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Le mont Bégo et la vallée des Merveilles
Thierry Serres
Ancien directeur du laboratoire départemental de préhistoire des Alpes Maritimes

Aujourd'hui, la redécouverte du passé permet d'aborder la signification de ce site. Dès lors, il est possible d'appréhender l'univers culturel, économique et spirituel dans lequel baignaient les populations des Alpes méridionales à l'aube de la métallurgie, il y a 4 500 ans. Ainsi, un passé encore opaque il y a moins d'un siècle s'éclaircit au rythme des découvertes. Différents archéologues se sont succédé jusqu'à l'équipe du professeur Henry de Lumley, et certaines questions sont aujourd'hui élucidées.

Un paysage fantastique

Parfois, au-dessus des cimes acérées, les masses nuageuses lourdes et menaçantes s'affrontent. La pluie s'abat dans le fracas du tonnerre sur ce désert minéral où toute la faune a fini par trouver refuge. Ici, au-dessus de 2 000 mètres d'altitude, les arbres sont rares, une nappe constituée de pelouse alpine et de fleurs multicolores tapisse le paysage. Ici, les rochers ont été sculptés par le « géant », le grand glacier qui régnait d'un blanc froid il y a plus de 20 000 ans. La masse imposante de glace atteignait plusieurs centaines de mètres d'épaisseur, rabotant et sculptant le paysage. À la suite d'un réchauffement climatique qui s'amorce il y a 14 000 ans, le glacier se retire peu à peu et dépose, au hasard des pentes, de grands rochers arrondis qui surveillent depuis la nuit des temps les lacets que le torrent creuse au fond de la vallée. Ici, les grandes dalles de schiste sont parcourues de stries glaciaires dues au frottement des pierres sous la glace. La patine orange, due à l'oxydation du fer, de l'aluminium et du manganèse, recouvre les surfaces de schiste qui deviennent de plus en plus colorées au fil des siècles. Le soir, dans ce paysage orange et vert, le bleu des lacs glaciaires rappelle la présence de l'eau et la lumière se reflète sur les longs serpents d'argent des rivières. Les dalles parcourues par d'innombrables sources se transforment en miroirs. Là, au pied de la montagne, nos ancêtres ont défilé, franchissant pas à pas les difficultés du relief, comptant jour après jour la marche qui les rapproche du but, et ont figé une partie de leurs pensées dans la roche.

Un site archéologique exceptionnel

Les plus anciennes impressions recueillies remontent à 1460. Le voyageur Pierre de Monfort écrit alors à sa femme : « C'estait lieu infernal avecques figures de diables et mille démones partout taillez en rochiers… Peu s'en fault qu'asme ne me faille ! ». Mais ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que le préhistorien français Émile Rivière attire l'attention du monde scientifique. Au début du siècle, Clarence Bicknell estime que l'ancienneté des gravures du mont Bégo remonte à l'aube de l'âge des métaux. Ces signes si répétitifs sont pour lui le témoignage d'un ancien rite voué aux divinités de l'époque. Entre 1920 et 1940, un sculpteur italien, Carlo Conti, décompte plus de 35 000 gravures. Il subdivise le site en petites zones géographiques qu'il prospecte. En 1967, le professeur Henry de Lumley entreprend l'étude systématique du site. Depuis trente ans, dans son sillage, des chercheurs recensent méticuleusement les roches gravées et relèvent avec précision les signes effectués par les hommes du Chalcolithique et de l'âge du bronze ancien. Ce qui attire leur attention, c'est la répétition des formes gravées. Le bovidé – figure allongée, rectangulaire ou carrée, surmontée d'une paire de cornes – représente les deux tiers des trente-cinq mille motifs recensés aujourd'hui. D'autres signes sont souvent répétés, telles les figures géométriques segmentées par des cases, évoquant des parcellaires, des champs. Cependant, les hommes du Chalcolithique et de l'âge du bronze ancien ont également représenté des armes : poignards, haches et hallebardes. Des petits personnages sont fréquemment figurés dans des scènes de travail agricole, mais aussi de rituel, de parade ou de sacrifice, brandissant poignards et hallebardes vers le ciel. De grands rectangles sont souvent reliés entre eux par des lignes évoquant des bassins d'irrigation alimentés par des canaux. L'agriculture était alors une activité primordiale et nécessitait l'aménagement de réseaux d'eau dans les plantations. En revanche, aucune gravure ou scène n'évoque la chasse, la pêche ou la guerre, et les motifs représentés reflètent seulement les activités agricoles. Cependant il n'apparaît aucun chien, cerf, cochon, chèvre et oiseau : la présence du bovidé est exclusive.

