Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Le Moyen-Orient arabe sous domination ottomane
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009
 
 
 
 

Au début du XVIe siècle, la capitale et le meilleur des terres des Sultans turcs ottomans se trouvent en Europe ; ils font alors davantage figure de princes européens qu'asiatiques. Si leur existence n'était en jeu, ils se passeraient donc volontiers d'une intervention dans le Moyen-Orient arabe. 


À la conquête du Moyen-Orient


Alors que la route intercontinentale des steppes passant par le nord de la Caspienne et débouchant en Crimée commence à être menacée par le réveil des Russes, longtemps soumis à la Horde d'Or et qui ne tarderont pas à s'emparer d'Astrakhan, ville située à l'embouchure de la Volga (1555), celle du sud, à peine moins importante, est fermée par l'Iran qui tombe aux mains des Kizilbach, les « Têtes rouges », des Turcs musulmans hétérodoxes encore imprégnés de chamanisme. Ces gens qui les haïssent et qui soulèvent contre eux les provinces orientales de l'Anatolie, fondent à Tabriz l'Empire iranien des Séfévides (1502-1736) et proclament le chiisme religion d'État. Au même moment, les Portugais, après avoir doublé le cap de Bonne Espérance, font leur apparition dans l'océan Indien et menacent la dernière voie encore ouverte vers l'Inde et l'Extrême-Orient, celle qui aboutit au golfe arabo-persique et à la mer Rouge.


À peine intronisé, le sultan Selim II se décide à intervenir. Il a devant lui la double tâche de détruire l'Iran et de remplacer les Mamelouks d'Égypte, qui sont maîtres du Proche-Orient arabe et de la partie sud-est de l'Anatolie, mais incapables d'agir efficacement contre les Portugais. En 1514, il vainc le Séfévide Chah Isma'il à Tchaldiran, au nord-est du lac de Van, puis, sans pousser beaucoup plus loin son avantage – il a pourtant pris Tabriz en 1514 – il se retourne contre les Mamelouks. Il s'ouvre la Syrie, enlève Alep, Homs, Hama, Damas, Jérusalem, Ghaza et finalement Le Caire (1516-1517). Plus à l'est, où il est arrivé sur l'Euphrate, il doit s'arrêter, son armée refusant de le suivre.


L'Irak semble donc échapper aux Ottomans quand un émir kizilbach, ayant pris le pouvoir à Bagdad, se brouille avec l'Iran et se place sous leur protection. Le successeur de Sélim, Soliman le Magnifique, se juge dès lors légitime propriétaire de la Mésopotamie. Trop occupé sur d'autres fronts, il attend cependant cinq ans avant de s'y rendre et, en 1534, il fait son entrée dans l'ancienne capitale des califes abbassides. Douze ans plus tard, il achève enfin la conquête de la vallée des deux fleuves en prenant Basra – Bassorah – port sur le golfe arabo-persique. Après s'être donné un premier accès à l'océan Indien en s'emparant de Suez, il s'en ouvre ainsi un second.


La prise de Bagdad est bien une victoire militaire importante et on la célèbre au palais impérial de Top Kapi en élevant un de ses plus gracieux pavillons, le « kiosque de Bagdad ». C'est, plus encore, un succès politique et moral. À celui qui était déjà le plus puissant souverain du monde musulman et se posait en héritier du califat, la possession de Bagdad apporte en quelque sorte une légitimité nouvelle. Elle le rattache, par-delà les siècles, à un glorieux passé ; elle confirme qu'il est bien l'héritier du dernier Abbasside, un fantoche réfugié au Caire, qu'il a amené avec lui dans sa capitale.


Administration et influences ottomanes


Le Moyen-Orient arabe, devenu tout entier ottoman, est placé sous l'administration directe de la Sublime Porte – le gouvernement impérial. Il est divisé en huit provinces, quatre en Irak, celles de Basra, Bagdad, Mossoul, Kirkouk, quatre dans la Grande Syrie – Syrie, Liban, Palestine –, celles d'Acre-Sidon, de Tripoli, de Damas et d'Alep, placées sous l'autorité de pachas. Ces pachas et des juges, les kadi, nommés par le sultan, y représentent le pouvoir central. Ils dirigent à peu près tout, à l'exception cependant de l'armée, soumise à ses propres chefs, et qui comprend, à côté d'un nombre relativement faible de janissaires, des mercenaires de toute origine, les Mamluk – Mamelouks signifiant, au sens propre, esclaves. Comme partout dans l'empire, les pachas sont nommés pour un an et renouvelables, mais ils ne restent jamais longtemps en place, sauf quand ils savent s'imposer par des services rendus ou quand ils bénéficient d'un fort enracinement local. Dans les deux cas, il s'agit presque toujours des membres d'une même famille. Il y eut par exemple à Mossoul quarante-deux pachas de 1636 à 1700, soixante-quinze à Damas au XVIIIe siècle, quarante-huit à Alep de 1701 à 1750... Stables ou éphémères, ils jouissent presque tous d'une grande autorité jusque dans les années 1808-1834, au cours desquelles les Ottomans en viennent à reprendre en mains les provinces et à rétablir de façon stable leur administration directe.


