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Le Monténégro, forteresse des Balkans
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)
La légende rapporte que Dieu, lorsqu'il créa les continents, puisait dans un sac de pierres. Quand il eut terminé, il lui restait un sac plein de cailloux qu'il déversa sur les Balkans : ce fut le Monténégro ! Son nom, la « Montagne noire » – Crna Gora en serbe – rappelle l'ancienne présence de Venise dans la région. C'est un pays dont les montagnes calcaires – Brda – culminent au Durmitor (2522 mètres) et dominent la côte autour des Bouches de Kotor (Cattaro) avec le Lovcen (1749 mètres). L'ensemble est très pauvre et ne peut servir qu'à l'élevage de petit bétail, la seule région fertile étant la plaine de Podgorica au bord du lac de Shkodra. Georges Castellan auteur d'une Histoire des Balkans (Fayard, 1999), retrace ici l'histoire de cet État dont les 580 000 habitants environ vivent aujourd'hui sur un territoire de 13 800 kilomètres carrés.


Pourquoi cette excroissance serbe au sud de la Serbie ?


L'histoire répond qu'au Moyen Âge la région appelée Zeta fut dominée plusieurs fois par les souverains serbes. Après la mort du tsar Dusan (1331-1355), une principauté indépendante s'y constitua sous la famille des Balsa qui occupèrent la côte avec les ports d'Antivari (Bar) et de Budva et établirent leur capitale à Scurati (Shkodër). Leurs relations avec Venise furent très suivies. La dynastie s'éteignit en 1422 et ses successeurs furent les Crnojeviç dont la résidence fut Zabljak, au nord du lac. Mais les Ottomans avaient battu les Serbes à Kosovo polje et avaient conquis la Bosnie, l'Albanie et l'Herzégovine. Le Monténégro était assiégé et le prince Ivan le Noir, héros de nombreuses légendes, dut transférer sa capitale sur le petit plateau au pied de Lovcen : ce fut la bourgade de Cetinje qui fut choisie. Le prince passa sa vie à lutter contre les Ottomans, mais créa aussi un monastère dans sa capitale, y établit un évêque et confia à Macaire, un moine du village d'Obod, le soin d'utiliser une presse importée de Venise. Le premier livre qui en sortit en 1493, fut une Bible en slavon – la première imprimée dans les Balkans. L'évêché était entre les mains du prince jusqu'à ce qu'en 1516 la dynastie fut chassée et que les moines de Cetinje désignent l'évêque comme chef de la Principauté, la transformant en un État théocratique qui dura jusqu'en 1851.


Le pouvoir des vladikas, les princes-évêques


Depuis 1696, les princes-évêques – les vladikas – étaient choisis dans la famille des Petroviç-Negos qui se succédaient d'oncle à neveu et cumulaient les pouvoirs temporel et spirituel. La population – quelque cent mille habitants au XVIIIe siècle – se répartissait en trente-six clans désignés chacun par un nom de famille et résidait dans quelque deux cent quarante villages autour de Cetinje. Nommés par des assemblées locales des clans, les vladikas étaient consacrés par le patriarche serbe de Peç. Durant le XVIIe siècle, les Ottomans parvinrent par deux fois à occuper la capitale et à imposer le paiement d'un tribut. Cela dura peu de temps ; bien vite les Monténégrins « oublièrent » de payer et la tradition proclame fièrement que le Monténégro n'a jamais été soumis aux Ottomans.


Au XVIIIe siècle, Danilo Ier Petroviç organisa un massacre de tous les Monténégrins musulmans – Serbes, Albanais et Turcs – qui est resté dans l'histoire sous le noms de « Vêpres monténégrines » et, pour mieux résister aux Ottomans, il se tourna vers la Russie. Pierre le Grand, en conflit avec les Turcs, s'intéressa à ce peuple de guerriers : en 1715, le vladika se rendit à Saint-Pétersbourg auprès du tsar qui reconnut l'indépendance du Monténégro et lui accorda un subside pour reconstruire le pays. Par la suite, tous les successeurs de Danilo firent une visite au tsar et reçurent de nombreuses subventions. Grâce à cette aide, le Monténégro put survivre. Il participa aux guerres contre Napoléon aux côtés de son protecteur et s'opposa aux armées françaises à Raguse (Dubrovnik) et autour de Cattaro dont il occupa les plages du golfe. Le vladika Pierre II (1830-1851) fut le dernier des princes-évêques. Élevé en Russie, réformateur et guerrier, il est surtout connu comme poète : son épopée Gorski Vijenac, « la Guirlande des montagnes », raconte la lutte des Monténégrins contre les Ottomans et fait de lui le plus grand poète de la littérature serbe. Il créa un sénat à Cetinje pour mieux contrôler les chefs des clans, lutta contre le sultan, délimita la frontière avec l'Autriche, mais la fin de son règne fut assombrie par la famine européenne de 1840 qui ravagea la région des Brda. À sa mort, son neveu, Danilo II, provoqua une véritable révolution. Désirant se marier, il sépara la dignité princière et la fonction épiscopale et devint en 1852 « Prince – Gospodar – du Monténégro et des Brda ». Il s'employa à renforcer son État, promulguant un code civil qui reconnaissait la liberté religieuse – ce qui était important pour les musulmans du pays. Le Monténégro s'ouvrit aux influences occidentales. Appuyé par l'Autriche, il résista à la pression de la Russie qui souhaitait le faire participer à ses côtés à la guerre de Crimée et, au traité de Paris, réclama en vain de la Turquie la reconnaissance de son indépendance. Danilo II fut assassiné en 1860 par un rebelle monténégrin ; il n'avait qu'une fille et son neveu Nicolas hérita du trône.


Indépendance et essor économique


Devenu en 1910 le roi Nicolas Ier du Monténégro, il mena contre Constantinople plusieurs guerres qui, grâce à l'appui des Puissances, se terminèrent de façon heureuse pour son pays. Les traités de San Stefano et de Berlin (juillet 1878) qui mettaient fin à la guerre russo-turque lui apportèrent la confirmation de l'indépendance du Monténégro, tout en diminuant sa superficie puisqu'il perdait le port d'Ulcini au profit de la Turquie. À partir de 1880, le pays connut un remarquable développement politique, économique et social, largement dû à des investissements italiens : construction de routes, ouverture d'une voie ferrée entre Bar et le lac de Scutari, fondation d'une banque, développement de l'agriculture par la culture du tabac et la production de vin. Mais les risques de famine demeuraient et donnaient lieu à une forte émigration de jeunes vers la Serbie et les États-Unis. Sur le plan culturel, l'enseignement prit son essor grâce à deux lycées à Cetinje et Podgorica ; pour leurs études universitaires, les étudiants devaient aller à Belgrade, ce qui ne fut pas sans influence sur les rapports politiques entre les deux États. En 1905, un Parlement fut constitué, partiellement sur la base d'élections censitaires, mais sa vie fut agitée et les crises fréquentes. Sur le plan personnel, Nicolas Ier fut appelé le « beau-frère de l'Europe » : il a marié sa fille aînée avec l'héritier du trône d'Italie, une autre fille à Pierre Karageorgeviç, roi de Serbie après 1903, et d'autres de ses enfants à des membres des familles royales d'Allemagne ou de Russie. Pendant les guerres balkaniques (1912-1913), le Monténégro participa aux opérations contre la Turquie et en retira, au traité de Londres, une bonne partie du Sandjak de Novi Pazar, dont le reste fut donné à Belgrade. Le Monténégro couvrait désormais 16 000 kilomètres carrés, sa population était évaluée entre huit cent mille et un million d'habitants. Il avait désormais une frontière avec la Serbie.


Au cœur de la tourmente


Pendant la première guerre mondiale, le roi craignit de voir sa dynastie disparaître ; lorsqu'en 1915, la Serbie fut envahie, le Parlement monténégrin voulut se retirer devant les troupes austro-allemandes, mais Nicolas, démoralisé, préféra se réfugier en Italie. Les autorités de Cetinje signèrent alors une capitulation. Parmi les émigrés, un « Comité monténégrin pour l'unification nationale » se prononça pour l'union avec la Serbie ; le roi s'y opposa et fut écarté du « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ». Il se réfugia en France et mourut à Nice en 1921. Le Monténégro n'était plus qu'une province de la Serbie. Englobé dans la Yougoslavie, il fut dominé par un « parti unioniste » très hostile à l'ancienne dynastie mais demeura l'une des régions les plus pauvres du royaume. L'éclatement de la Yougoslavie durant la seconde guerre mondiale se traduisit par une occupation des armées de Mussolini qui essayèrent d'y constituer un protectorat, sans succès. Les partisans titistes, sous la direction de Milovan Djilas, ami puis adversaire du maréchal, l'emportèrent. En 1946, celui-ci fit du Monténégro une des six républiques de la Fédération socialiste ; sa capitale fut Podgorica, rebaptisée Titograd.


Et aujourd'hui ?


Après lui, le pays, très « nationaliste », se rallia à Slobodan Miloseviç. En février 1992, par référendum, la petite république décida de rester dans la Fédération, alors que les Musulmans et les Albanais s'étaient abstenus. Ainsi fut constituée une « République fédérale de Yougoslavie » qui, malgré son nom, n'était qu'une survivance atrophiée de l'ancienne Fédération. Mais alors que Miloseviç était élu président de cette nouvelle construction, les Monténégrins votèrent pour son adversaire Milo Djukanoviç qui, depuis, réclame que le statut de la Fédération soit rediscuté. Le problème demeure avec l'arrivée au pouvoir à Belgrade de Vojislav Kostinica. Le Monténégro va attendre jusqu'en 2006 le référendum qui va décider de son indépendance. Depuis, il a posé en 2010 sa candidature d'adhésion à l'Union Européenne.


Quoi qu'il en soit, ce pays que l'on a désigné comme le « village d'Asterix » mérite une visite pour l'archaïsme de certaines de ses structures et surtout pour la beauté de ses paysages. La descente de Cetinje à Kotor est à elle seule un enchantement !

Georges Castellan
Février 2001
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

A Short history of Yugoslavia A Short history of Yugoslavia
H.C. Darby
Cambridge, 1966

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