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Le miracle romain : l'armée
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

Parmi les armées qui ont le plus compté dans le passé, l'armée de Rome mérite une mention spéciale car elle fut assurément la plus efficace : en effet, cette modeste cité a su conquérir un immense empire et le conserver pendant cinq siècles. Yann Le Bohec auteur, parmi de nombreux ouvrages consacrés à Rome, d'une Histoire militaire des guerres puniques, (éditions du Rocher, 1996) et de L'armée romaine sous le Haut-Empire, (Picard, 2002), retrace pour nous l'histoire de cette institution qui permit aux Romains, qui n'y étaient nullement prédisposés, d'occuper le premier rang des peuples guerriers.





Naissance d'une armée



La période des origines de Rome est largement plongée dans la légende. Fondée, d'après la tradition, le 21 avril 753 avant J.-C., la ville passa vite sous la domination de voisins riches et puissants, les Étrusques, en sorte que sa première armée peut être appelée romano-étrusque. Toujours d'après la tradition, Rome se débarrassa de ses maîtres en 509.

La première armée proprement romaine reflétait de manière étroite une société et un État très aristocratiques. Les hommes étaient répartis en fonction de leurs revenus en cinq classes et cent quatre-vingt treize centuries. Au début, comme chacun devait payer son armement, les plus riches combattaient à cheval ou constituaient l'élite de l'infanterie ; les plus pauvres n'étaient même pas admis au service, puisqu'ils n'avaient pas les moyens de s'équiper. Les combattants adoptèrent d'abord un système proche de celui de la phalange grecque : épaule contre épaule, ils offraient à l'ennemi une ligne continue qu'on appelait la légion, mot qui signifie que les hommes ont été sélectionnés.

La tactique manipulaire, très moderne pour son époque, constitua une première révolution. Le corps de bataille éclata en une série de petites unités, les manipules, groupes de deux centuries, et chaque soldat occupa un petit espace qui lui permettait de pratiquer l'escrime sans gêner son voisin. Les manipules étaient répartis sur trois lignes : les soldats les plus riches occupaient le premier rang, les autres le second, mais au troisième on plaçait les plus expérimentés. Le gain en souplesse était évident.

Les débuts furent difficiles. À plusieurs reprises, Rome faillit disparaître, menacée tantôt par les Étrusques, tantôt par les Latins, tantôt par les Gaulois. Pour faire face à d'aussi nombreux adversaires, il fallut utiliser toutes les ressources humaines disponibles. La solde fut créée et, dans le même temps, le revenu minimum, ou cens, abaissé : des hommes de plus en plus pauvres purent entrer dans l'armée. La vraie révolution intervint à la fin de la guerre de 340-338 contre les Latins. Au lieu de réduire en esclavage ces voisins qu'ils venaient de vaincre, conformément au droit international de l'époque, les Romains non seulement leur laissèrent la liberté mais encore leur donnèrent leur propre citoyenneté. Cette mesure extraordinaire mit à la disposition du commandement de nombreuses légions. Alors que Rome avait eu besoin de deux siècles et demi pour simplement garantir sa survie (753-338), cinquante ans (338-272) lui suffirent pour prendre le contrôle de l'Italie.

Puis, hors de l'Italie, l'armée romaine s'attaqua à Carthage qui contrôlait un vaste domaine. La première guerre punique (264-241) fit passer les îles de la Méditerranée occidentale dans le domaine de Rome. La seconde guerre punique (218-201) brisa la force militaire de Carthage. La troisième (148-146) ne fut qu'une simple expédition contre une ville isolée, qui fut prise et rasée ; l'Afrique tombait à son tour dans l'empire de Rome.

La conquête de l'Espagne fut entreprise au cours de la deuxième guerre punique, à partir de 210 avant J.-C. Ce fut sans doute ce conflit qui apprit aux Romains l'utilité d'unités regroupant trois manipules, les cohortes ; dix cohortes formèrent une légion.

En Orient, la Grèce fut la première victime de cet impérialisme. Elle fut réduite en provinces après une révolte durement réprimée, en 148 et 146. C'est surtout Pompée le Grand qui augmenta le domaine de sa patrie dans cette région : il s'empara d'une partie de l'Anatolie, de la Syrie et de la Judée. Octave-Auguste, enfin, en remportant sur Antoine et Cléopâtre la victoire d'Actium (31 avant J.-C.), ajouta l'Égypte à l'Empire. Dans le même temps, et en deux étapes (125-118 et 58-51), la Gaule, était à son tour conquise.




L'armée de la « paix romaine »



Auguste créa une nouvelle armée. Deux caractères principaux la définissent, professionnelle et défensive. La conscription subsistait, mais les jeunes gens sélectionnés restaient au service de vingt-cinq à trente ans. Une petite partie de l'armée, quelque dix mille hommes, forma la garnison de Rome – prétoriens, urbaniciani et vigiles. La flotte, d'environ quarante mille marins, reçut deux grandes bases à Misène et Ravenne. L'essentiel du corps de bataille, les vingt-cinq légions et les nombreux corps auxiliaires, soit à peu près deux cent cinquante mille hommes, fut installé sur la frontière.

