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Le mémorial de Moïse sur le mont Nébo en Arabie
Michele Piccirillo

Professeur au Studium Biblicum Franciscanum


 Directeur du Musée du Studium Biblicum Franciscanum


 

Pour les pèlerins chrétiens d'autrefois, aller à Jérusalem ne signifiait pas seulement rallier le saint Sépulcre, les sanctuaires de la Cité sainte et de Bethléem, mais approfondir leur connaissance des lieux sur lesquels s'étaient déroulés les événements de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il ne s'agit pas seulement d'une continuité théologique mais d'une continuité qui s'inscrivit dans la géographie sacrée de la Terre sainte, telle qu'elle fut perpétuée par les moines de la vallée du Nil, entre les montagnes de la péninsule du Sinaï et sur les rives de la mer Morte. Le sanctuaire que les pèlerins désiraient visiter en Arabie, à l'est du Jourdain, était le mont Nébo, lieu de la mort du prophète Moïse, ce balcon naturel au-delà duquel, selon le récit biblique, s'ouvrait pour le prophète l'espérance de la Terre promise.  


Sur les pas d'Égérie


À la fin du IVe siècle, Égérie, une pèlerine qui était déjà allée en Égypte et dans la péninsule du Sinaï après avoir visité les sanctuaires de la région palestinienne, pouvait écrire : « Ainsi, après quelque temps et par la volonté de Dieu, je ressentis un autre désir, celui d'aller jusqu'en Arabie, c'est-à-dire au mont Nébo, sur le lieu où Dieu ordonna à Moïse de monter, lui disant : "Va sur le mont Arabot, sur le mont Nébo, qui se trouve au pays de Moab, en face de Jéricho, et regarde le pays de Canaan que je donne en héritage aux fils d'Israël : meurs sur ce mont que tu auras gravi." Ainsi donc, Jésus notre Dieu, qui n'abandonne jamais ceux qui croient en lui, a eu la bonté d'exaucer mon souhait ». La pèlerine fait directement référence au chapitre 34 du Deutéronome, le dernier, qui décrit la fin du prophète et législateur, précédée de l'ascension sur le sommet du Nébo-Pisga où il reçut une vision d'espérance : « Des steppes de Moab, il gravit le mont Nébo, sur le sommet du Prisca qui est en face de Jéricho, et Dieu lui montra toute l'étendue de terre : Galaad jusqu'à Dan, tout Neftali, la terre d'Ephraïm et de Manasse, toute celle de Judée jusqu'à la mer occidentale, le Neghev, le district de la vallée de Jéricho, cité des dattiers, jusqu'à Zoar. Dieu lui dit : « Je te l'ai fait voir avec tes propres yeux, mais tu n'y entreras pas ». Moïse mourut là, en terre de Moab, selon l'ordre de Dieu, et il fut enterré dans la vallée, dans la terre de Moab en face de Bet Peor mais jusqu'à aujourd'hui personne n'a vu sa tombe. » Dès 1864, les explorateurs de l'expédition française du duc de Luynes s'étaient aventurés en territoire transjordanien et avaient identifié la montagne et le sanctuaire, qui redevinrent d'actualité grâce à la découverte en 1884 des souvenirs de la pèlerine Égérie. Elle y était montée vers la fin du IVe siècle, en empruntant la route romaine qui reliait la ville de Livias dans la vallée du Jourdain à la ville d'Esbous sur le haut plateau, passant au nord du sanctuaire qu'on localisait à proximité de la borne miliaire IV, comme l'avait déjà décrit au début du IVe siècle l'évêque Eusèbe de Césarée dans l'Onomastikon des lieux bibliques : « Nabau qui en hébreu se dit Nébo, est une montagne au-delà du Jourdain, en face de Jéricho sur la terre de Moab, où est mort Moïse. Jusqu'à aujourd'hui on l'indique au VIe mille de la ville d'Esbous [qui se trouve] à l'est. » En 1896 un épigraphiste français qui vivait à Jérusalem, le père Germer-Durand, retrouva les bornes miliaires V et VI de la route romaine d'Esbus à Livias, lesquelles, ajoutées aux précieux renseignements topographiques qui se trouvent dans le texte de la pèlerine, permirent d'identifier dans les ruines photographiées par le duc de Luynes sur le sommet occidental de Siyagha, neuf kilomètres à l'ouest de la ville de Madaba, le sanctuaire construit et visité par les chrétiens en souvenir du prophète et homme de Dieu : « Nous commençâmes à aller vers le mont Nébo. En route un prêtre nous informa du lieu, c'est-à-dire de Livias ; nous lui avions demandé de nous accompagner parce qu'il connaissait mieux ces lieux : "Si vous voulez voir l'eau qui s'écoule du rocher, celle que donna Moïse aux fils d'Israël quand ils eurent soif, vous pouvez la voir, à condition cependant que vous acceptiez de vous donner la peine de quitter la route au VIe mille environ." » Après la rude montée de la vallée jusqu'au VIe mille, l'embranchement en déclivité conduisait à la Source de Moïse où les pèlerins faisaient halte, accueillis par les ermites prodigues en eulogies – cadeaux en nature – avant d'affronter la dernière montée très pentue et fatigante qui se terminait au sanctuaire.


