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Le mazdéisme, la religion des mages
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Dans l'Iran ancien était vénéré le dieu Ahura Mazda, le Seigneur sage, omniscient ; d'où le nom mazdéisme donné à cette religion traditionnelle, la plus ancienne à s'être pérennisée – parfois sous la dénomination de zoroastrisme, par référence au prophète Zarathoustra/Zoroastre. Il y a quelque 2 000 ans, le mazdéisme croisa sur sa route le christianisme, et il compte encore des adeptes en Iran et en Inde… Pour mieux comprendre sa nature et son histoire, nous nous sommes adressés à Jean-Paul Roux, spécialiste de l'histoire comparée des religions.

Guèbres et Parsis

En Iran, c'est dans la région de Yazd que l'on peut le plus aisément rencontrer des mazdéens, les Guèbres, comme ils sont appelés dans le pays. Ils ne sont plus très nombreux – 30 000 ou 50 000 peut-être – et habitent soit Yazd, soit Kirman, soit encore de petits villages nichés dans la montagne qui leur ont servi de refuge. Ils sont loin d'avoir la prospérité de leurs coreligionnaires des Indes que l'on nomme Parsis – les Persans – car ils descendent d'hommes qui, au temps des invasions arabes, ont fui leur pays pour mieux garder leur foi. À Bombay, leur principal centre dans le sous-continent indien, où ils sont aujourd'hui une centaine de mille peut-être, ils ont su s'imposer, surtout sous la domination anglaise, en construisant de vrais empires industriels et financiers. Déjà, au temps des Grands Moghols, ils impressionnaient fortement le plus glorieux prince de la dynastie, Akbar (1542-1605). Ils vivent dans l'élégant quartier de Malabar Hill : là, dans un parc, sont érigées les grandes tours à ciel ouvert – que nous nommons les « Tours du silence » – où ils déposent leurs morts. Peut-on voir dans la prospérité des Parsis une tardive revanche de leur exil ? Sans doute, mais cette revanche pourrait leur être fatale. En effet, leur richesse tend à les détourner de leurs croyances, de leurs traditions et ne les incite guère à croître et à se multiplier. Certains observateurs prétendent que leur nombre ne cesse de diminuer.

Les Tours du silence face à leur destin

À Yazd, les Tours du silence, ou dakhma, se trouvent en banlieue, sur des tertres. Le site garde quelque chose d'âpre et de désolé, bien que la ville ne cesse de s'en rapprocher. Jadis, on ne pouvait pas entrer dans ces tours ; les prêtres seuls y avaient accès, qui déposaient les morts sur des pierres. Quand les vautours avaient, en quelques heures seulement, dévoré les chairs, ils ramassaient les os qu'ils jetaient dans une grande fosse au centre de la tour. Tout a changé maintenant. Dès 1970, elles n'étaient plus guère utilisées et, à partir de 1978, l'exposition des cadavres fut interdite sous prétexte d'hygiène publique et de risque d'épidémie. Ce fut, pour les mazdéens, un cruel déchirement que d'être contraints de renoncer à une coutume millénaire. Cela posait surtout un problème difficile à résoudre. En effet, ils considèrent les morts comme impurs et susceptibles de souiller ces éléments sacrés que sont le feu, la terre et l'eau. Par suite, ni incinération, ni enterrement, ni immersion ne sont envisageables. La solution qu'ils ont trouvée consiste à couler la dépouille mortelle dans une sorte de chape de ciment. De loin, cela ressemble assez à une pierre tombale, mais à une pierre tombale bien laide.

Si on ne pouvait pas entrer dans les Tours du silence, on avait le droit de venir auprès d'elles pour y rêver. Que de fois l'ai-je fait dans ma jeunesse ! Dans ce paysage désert, fait de solitude et de silence, je regardais les grands charognards au cou immonde tournoyer dans l'air, se reposer un instant sur les murailles grises et disparaître soudain derrière elles pour accomplir leur funeste besogne.

J'ai voulu y retourner après une longue absence. On peut désormais y pénétrer. On voit des plaies béantes dans les murs qui les feront peut-être s'écrouler quelque jour prochain. Elles servent à des motards qui viennent escalader les monticules. Là où gisaient des chairs en décomposition, ils effectuent des tours de piste comme dans un cirque. Alors que je proteste devant cette profanation, on me répond qu'il n'y a rien à profaner puisqu'on n'y met plus les morts. Certes, mais ne peut-on pas profaner la mémoire d'un peuple ?