L'armée offrait encore un reflet de la société, mais d'une société qui aurait été vue à travers un miroir déformant. Les cadres venaient du Sénat ou de l'ordre équestre. Les soldats furent d'abord recrutés dans les provinces romanisées, puis de plus en plus près des camps. On exigeait d'eux qu'ils connaissent au moins le latin. Tous les hommes libres pouvaient être appelés, les Italiens dans la garnison de Rome, les citoyens romains dans les légions et les pérégrins – hommes libres non citoyens – dans les unités auxiliaires. Seuls les esclaves et les affranchis, jugés indignes, étaient exclus.

Outre ce recrutement de qualité, plusieurs facteurs expliquent la valeur de cet instrument de guerre. Contrairement à la légende, les officiers étaient compétents et courageux. Les soldats, disciplinés, pratiquaient un entraînement dur et régulier, et ils avaient un excellent armement, défensif et offensif. Et la guerre était devenue une science. Les officiers savaient comment diriger l'exercice, comment organiser l'ordre de marche, la bataille en rase campagne et le siège, comment construire un camp. Enfin, l'État avait une stratégie qui s'élabora peu à peu, certes de manière empirique, mais non sans efficacité. L'Empire avait atteint des dimensions telles qu'il finit par paraître impossible de l'accroître encore. On recourut à la défensive en l'entourant d'une ceinture de routes, de murs, de fleuves, de camps et de tours; c'est ce que les modernes appellent le limes.

Pendant deux siècles, le monde connut une heureuse situation, la « paix romaine ». Tout se gâta à partir de 235 après J.-C., quand les Germains au nord et les Perses à l'est attaquèrent simultanément. Pour des raisons d'effectifs, l'armée eut du mal à se défendre sur deux fronts à la fois. Vint le temps des défaites, des empereurs morts au combat, des unités en déroute. Pourtant, dès le milieu du IIIe siècle, alors que l'Empire touchait le fond, des officiers énergiques entreprirent de réagir. S'il se révéla impossible de faire cesser les tentatives d'usurpation, le pouvoir sut repousser les ennemis, réduire les dissidences – Gaule, Palmyre –, préparer l'avenir. De nouvelles unités furent créées, avec davantage de cavalerie et une meilleure protection, et une réserve fut installée à Milan par Gallien.

Quand Dioclétien arriva au pouvoir, en 284, date traditionnelle pour la naissance du Bas-Empire, la situation allait en s'améliorant. Cet empereur installa deux petites légions dans chaque province frontalière. Il créa quatre commandements généraux et, dans ces conditions, il lui fallut multiplier les effectifs. Ce faisant, il privilégiait la quantité au détriment de la qualité. En effet, pour trouver de nouveaux effectifs, il fallut recourir à des expédients, imposer l'hérédité, acheter des volontaires, et surtout enrôler des barbares.

Le principal problème de Constantin (306-337) fut de réduire les usurpations et les concurrences. Il passa les deux tiers de son règne à lutter contre des compétiteurs (306-324). C'est pour cette raison qu'il appela ses meilleures troupes à l'intérieur de l'Empire. De plus, installer les soldats dans des villes permettait de mieux résoudre les problèmes de ravitaillement. Dans le même temps, la frontière était dégarnie, mal défendue. Constantin supprima les cohortes prétoriennes et divisa les commandements généraux entre plusieurs commandants – maîtres de l'infanterie, de la cavalerie, en Orient, en Gaule, en Illyrie – pour éviter qu'aucun n'ait trop d'effectifs à sa disposition.

Grâce à ces mesures, Constantin put régner tranquillement de 324 à 337. Il avait cependant dégarni la frontière et affaibli les commandements stratégiques. Plusieurs de ses successeurs, tels Constance II, et surtout Julien et Valentinien Ier, se révélèrent courageux et compétents. Ils eurent de plus en plus recours à des barbares, et ces derniers occupèrent jusqu'aux plus hautes charges militaires à la fin du IVe siècle. L'armée romaine était très affaiblie. Dans le même temps, les Germains et les Perses se montraient de plus en plus agressifs. Les provinces d'Orient réussirent à se défendre. En proie à une crise générale, notamment économique, l'Occident et surtout la Gaule ne purent toutefois faire face aux invasions. En 406, les Vandales, les Alains et les Suèves franchirent le Rhin sans qu'aucune armée ne s'oppose à leur avance. En 410, les Goths prenaient Rome.

Tandis que l'Orient romain devenait lentement le monde byzantin, l'Occident romain cédait brutalement la place à un monde barbare.

Yann Le Bohec
Mars 2002
 
Bibliographie
L'armée et le soldat à Rome de 107 à 50 avant notre ère. L'armée et le soldat à Rome de 107 à 50 avant notre ère.
J. Harmand
1967

L'armée romaine sous le haut empire. Troisieme édition revue et augmentée. L'armée romaine sous le haut empire. Troisieme édition revue et augmentée.
Yann le Bohec
Picard, Paris, 2002

Histoire militaire des guerres puniques, 264-146 avant J.-C. Histoire militaire des guerres puniques, 264-146 avant J.-C.
Yann Le Bohec
Editions du Rocher, Monaco, 2003

César, chef de guerre César, chef de guerre
Yann Le Bohec
Editions du Rocher, Paris, 2001

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