L'aventure archéologique


Le sommet isolé de Siyagha, comme l'appelaient les Bédouins, ainsi que ses ruines, fut acquis en 1933 après de très laborieuses négociations, par la Custodie de Terre sainte qui en confia l'exploration aux archéologues du Studium Biblicum Francescanum de Jérusalem. Sans se laisser décourager par les guerres qui ont interrompu plusieurs fois leur travail, trois générations de frères archéologues ont pu redonner vie à l'antique sanctuaire sur le sommet occidental ; ils ont étendu leurs recherches aux ruines du village romano-byzantin de Nébo, qui avait succédé à la forteresse moabite du IXe siècle av. J.-C. sur le sommet sud-est de Khirbet al-Mukhayyat, et dans les vallées qui délimitent la montagne au nord – Wadi 'Uyoun Mousa – et au sud avec le Wadi al-Jadidah et le Wadi al-Kanisah. Leurs recherches vont des périodes préhistoriques les plus anciennes au début de la période arabe, soit sur une période qui s'étend de 200 000 ans av. J.-C. environ au Xe siècle de notre ère. Les résultats les plus spectaculaires ont été publiés en 1998 dans un important volume. Il se conclut sur le souhait de voir les autorités jordaniennes créer un parc archéologique qui puisse sauvegarder un patrimoine menacé par les constructions touristiques et par un développement agricole anarchiques. L'initiateur de l'aventure fut le frère Girolomo Mihaic, ami de l'émir Abdallah de Jordanie, grand-père du roi Hussein, et bienfaiteur des familles bédouines qui vivaient sur la montagne : il fit construire dans les environs des ruines de Siyagha une maison pour ses confrères archéologues, qui est devenue depuis un petit couvent et un centre d'études du groupe international d'archéologues, d'architectes et d'étudiants qui se retrouvent périodiquement pour continuer les recherches et collaborer avec le gouvernement jordanien à l'étude et à la conservation d'un patrimoine d'histoire, d'art et de foi dans la région. Les premières campagnes archéologiques, dirigées par les pères Sylvester Saller et Bellarmino Bagatti de 1933 à 1937, se concentrèrent sur la basilique de Moïse et sur le monastère byzantin du sommet de Siyagha, avec des interventions sur les églises identifiées parmi les ruines de Khirbat al-Mukhayyat. Les travaux furent repris par le père Virgilio Corbo en 1963, et continués jusqu'à nos jours par les pères Michele Piccirillo et Eugenio Alliata, avec pour seule interruption celle de la guerre arabo-israélienne de 1967. Dans les vingt dernières années, de nouvelles fouilles ont été entreprises dans la vallée. En même temps, une prospection de surface de toute la montagne a été entreprise avec la collaboration d'une expédition danoise, afin de préparer la carte archéologique détaillée du mont Nébo qui s'étend du nord au sud sur environ six kilomètres entre le Wadial-Kanisah et le Wadi 'Uyoun Mousa.