Que les Arabes supportent bien leur asservissement à un pouvoir absolu et à un peuple qui leur demeure étranger serait beaucoup dire, mais ils sont unis à leurs maîtres par une même religion et une même morale – ce qui n'est pas le cas pour les minoritaires, notamment les chrétiens –, par le grand marché intérieur que forme cet empire, étendu du Tigre au Danube et les facilités qu'il leur donne pour commercer avec le monde entier. Le prestige que conserve leur langue, celle du Coran – c'est-à-dire de la Parole de Dieu – son usage dans la liturgie, l'enseignement qu'on en dispense même chez les non-Arabes, peuvent les consoler de ne plus posséder le pouvoir politique. Ils jouissent d'ailleurs d'une grande liberté culturelle et subissent très peu les influences turques, sauf à Alep, géographiquement très proche des pays de peuplement turc, centre de communications et grand marché international que fréquentent même nombre d'Occidentaux. Les beaux bazars de cette ville – khan al-Sabun, vers 1610, khan al-Wazir en 1682 – et les nombreuses belles maisons patriciennes – Beït Jamblat, Beït Dallal, Beït Gazali en particulier – démontrent et sa prospérité et son rôle commercial. Ses mosquées – Khusrawiya, la première construite par Sinan en 1537, Adiliya érigée en 1555, Bahramiya en 1583 –, ses madrasa – Osmaniya datant de 1730 –, monuments certes peu originaux mais souvent de qualité, crient leur filiation avec l'art ottoman. Partout ailleurs, les édifices qui relèvent de celui-ci sont en nombre si infime qu'on ne peut guère citer pour les évoquer que quelques sanctuaires de Damas, au premier chef le magnifique ensemble de la Suleymaniye – Slemaniye, en arabe local – de 1554-1564. Certes, les influences ottomanes se font sentir, au moins en Syrie sinon en Irak où elles sont presque nulles, dans certains aménagements de l'espace intérieur, dans certains traits de la décoration, mais elles sont moins perceptibles que les influences iraniennes – mosquée al-Umariya de Mossoul, 1562 – sensibles en particulier dans les revêtements de céramique, alors que l'école céramographique ottomane est au sommet de sa gloire. Cette situation est d'autant plus étrange que l'on construit beaucoup – quelque cinquante édifices classés à Bagdad, près de cent à Alep – et que les commanditaires sont presque toujours des pachas.


Un contrôle différent selon les régions


Sous tous les rapports, la situation n'est pas la même en Syrie et en Irak.


L'antique Mésopotamie est peuplée de Kurdes et d'Arabes, de sunnites et de chiites – dont elle possède un des principaux lieux saints, Kerbéla – et d'une minorité chrétienne. Sa culture est dans une assez grande mesure iranienne. L'Iran la revendique d'ailleurs et tente à plusieurs reprises de s'en emparer. Chah Abbas le Grand (1588-1629), à qui Ispahan doit tant de sa beauté, et ses successeurs s'en rendent maîtres de 1624 à 1639 ; Basra est occupée de 1776 à 1779. Elle sert d'autre part de point de départ aux armées des Ottomans quand ceux-ci se rappellent qu'il leur faut abattre l'Iran. Ainsi, lors de la campagne de 1576 à 1590, les Turcs occupent l'Azerbaïdjan – comme ils le font périodiquement sans pouvoir s'y maintenir – et font naviguer leur flotte sur la mer Caspienne. En 1723, ils mènent une autre campagne en direction d'Ispahan. On peut dire que l'Irak ne cesse donc pas d'être – à un degré moindre que l'Arménie et le Kurdistan anatolien qui s'en trouvent ruinés – sinon un champ de bataille, du moins un front de guerre. Il est enfin éloigné de la capitale, plus encore des Balkans où bat le cœur de l'empire ; en conséquence il en reçoit moins de sève, il est plus difficile à contrôler.