C'est ce à quoi je songe dans l'une de ces grandes maisons, posées çà et là, aux alentours des tertres, dans l'herbe et la rocaille. Je suis venu m'y réfugier. Elles sont belles, à l'écart du vacarme de nos jeunes sportifs. Nul n'y habite, semble-t-il. Je sais bien que la plupart d'entre elles servaient aux cérémonies funèbres, mais je me souviens aussi d'avoir été reçu dans l'une d'elles par une famille qui n'était pas sacerdotale. La beauté de ces maisons accroît quelque peu mon angoisse. J'ai le sentiment d'assister aux derniers instants de ce qui fut si grand, de ce qui est si vieux.

La plus ancienne religion du monde encore vivante

Je suis allé tout à l'heure au sanctuaire de la ville, au temple du feu ou ateshgah. C'est un bâtiment moderne, sans aucun intérêt architectural où, pourtant, on ne peut entrer sans une réelle émotion, pour peu que l'on ait quelque sens du sacré, ou même simplement celui de l'histoire. Le feu y est entretenu dans une grande vasque en bronze, au cœur d'une petite pièce isolée par des vitres. Elle n'est accessible qu'aux prêtres gantés et voilés pour que même leur haleine ne puisse souiller la flamme. Quel respect du sacré ! Depuis quand brûle ce feu sans jamais s'éteindre ? On ne sait pas exactement, depuis trois ou quatre millénaires certainement. En effet, le mazdéisme est la plus ancienne religion du monde encore vivante, héritage des vieilles religions indo-européennes de la préhistoire. Certes, au cours des temps, il n'a pas manqué d'évoluer de lui-même, ou sous l'impulsion de quelque réformateur.

Zarathoustra

Pour certains historiens, Zarathoustra – ou Zoroastre – fut l'un, le plus important, de ces réformateurs. Pour d'autres, ce personnage en aurait été le fondateur, ce qui n'est guère vraisemblable. Pour d'autres enfin, moins crédibles encore, il n'aurait jamais existé et relèverait du mythe. Certes, on peut admettre que bien des traits de son caractère, bien des faits merveilleux par lui accomplis sont en fait des embellissements dus à ses fidèles, une « mythologisation ». Mais comment pourrait-on douter de sa réalité historique quand on lit les Gathas qui lui sont attribués ? On y sent un frémissement de l'être de chair et de sang, une foi profonde, des élans, des inquiétudes, des interrogations passionnées de la divinité. La science, nonobstant les sceptiques, admettait naguère qu'il était né en 628 avant J.-C. quelque part en Asie centrale, sans doute dans le delta de l'Oxus (Amou-Daria), au Kharezm. C'est dans cette région qu'il avait vécu, qu'il avait accepté « de souffrir parmi les hommes » pour aider au salut universel, et qu'il était mort en 651. Depuis peu, on estime que ces dates sont fausses et qu'il faut situer son existence entre 1200 et 800 av. J.-C. On le nommait le Bouvier, non le sacrificateur ceux-ci représentant les hommes, le troupeau humain qu'il avait charge de guider. La terre était encore sous le signe zodiacal du taureau non sous celui du bélier qui allait lui succéder. Il se disait le Sauveur (Saoshyant), non le seul sauveur, mais celui qui annonçait ceux qui viendraient après lui et parachèveraient son œuvre. Il était hostile à tout excès, non seulement les immolations, comme nous l'avons signalé, mais aussi l'ivresse sacrée que procurait le haoma, la boisson rituelle d'immortalité, et les dérives polythéistes qui tendaient à considérer Mithra et Anahita, deux hypostases de la triade divine, comme des divinités à part entière. La religion qu'il prêchait était difficile, presque inaccessible. Deux aspects la caractérisent : l'expérience mystique de la lumière, et la lutte contre les démons. Cette religion se révèle, en dernière analyse, joyeuse, optimiste, toute de pureté, d'élans vers la vie, de soucis de perfectionnement moral. Il est navrant que le principal texte qui nous la fait connaître, l'Avesta, tardif dans la version remaniée qui nous est parvenue (IIIe-IVe siècle), soit sec, monotone, peu apte à communiquer la richesse de son enseignement.

On a dit le mazdéisme dualiste parce qu'il repose sur la lutte incessante que se livrent les deux forces antagonistes du Bien et du Mal : Ahura (Ormuzd), le Bien, toujours qualifié de Mazda – « sage, omniscient » – s'oppose à Ahriman, le Mal, l'esprit destructeur. Mais ce conflit, qui préserve la liberté humaine – chacun demeurant libre de choisir son destin – se résoudra à la fin des temps par le triomphe inéluctable et définitif d'Ahura Mazda et le salut universel. Dans l'attente de ce jour, les justes jouiront du paradis dans la Maison du chant, et les pécheurs expieront en enfer. Pour atteindre le premier, l'âme, après être demeurée trois jours auprès du corps, devra traverser le pont de Cinvat. Un vent parfumé se lèvera au sud vers la fin de la troisième nuit et la daena du mort, « son propre soi », lui apparaîtra sous la forme d'une belle jeune fille, laquelle lui révélera qui il est : la somme de ses bonnes actions, ses bonnes pensées et ses bonnes paroles. Elle le conduira alors, telle la Béatrice de Dante ou la Marguerite de Faust, sur le chemin du ciel.