Le sanctuaire


Sur le sommet de Siyagha – terme qui signifie « le monastère » en araméen – la fouille en surface de la basilique et du monastère environnant, et le détachement des mosaïques à l'intérieur de la basilique à des fins de restauration ont permis de mieux connaître l'évolution du monument du IVe au VIIIe siècle. Le sanctuaire primitif chrétien fut construit au IVe siècle sur le point le plus haut de la montagne sur un édifice funéraire précédent des IIe et IIIe siècles, à en juger à partir du peu d'éléments mis au jour. L'église était de forme quadrangulaire à l'extérieur avec trois absides internes, que les archéologues appellent triconque. En faisaient partie, à l'ouest de la façade, le vestibule et une série de salles funéraires qui donnaient sur une cour entourée d'un portique. Le sanctuaire fut reconstruit aussitôt après une destruction violente dont on ne sait rien. Les travaux de restauration et d'embellissement furent exécutés à l'époque de l'higoumène Alexis évoqué sur les mosaïques encore partiellement conservées dans le pavement du presbytère de la basilique actuelle et sur la mosaïque de la chapelle sud. Une grande croix tressée décorait une pièce sud du vestibule où les moines montraient aux pèlerins le cénotaphe/tombe de Moïse. Dans les années trente du VIe siècle commença une restructuration progressive qui se termina au début du VIIe siècle. Sur la terrasse septentrionale de la montagne, à l'extérieur du sanctuaire, à un niveau plus bas d'un mètre, fut ajoutée une chapelle baptismale magnifiquement décorée par les mosaïstes Soel, Kaium et Élie. Le travail, comparé à celui des mosaïstes contemporains du territoire de Madaba, se distingue par son élégance et sa nouveauté ; il fut terminé en août 530, comme on peut le lire sur l'inscription qui accompagne la composition du tapis central décoré de scènes de chasse et de scènes champêtres disposées sur quatre registres superposés. Vers la moitié du siècle, à l'église primitive devenue le presbytère du nouveau sanctuaire, fut ajouté le corps basilical à trois nefs englobant la cour adjacente. Successivement le nouvel édifice fut flanqué au nord d'une chapelle de service ou diakonikon, longue et rectangulaire, qui recouvrit l'ancien baptistère, et au sud par une nouvelle chapelle qui remplaça celle qui avait été supprimée. Par les inscriptions nous savons que le baptistère, appelé fotisterion ou « lieu de l'illumination », fut terminé en 597 à l'époque de l'higoumène Martirio qui avait déjà prévu de compléter le projet avec l'adjonction, en continuation vers l'ouest, de la chapelle de la Theotokos. Le travail fut réalisé à l'époque de son successeur Théodore et de l'évêque Léonce de Madaba. La décoration en mosaïque des deux chapelles fut confiée à la même équipe. Dans le presbytère de la chapelle de la Theotokos se trouve une scène qui renvoie au souvenir biblique des sacrifices de l'Ancien Testament avec la représentation de deux taureaux affrontés de part et d'autre du temple de Jérusalem. La clé de lecture est donnée au-dessus par l'ajout de la citation en grec du Psaume 51, 21 : « Alors des taureaux seront offerts sur ton autel. » Parallèlement aux cellules primitives isolées, que la pèlerine Égérie appelle monasteria, habitées par les moines qu'elle avait rencontrés aux environs de la source d'Uyoun Mousa, s'était développée autour du sanctuaire une cénobie qui eut son extension maximum au VIe siècle. Du témoignage de l'évêque Pierre l'Ibère (ou Giorgiano) qui visita le sanctuaire une première fois dans sa jeunesse au début du Ve siècle et une seconde fois dans sa vieillesse vers la moitié du siècle, nous savons que quelques moines égyptiens s'y étaient réfugiés, fuyant une invasion de nomades venus du désert libyen.


L'art des mosaïstes


Pour l'époque byzantine, la recherche archéologique étendue au sommet du Khirbat al-Mukhayyat et dans les vallées a amené à la découverte de divers travaux fondamentaux pour la connaissance du développement de l'art de la mosaïque du territoire de Madaba, le diocèse le plus méridional de la Province d'Arabie. Avec les mosaïques superposées de la basilique de Moïse qui couvrent une période de trois siècles, du IVe-Ve siècles jusqu'au VIIe siècle, les découvertes concernent les mosaïques des trois églises du village de Nébo : celles de l'église Saint-Georges datée de 536, celles de l'église des Saints-Martyrs Lot et Procope et la mosaïque supérieure de la chapelle du Prêtre Jean, toutes datées de la deuxième moitié du VIe siècle, auxquelles viennent s'ajouter, pour la même période, la mosaïque supérieure de l'église de Kaianos, et celle du Diacre Thomas dans la vallée d'Uyoun Mousa. Pour la deuxième moitié du Ve siècle, les mosaïques inférieures de l'église de Kaianos et celle de la chapelle du Prêtre Jean témoignent de la période de formation des mosaïstes qu'habituellement nous regroupons sous l'appellation d'« École de Madaba ». De la moitié du VIIIe siècle, nous avons la restauration de la chapelle de la Theotokos dans le Wadi al-Kanisah, datée de 762, sous l'évêque Job. Le mont Nébo conserve un répertoire figuratif d'une importance extraordinaire pour la relecture et l'interprétation iconographique d'œuvres contemporaines moins fortunées qui ont subi au VIIIe siècle la fureur des iconoclastes comme celles qui ont été découvertes dans les palais et les églises de la cité épiscopale de Madaba et dans les églises d'Umm al-Rasas-Kastron Mefaa, les deux autres centres d'activité majeure des artisans mosaïstes du territoire diocésain. Du point de vue de la composition, ces œuvres se caractérisent par le morcellement ordonné des superficies, soit avec des compositions géométriques ou architectoniques, soit avec des registres superposés de médaillons formés de rinceaux de sarments de vigne ou de feuilles d'acanthe dans lesquels viennent s'insérer les motifs isolés de scènes agricoles de vendange, de chasse ou de pastorale ; il faut y ajouter, pour l'époque classique, les portraits des bienfaiteurs, les personnifications de la Terre généreuse entre deux jeunes porteurs de fruits et des saisons, des représentations de ville et d'édifices, des scènes nilotiques, suivant les canons de la renaissance classique dans l'empire qui trouvèrent leur expression artistique majeure sous l'empereur Justinien (527-565). Historiquement de telles œuvres témoignent aussi du bien-être atteint par les familles qui cultivaient les champs irrigués par l'eau des sources et par la communauté monastique du sanctuaire de Moïse, destination de nombreux pèlerinages. Une prospérité qui continua au VIIIe siècle, en témoigne une inscription dans l'église de Saint-Étienne à Umm al-Rasas-Kastron Mefaa, à quarante kilomètres de là, qui rappelle la contribution de l'abbé Kaiumos à l'embellissement de l'église.


L'actualité du site


La prospection archéologique conduite ces dernières années par l'expédition danoise a identifié environ sept cents sites sur la montagne. Ont été reconnus : dans la vallée d'Ayn al-Jadidah, deux installations étendues dans lesquelles on a mis au jour du matériel lithique des périodes paléolithiques ; à Ayn al-Jadidah, des centaines de dolmens, menhirs et cercles de la période chalcolithique ; sur le sommet de Qarn al-Kabsh, un site urbain du troisième millénaire av. J.-C. ; à Khirbet al-Mukhayyat, trois forteresses et une tour de l'âge du fer avec une nécropole d'époque moabite ; enfin, le long de la route Esbous-Livias, une forteresse d'époque romaine. Le grand monastère de Siyagha, l'ermitage près des sources d'Uyoun Mousa, et les deux monastères mineurs d'Al-Mukhayyat et d'Al-Kanisah témoignent de la présence de la nombreuse colonie de moines qui furent les premiers à arriver et les derniers à quitter la montagne qu'ils considéraient comme sainte. Dans l'œuvre de sensibilisation pour la création du parc archéologique protégeant le mont Nébo, la mémoire de Moïse que veut perpétuer la basilique édifiée sur la cime de Siyagha acquiert une priorité indiscutable, potentialisée par le patrimoine d'œuvres d'art qu'elle renferme. Des équipes d'architectes se sont engagées à créer une solution alternative à la couverture provisoire érigée en 1963, qui conservera pour l'avenir tout ce qui a été découvert en tant d'années de travail, en se souvenant de Moïse qui dans la vallée, en un lieu connu de Dieu seul, fut enseveli avec dans les yeux la vision d'espérance qu'il avait contemplée du haut de la montagne.

Michele Piccirillo
Novembre 2009
 
Bibliographie
Moïse au mont Nébo Moïse au mont Nébo

In Le Monde de la Bible, n° 44
1986

The Memorial of Moses on Mount Nebo The Memorial of Moses on Mount Nebo
S. Saller
Jérusalem, 1941

The Town of Nebo The Town of Nebo
S. Saller et B. Bagatti
Jérusalem, 1949

Mount Nebo. New Archaeological Excavation 1967-1997 Mount Nebo. New Archaeological Excavation 1967-1997
M. Piccirillo et E. Alliata
Franciscan press, Jérusalem, 1998

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