En ce qui concerne l'âge du site, les méthodes radio-physiques directes ne permettent pas encore de dater les signes incisés sur les parois. Les archéologues ont donc recours aux méthodes de datation indirectes qui consistent à comparer les formes gravées, de poignards et autres instruments, aux vestiges mis au jour dans les sites archéologiques de la région. La forme des lames, les décorations et le nombre de rivets observés sur les armes gravées du mont Bégo situent les gravures protohistoriques entre -2500 et -1700 ans avant J.-C. Pendant plus de huit cents ans, les graveurs ont porté beaucoup d'attention à l'emplacement des roches. Une étude poussée a permis aux chercheurs de constater que la disposition des signes sur un tiers d'entre elles n'est pas aléatoire. En fait, les motifs sont souvent agencés entre eux et forment des combinaisons : un poignard placé entre une paire de cornes, un bovidé sous la lame d'une hallebarde, un petit point à côté ou au-dessus d'un bovidé… Ces combinaisons se répètent trop souvent pour être le fruit du hasard, et possèdent certainement une signification précise qu'il est possible d'élucider. Même s'il ne s'agit pas d'écriture, le professeur Henry de Lumley évoque le « langage symbolique inscrit ». C'est en étudiant ces associations de signes que nous retrouvons peu à peu leur signification. Les éléments de comparaison bibliographiques ou iconographiques dont nous disposons aujourd'hui permettent de nous prononcer sur le caractère sacré de cette montagne à l'âge du cuivre et à l'âge du bronze ancien.

Un peuple d'agriculteurs

Il y a quelques millénaires à peine, l'homme passe d'une vie de chasseur-cueilleur à une vie de producteur. Certains chasseurs de la préhistoire construisent des villages aux maisons arrondies et deviennent peu à peu agriculteurs, puis pasteurs : c'est le néolithique. Ces nouvelles acquisitions bouleversent complètement l'histoire de l'humanité, permettant une extraordinaire explosion démographique et, à travers elle, une plus grande spécialisation de l'homme dans la société. Certaines croyances se développent, et parfois les vestiges nous permettent d'en retracer les grandes lignes. Dans la région du mont Bégo, plusieurs représentations montrent un homme qui invoque, bras levés, les manifestations divines du ciel, les pluies fertilisantes du printemps et la chaleur nourricière de l'été. Le bovidé, symbole de la force, de la fertilité, du ciel, de la pluie et de la foudre, est souvent représenté à côté ou au-dessus d'un symbole terrestre. Cette combinaison évoque la déesse Terre fertilisée par le dieu du Ciel : la pluie nourrit le champ. Il est aussi fréquent de trouver un poignard placé entre les cornes du dieu Taureau, la pointe dirigée vers le ciel : en ce cas, il est considéré comme un instrument cérémoniel, plutôt qu'un outil. Une roche célèbre située au cœur de la vallée des Merveilles montre un personnage composé de plusieurs symboles de taureaux. Ses bras sont en majesté, un poignard est planté dans la tête. Il représente le dieu Taureau sacrifié. À côté de lui se trouve un petit personnage, les bras levés vers le ciel, un prêtre en position d'orant. Près de lui une forme géométrique, divisée en cases, symbolise le champ. Le prêtre invoque le dieu de la pluie, le dieu Taureau sacrifié, afin qu'il fertilise la terre (la forme géométrique) et donne ainsi d'abondantes récoltes à l'homme. D'autres scènes gravées reflètent les mêmes idées…

Ainsi, le travail réalisé par les archéologues est un enrichissement pour tous : la recherche se transforme en culture, c'est une main tendue au grand public. La montagne sacrée livre peu à peu certains mystères, et chaque découverte amorce une avalanche de nouvelles questions. Je vous souhaite de découvrir cet univers, car il manque à cet article le bruit du vent, le sifflet de la marmotte, cette sensation mystérieuse d'être entouré par la force de la nature, cette impression de traverser pas à pas un lieu sacré.

Thierry Serres
Octobre 1998
 
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