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Le Liban :Trésors du pays des cèdres
Didier Trock
Agrégé de géographie

Il y a plus de vingt-trois siècles, un jeune homme bouillant d'énergie fait ployer le monde devant sa fougue et sa puissance : il a tranché le nœud gordien et l'empire du monde lui est promis. En 332 avant notre ère, Alexandre le Grand s'approche de Tyr et fait connaître son désir de sacrifier à Melqart, dieu assimilé à son aïeul Héraklès. La ville refuse d'ouvrir ses portes au conquérant mais, après un siège de sept mois, elle est prise et deux mille de ses habitants sont crucifiés. Affaiblie par les dominations successives des Assyriens, des Babyloniens de Nabuchodonosor II et des Perses achéménides, l'entité phénicienne, héritière de cinq mille ans d'histoire, disparaît. Cependant l'unité que celle-ci lui conféra se prolonge dans le destin d'un pays à la personnalité forte et attachante : le Liban...


Le Liban ou « Pays blanc »


Sont-ce les sommets de calcaire blanc des monts Liban, couronnés de neige en hiver, qui lui donnèrent ce nom ? Le Liban aurait pu tout aussi bien se nommer « Pays des cèdres », « Pays du verre », « Pays des marins » ou « Terre de douceur »... ou encore « Pays rouge » (phoenix, Phénicie), ainsi que les Grecs le nommaient, c'est-à-dire pays de la pourpre.


Depuis les Phéniciens, le Liban a vu son histoire dominée par les rapports avec la mer. Le long de la côte, compartimentée en petites plaines fertiles, croissent oliviers, arbres fruitiers et céréales. Quelques fleuves côtiers apportent, malgré leur régime fantasque, l'eau nécessaire à l'irrigation. À l'est, les massifs altiers des monts du Liban dont les cèdres firent la richesse du pays ; les communications entre la côte et les plaines désertiques de Syrie se résument à quelques points de passage privilégiés. Cependant l'intérieur du pays n'est pas exclusivement montagneux et la large plaine de la Bekaa, entre les chaînes du Liban et celles de l'Anti-Liban, fut longtemps le grenier à blé de la région avant de devenir zone de refuge pour les Druzes.


Les Cananéens


Si la côte levantine fut occupée par les hommes dès le Paléolithique, elle participa aussi certainement très tôt à la « révolution néolithique » qui vit naître agriculture et élevage. Dès le Ve millénaire, les hommes de Byblos construisaient des huttes de branchage au sol pavé de galets sur un lit de chaux. L'épopée de Gilgamesh nous présente le héros, secondé par son fidèle compagnon Enkidu, affrontant le monstre Khoumbaba dans un pays lointain aux montagnes vertes couronnées de cèdres, protégés par le dieu Bel. Certainement, dès cette époque aux confins de l'histoire et de la légende, le Liban était, au moins partiellement, occupé par un peuple qui savait construire des maisons en pierre et manifestait une remarquable maîtrise de la poterie. Déjà ces hommes étaient en relation avec les Égyptiens de l'Ancien Empire : vers 2650 avant J.-C., un scribe de Snéfrou mentionne l'arrivée de quarante navires chargés de fûts de cèdres provenant de Gebal, et l'on a effectivement constaté la présence de poutres de cèdre dans la pyramide de Snéfrou. Les artisans du Liban étaient réputés pour leurs constructions navales et le martelage des feuilles d'or sur des tables de pierre. Lors des grandes vagues de migration marquées en particulier par les invasions amorrites, Byblos fut détruite à deux reprises, mais l'apport d'une composante ethnique qui fusionna avec les populations autochtones donna naissance à la civilisation cananéenne proprement dite. Bien que parlant tous une langue sémitique et partageant un même mode de vie, les Cananéens, plus qu'une conscience nationale, privilégiaient leur appartenance à une ville : ils se disaient Tyriens, Sidoniens... Un artisanat développé, en particulier dans le travail du cuivre et la fonte du bronze et surtout, dès le milieu du deuxième millénaire, la commercialisation de cette teinture de pourpre que seuls ils savaient extraire du murex, font d'eux un peuple prospère. Jouant habilement des rivalités entre l'Égypte et les Empires proche-orientaux – akkadien puis mitannien, hittite et hourrite —, ils réussirent à garder une autonomie de fait et à développer leur commerce maritime, surtout après l'effondrement de la « thalassocratie » crétoise au XVe siècle avant J.-C..