La destinée du mazdéisme

Le mazdéisme, ou sa forme réformée, le zoroastrisme, se répandit d'abord en Sogdiane, en Bactriane. Puis il poursuivit sa route vers l'est, dans le bassin du Tarim – l'actuel Xinjiang – et la Chine, où il pénétra au VIIe siècle, voire au VIe siècle selon Paul Pelliot. Vers l'ouest, il connut quelques vicissitudes avec les Parthes, qui, en tant que nomades, n'acceptaient pas cette religion de sédentaires, et avec l'hellénisme, d'esprit si différent. Il finit cependant par s'imposer sur le plateau iranien, à l'époque des Sassanides, et devint religion d'État. On a prétendu que les Achéménides (environ 700 – 330) n'avaient pas été touchés par la « réforme » zoroastrienne, voire qu'ils n'avaient pas été mazdéens, parce qu'ils auraient inhumé leurs morts. Mais, en vérité, ils ne les enterraient pas, ils les déposaient dans la montagne, dans ces grottes artificielles murées par d'imposantes façades que nous font connaître les tombeaux d'un Xérès, d'un Artaxerxès, d'un Cyrus. Comment ne pas voir en eux des mazdéens quand Darius, à Persépolis, proclame : « Voici ce qu'Ahura Mazda m'a accordé, Lui qui est le plus grand des dieux. Qu'Ahura Mazda me protège et protège ma maison ! »

Au-dessus de la porte d'entrée du temple du feu à Yazd est placée une image en faïence bleue et jaune, représentant un grand disque ailé d'où émerge un buste d'homme tenant une couronne. C'est la figure d'Ahura Mazda que nous rencontrons souvent en Iran. L'Antiquité nous a laissé maints vestiges du culte mazdéen. C'est plus que probablement un sanctuaire du feu admirablement conservé que la tour de Naqsh-i Rostem, haute de onze mètres, large de sept, ou celle en ruine de Pasagardes. Quant aux kiosques que l'on admire à Naqsh-i Rostem, ou dont on voit les restes en tant d'endroits (ainsi à Tang-é Tchak-Tchak), ce sont des pyrées – des autels en plein air – dont les quatre piles sont réunies en quatre arcs voûtés et couronnés en coupoles ou tchahartak. Enfin l'image d'Ahura Mazda planant dans l'azur apparaît omniprésente. On la voit aussi bien dans les grandes tombes, comme celle d'Artaxersès, que sur les reliefs commémoratifs de Bisutun et de Persépolis – escaliers sud de l'apadan, porte est du nipylon, salle des cent colonnes.

Voici vingt siècles, c'était l'époque des Mages, des mobad, issus d'une tribu sacerdotale d'origine mède, qui deviendraient de grands prêtres du mazdéisme, des savants, des « rois ». Parmi eux, il en fut trois qui vinrent rendre hommage au Christ nouveau-né, parce qu'il était « le Sauveur », « la Lumière du monde » et qu'ils croyaient, eux, au salut. Ils marchaient dans la lumière divine, fondement du mazdéisme, en l'occurrence matérialisée par l'étoile mystérieuse qui les guidait. Ils allèrent à Bethléem. Ils allèrent en bien d'autres lieux encore. Ils firent rayonner le mazdéisme jusqu'aux extrémités de l'univers. Cette religion d'Iran serait à la source du manichéisme, un vrai dualisme cette fois, et de ses avatars, le bogomilisme et le catharisme. Elle influencerait pratiquement toutes les civilisations et toutes les croyances, y compris celles d'Israël, celles de la Grèce et, au-delà, celles de Rome.

Comment ne pas être ému aux pieds de l'ateshgah de Yazd, aux pieds des Tours du silence ?

Jean-Paul Roux
Mai 2000
 
Bibliographie
Zoroastre Zoroastre
Jacques Duschesnes-Guillemin
Paris, 1975

Zarathoustra et la religion mazdéenne Zarathoustra et la religion mazdéenne
J. Varenne
Le Seuil, Paris, 1966

Les Religions de l'Iran Les Religions de l'Iran
G. Windengren
Payot, Paris, 1968

Le Zoroastrisme Le Zoroastrisme
Paul du Breuil
Que sais-je ?
P.U.F, Paris, 1982

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