C'est en grande partie grâce à leur fidélité aux Ottomans et à leur efficacité dans la lutte contre l'Iran que des gouverneurs peuvent parfois agir en véritables despotes. La famille Djalili parvient ainsi à conserver le gouvernement de Mossoul presque sans interruption de 1726 à 1834, où son œuvre culturelle – mosquée al-Aghawab du XVIIIe siècle – s'avère au reste remarquable. Hasan Pacha et Ahmed Pacha – autres gouverneurs – sont maîtres de Bagdad de 1704 à 1747. Les Mamelouks géorgiens, sur qui ils s'appuient, leur succèderont, exerçant une quasi-dictature appelée à ne prendre fin qu'en 1831 avec le retour à l'administration directe des Ottomans. D'autres, il est vrai, sont aussi puissants en étant moins utiles, ainsi cette dynastie dite d'Afrasiyab installée à Bagdad vers 1615 et jusqu'en 1668.


La Grande Syrie est plus complètement arabisée – avec cependant une minorité kurde – mais compte une multiplicité de religions et de sectes, des chrétiens maronites, melchites – catholiques –, jacobites, nestoriens, une majorité de musulmans sunnites ou chiites, dont les plus extrémistes sont presque en marge de l'islam, Druzes, Alaouites, Yézidis. Elle n'est menacée par aucun voisin, si ce n'est par l'Égypte – elle aussi ottomane – mais qui ne cesse, comme elle l'a toujours fait, de vouloir s'y établir. Elle y parvient d'ailleurs momentanément lorsque Mehemet Ali – Muhammad Ali – vice-roi au Caire, y envoie son fils Ibrahim qui l'annexe (1837), puis l'évacue sous la pression des Puissances (1840). Par ses ports nombreux et actifs, elle est ouverte sur la Méditerranée, son commerce et les influences qui lui viennent d'Occident. Moins éloignée du centre de l'empire que les vallées du Tigre et de l'Euphrate, et située sur la voie du pèlerinage à La Mecque, elle est plus facilement contrôlable et occupe une place stratégique entre les diverses provinces orientales de l'empire.


Revendications et répression


Les tendances à l'autonomie n'en sont pas moins vives pour autant. La puissante famille des 'Azm – Azem – respectueuse de la Sublime Porte, au moins en apparence – dont on peut voir encore les beaux palais qu'elle fit édifier à Homs en 1742 et à Damas en 1749 – acquiert une autorité considérable entre 1726 et 1757 et en conserve encore des séquelles jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Il lui arrive de placer ses membres aux postes de commande dans plusieurs villes à la fois. De 1590 à 1635, le Liban est dominé par les Druzes qui s'efforcent de moderniser le pays, d'y introduire des modes occidentales et font appel pour cela à des Européens. En Palestine, Cheikh Dahir (vers 1745-1776) et Djazzar (1778-1804) exercent une souveraineté à peu près totale sur la province et finissent par l'étendre à toute la Syrie à partir de 1785, le premier en insurrection déclarée, le second en se proclamant en revanche fidèle vassal des Ottomans, sauf en de rares occasions où il est amené à les affronter.


En Irak et en Syrie, comme ailleurs dans l'empire, il éclate parfois des rébellions ethniques, tribales ou militaires, ces dernières surtout dues aux janissaires, ainsi la révolte de ceux-ci à Bagdad en 1603-1607 ou à Alep en 1780, 1798... Mais c'est évidemment au XIXe siècle, au temps de la décadence ottomane, que les insurrections prennent toute leur ampleur. La plus atroce est celle des Druzes en 1860. Elle se répand de proche en proche, finit par embraser toute la Syrie et fait des dizaines de milliers de morts. Les chrétiens en sont les principales victimes. Quelque cinq cents églises et monastères sont pillés et détruits. La France, protectrice traditionnelle des chrétiens du Levant depuis le XVIe siècle, depuis les Croisades peut-être, fait débarquer ses troupes en 1851. Dès 1864 cependant, le Liban est placé sous l'autorité d'un gouvernement chrétien, vassal de la Porte, mais jouissant d'une large autonomie. Il la conservera jusqu'en 1914. La première guerre mondiale verra enfin une insurrection générale des Arabes, partie d'Arabie et soutenue par les Anglais. Quand, à son issue, l'Empire ottoman disparaît, les Turcs cessent d'être les maîtres d'une des rares régions où ils n'avaient connu aucun recul territorial durable au cours de leur longue agonie.

Jean-Paul Roux
Novembre 2009
 
Bibliographie
Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Cambridge History of Islam Cambridge History of Islam
P. M. Holt et Bernard Lewis
Cambridge University Press, Cambridge, 1977

Les provinces arabes à l'époque ottomane Les provinces arabes à l'époque ottomane
A. Temini
Zaghouan, 1987

Les grandes villes arabes à l'époque ottomane Les grandes villes arabes à l'époque ottomane
André Raymond
Sindbad, Paris, 1985

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter