalité, cette position ancienne leur a valu d'être suivis à la lettre, alors qu'un peu de critique historique aurait été utile, car ils décrivent souvent des faits, et même des légendes, largement antérieurs à l'époque de leur rédaction. Mais il est vrai que les premiers historiens, à partir des années 1870, ne savaient rien de ces pays et qu'ils ont dû se contenter des documents qui se trouvaient alors à leur disposition, en interprétant les textes de leur mieux. Les Chinois mentionnaient ainsi un bon nombre de « royaumes », dont seuls quelques-uns ont été identifiés de façon précise, parce qu'il était difficile de les reconnaître à travers les transcriptions chinoises, peu ou pas intelligibles en langues locales. La structure politique semble avoir été longtemps celle de petites principautés, parfois réunies par un « roi » pour le temps de son règne.

À de rares exceptions près, ce n'est qu'à partir du VIe siècle que commencent à apparaître les sources écrites indigènes, en sanscrit d'abord, consistant en inscriptions lapidaires, que l'on a cherché tant bien que mal à faire s'accorder avec les données chinoises. D'immenses progrès sur l'histoire ont été réalisés au cours du XXe siècle ; on a pourtant conservé longtemps les conclusions des travaux pionniers, qui ont en fait gêné l'élaboration d'hypothèses nouvelles. Ce n'est guère que récemment que, tout en reconnaissant le travail considérable accompli par les anciens, on a osé mettre en doute les postulats qu'ils avaient formulés à partir des premiers témoignages, forcément incomplets.

Le royaume de Funan

Les Chinois ont désigné sous le nom de Funan un royaume que l'on a pu situer rapidement et à juste titre dans le sud du Cambodge actuel et le sud du Vietnam. À l'origine de ce royaume, ils placent l'histoire de Somâ, une femme-serpent fille du roi local, qui s'unissait avec un Indien nommé Kaundinya, venu, croyait-on, conquérir son royaume. Malgré le côté évidemment légendaire de cette histoire, empruntée au sud de l'Inde, on y a vu l'explication de l'indianisation de la région, que l'on a située vers le début de l'ère chrétienne, en admettant que des Indiens étaient venus dans ce pays pour apporter la bonne parole.

Bien des éléments s'opposent à ces vues, en particulier les fouilles archéologiques pratiquées ces dernières années en divers points de l'Asie du Sud-Est. On sait maintenant que cette région – toutes ethnies confondues, Khmers, Malais Môns, Vietnamiens, sans compter les ethnies apparentées – avait atteint dès les derniers siècles avant l'ère chrétienne un bon degré de civilisation, à peu près homogène ; ces peuples maîtrisaient le bronze et certains d'entre eux au moins, notamment les Malais, étaient des maîtres navigateurs. Il est toutefois difficile de tracer les frontières de chacune des ethnies qui composaient cet ensemble et encore plus de leurs divisions sur le terrain.

Le Funan était essentiellement un État côtier du Cambodge, dont on connaît plusieurs sites, dans la région d'Oc-Èo, à l'extrême sud du Vietnam, et d'Angkor Borei, ancien port fluvial et un temps capitale du Funan, dans le sud du Cambodge. Selon les Chinois, on sait qu'au cours du IIIe siècle de notre ère, le Funan s'était allongé progressivement jusque dans la péninsule malaise, au moins jusqu'à l'isthme de Kra et qu'il réunissait donc alors diverses ethnies. Et c'est de là, depuis la rive de l'océan Indien, que les « Founanais » se lancèrent et que, longeant les côtes indiennes et remontant l'Indus, ils atteignirent même le lointain Gandhara. C'est sans doute de cette façon, lors d'escales au long des côtes, qu'ils se familiarisèrent petit à petit avec la civilisation indienne. Plus tard, vers le Ve siècle, le Funan a dû se replier vers les côtes du Cambodge.

L'indianisation

L'indianisation a été considérée comme le fait des seuls royaumes aujourd'hui bien repérés, notamment le Funan et son voisin le Linyi – noyau du futur Champa – mais il semble que d'autres royaumes aient goûté en même temps à la civilisation indienne. En particulier, il existe en Thaïlande un site connu depuis longtemps, nommé Si Tep, situé près d'un affluent du Ménam Chao Phraya, où l'on a trouvé, en même temps que des inscriptions sanscrites, certaines des plus anciennes représentations de dieux indiens en Asie du Sud-Est. Or il est vraisemblable que ce soit de là que des gens se sont rendus vers l'est, à travers la Se Mun, affluent du Mékong, jusque sur le site de Vat Phu, dans le sud du Laos, qui est clairement à l'origine d'un royaume appelé par les Chinois le Zhenla ; celui-ci fut d'abord rattaché au Funan, sur la foi des Chinois, qui prétendaient qu'il était un « ancien vassal » de ce royaume, mais qui n'en parlent apparemment, et du reste pas avant le VIIe siècle, que par ouï-dire, car il semble qu'ils ne se soient alors jamais enfoncés aussi haut dans les terres.

En réalité, dans le cas présent, les sources épigraphiques locales apparaissent dès le Ve siècle, donc sensiblement avant les annales chinoises, et c'est évidemment sur les premières qu'il faut se fonder. Or une inscription sanscrite un peu mystérieuse nous apprend qu'un roi nommé Devânîka est venu « de loin » pour fonder un centre de pèlerinage sur le bord du Mékong, à Vat Phu, aujourd'hui dans le sud du Laos. Or cette inscription n'est pas sans rapport avec les plus anciens textes de Si Thep, avec qui les gens de Vat Phu devaient entretenir des relations. On peut donc croire que ce Devânîka n'est pas venu seulement pour créer un site de pèlerinage, mais aussi pour s'installer dans un site que, de toute façon, il connaissait, au moins pour son Lingaparvata, montagne au sommet de laquelle se dresse une structure de 8 mètres de haut considérée comme linga géant, symbole du dieu Çiva.

Le royaume de Vat Phu…

On a ensuite un silence épigraphique d'environ un siècle, jusqu'à ce qu'apparaisse à Vat Phu un autre roi, bien local celui-là, Vîravarman, dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu'il tenait quelques « villes » sur le Mékong dans le nord du Cambodge et qu'il eut au moins deux fils : le cadet, Mahendravarman, lui a succédé et a d'ailleurs largement agrandi son domaine dans le nord-est de la Thaïlande actuelle, jusque dans la région de la moderne Khon Kaen. On a découvert récemment à Vat Phu les fondations d'un temple qu'il avait fait construire, et qui se trouve être le plus ancien temple khmer connu ; l'archéologie en a fait connaître les fondations, aujourd'hui recouvertes et donc invisibles. Vat Phu restera du reste dans l'histoire khmère un lieu privilégié des rois, où presque tous laisseront des traces. Les plus connues de celles-ci, dans un site admirable, datent du XIe siècle, et méritent le voyage.

… et celui de Sambor Prei Kuk

Le frère aîné de Mahendravarman, Bhavavarman Ier, éliminé du pouvoir à Vat Phu pour quelque raison inconnue, s'en est allé pour se tailler un domaine au sud, c'est-à-dire dans le nord du Cambodge actuel, sur des principautés ou des royaumes khmers dont on ne sait rien. Il choisit de s'installer au milieu de ce Cambodge, à Sambor Prei Kuk, où il fit construire, outre sa capitale, nommée dès lors Bhavapura d'après son nom, un temple central, le premier des grands complexes religieux khmers, le « groupe nord ». La seule inscription qui le nomme de son vivant porte une date correspondant au mois d'avril 598 et il dut mourir peu d'années après. Un de ses fils devait lui succéder, mais il fut éliminé par son oncle Mahendravarman qui, abandonnant ses conquêtes de Thaïlande, vint s'installer à Sambor Prei Kuk.

Il est probable que cette éviction nécessita des combats, au cours desquels le sanctuaire « nord » subit quelques dégâts. Toujours est-il que le fils et successeur de Mahendravarman, Îçânavarman Ier fit construire un nouveau complexe religieux, le « groupe sud » de Sambor Prei Kuk. En même temps, il achevait la conquête de ce qui restait du Funan, déjà largement entamée par son père et peut-être aussi par son oncle Bhavavarman. Il est d'ailleurs possible que les œuvres d'art du Funan aient été plus influencées par le Chenla – en particulier l'Ashram Mahâ Rosei, près d'Angkor Borei – que le contraire. Îçânavarman a marqué l'histoire khmère en laissant dans la mémoire de ce peuple une réputation de grande sagesse.

Les deux groupes principaux de Sambor Prei Kuk, maintenant d'accès facile, méritent beaucoup plus qu'un détour… Leurs monuments – y compris celui du « groupe central », qui ne fut édifié que vers la fin du VIIIe siècle – construits entièrement en briques, sont souvent en partie ruinés, mais ne laissent pas d'être admirables. Les sanctuaires sont séparés dans chacun des groupes, qui sont chacun bien délimités par une muraille. Leurs murs sont ornés de bas-reliefs, désignés sous le nom de « palais volants », parfois fort bien conservés. Certaines des tours sont de plan octogonal, d'abord dans le groupe nord, puis dans celui du sud, une originalité jamais reprise dans l'art khmer.

Une histoire agitée, mais des arts florissants

À la mort d'Îçânavarman Ier, autour de 628, le royaume qu'il avait réuni fut partagé entre ses divers fils et peut-être d'autres princes. Un peu avant 654, un jeune prince du nom de Jayavarman (Ier) apparaît, qui va regrouper à peu près l'ensemble du royaume de son arrière-grand-père Îçânavarman. Il semble qu'il avait implanté sa capitale sur le futur site d'Angkor, à l'ouest du Bârây occidental, qui n'existait pas encore, tandis que l'on trouve nombre d'inscriptions mentionnant ce roi dans le sud du Cambodge.

Son royaume éclata à nouveau à sa mort, sa fille Jayadevî conservant sa capitale ; on ne sait en combien de petits royaumes ce territoire fut divisé, mais des documents de la fin du IXe siècle nous font connaître cinq rois contemporains, chiffre évidemment non limitatif. Ce démembrement dura jusqu'au début du IXe siècle, avec l'avènement de Jayavarman II comme « souverain universel », en 802, qui inaugurait par là la période angkorienne. Cependant cette division politique n'empêcha point les arts d'être florissants : le VIIIe siècle khmer a laissé une statuaire de grande qualité et plusieurs chefs-d'œuvre, comme le Harihara du Prasat Andet.

Claude Jacques
Septembre 2003
 
Bibliographie
Angkor, cité Khmère Angkor, cité Khmère
Claude Jacques et Michael Freeman
Olizane, Genève, 2000

Angkor, résidence des dieux Angkor, résidence des dieux
Claude Jacques et photographies de Michael Freeman
Olizane, Genève, 2002

Angkor, vision de palais divins Angkor, vision de palais divins
Claude Jacques et Suzanne Held
Vision
Hermé, Paris, 1997

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