L'invention de l'alphabet


Dès le premier recul de la présence égyptienne, les Cananéens multiplièrent les contacts avec la Mésopotamie. Leurs scribes, maîtrisant l'usage de l'écriture cunéiforme, transcrivaient aussi bien l'akkadien, langue internationale de l'époque, que le sumérien – langue déjà morte, mais véhiculant la culture – ou leur propre langue sémitique cananéenne. Cependant, malgré certaines simplifications – on passa de deux mille à six cents signes – l'écriture cunéiforme restait difficile à manier, chacun des signes utilisés, correspondant à une syllabe complète, variant selon la langue transcrite, mais aussi selon le type du texte... Ainsi un signe pouvait transcrire jusqu'à quatorze syllabes différentes, et une syllabe être représentée par vingt-trois signes différents ! Pour pallier ces difficultés, les scribes de Byblos mirent au point un système pseudo-hiéroglyphique comportant cent signes, tandis qu'au XIVe siècle, Ougarit voyait naître un alphabet de vingt-huit signes en graphie cunéiforme, dont l'ordre (Aleph, Bet...) est celui que nous connaissons aujourd'hui. Ensuite, c'est certainement à Byblos que fut adoptée la graphie cursive en vingt-deux lettres, à l'origine des alphabets grec et latin. Le sarcophage du roi Ahiram de Byblos, supposé du Xe siècle avant J.-C., porte la plus ancienne inscription cursive linéaire, parfaitement claire, connue en phénicien classique.


Les Phéniciens


Après une période marquée par des flux migratoires et des invasions qui bouleversèrent l'équilibre politique du Proche-Orient, la culture cananéenne renaquit, si toutefois elle avait jamais disparu, sous la forme d'une très lâche confédération de cités et de petits royaumes plus ou moins rivaux que nous nommons la « Phénicie ». Les invasions du XIIe siècle, qui marquèrent l'avènement de l'âge du fer, virent les villes d'Ougarit, Arwad et Byblos ravagées. Les habitants de Sidon se réfugièrent à Tyr qui devint alors un petit royaume prospère. Son roi, Hiram 1er (970-936), négocie avec Salomon les fûts de cèdres nécessaires à la construction du temple de Jérusalem et offre la compétence de ses artisans pour réaliser la mer de Bronze. Les marins phéniciens seront également au service de Salomon pour guider sa flotte d'Esion Gaber vers le pays d'Ophir, l'Arabie et l'Afrique orientale.


La colonisation


Commerçants encore plus entreprenants que leurs devanciers, ils dominèrent le trafic méditerranéen durant plusieurs siècles. Poussés par l'esprit d'aventure ou bannis pour raison politique, certains allèrent vers le couchant et fondèrent leurs premières colonies : Utique et la future Carthage, Sicile, Sardaigne, Malte, Tripolitaine, Cilicie, Chypre... Ces comptoirs servirent de relais pour l'exportation des produits du Liban : cèdre et pourpre, naturellement, mais aussi bois de genévrier, résine, ivoires sculptés, verrerie ou dinanderie. La recherche des minerais nécessaires pour l'élaboration du bronze conduisit également les Phéniciens en Espagne, dans la région de Cadix – la mystérieuse Tartessos – et même jusqu'en Cornouaille. Peut-être jouèrent-ils aussi un rôle non négligeable dans la disparition de la culture villanovienne en Italie et l'apparition de la civilisation étrusque, qui comporte bien des traits orientaux. La Phénicie connaissait alors son apogée.


Le déclin des Phéniciens


Mais d'autres peuples lui disputèrent la suprématie. Les Grecs, les Athéniens surtout, se lancèrent à l'assaut des mers. Sur le continent, les féroces Assyriens exigèrent le tribut ; Nabuchodonosor le Babylonien assiégea Tyr treize années durant, puis les Perses de Darius imposèrent leur domination éclairée et intégrèrent le Liban dans la cinquième satrapie. La flotte perse était commandée par des amiraux phéniciens, mais les commerçants cherchaient à se libérer de cette pesante tutelle, les révoltes se succédaient et la répression menée par Artaxerxès III amena la destruction de Tyr. Enfin la conquête par Alexandre le Grand en 332 marqua la disparition de l'entité phénicienne.


La province romaine


Lors du partage de l'éphémère empire d'Alexandre, le Levant revint à Séleucos Ier Nicator. La « Syrie creuse » fut durant plus d'un siècle âprement disputée entre les Séleucides et les Ptolémées d'Égypte avant de revenir dans l'escarcelle d'Antiochos III. Mais celui-ci s'attira les foudres de Rome en intervenant en Thrace et en accueillant en la personne d'Hannibal le farouche et lointain héritier des Tyriens fondateurs de Carthage. Les Romains, alors en pleine expansion, s'arrogèrent les riches contrées qui frangent la Méditerranée orientale et intégrèrent, comme de coutume dans le monde antique, les cultes ancestraux des Cananéens – d'autant plus qu'en étaient absents les aspects qu'ils avaient stigmatisés chez l'ennemi carthaginois : la prostitution sacrée et le sacrifice des fils premiers-nés brûlés dans les aires sacrées, les molch. Ils découvrirent ainsi la célébration de la renaissance annuelle de la végétation symbolisée par les retrouvailles entre Astarté et le jeune dieu d'Echmoun ou l'Adonis de Byblos, « le Seigneur » ; ils y retrouvèrent bien des analogies avec le culte phrygien de Cybèle et d'Attis qui avait essaimé à Rome dès le début IIe siècle. Astarté sera bien vite assimilée à Aphrodite ; le dieu de Tyr, Melqart, à Héraklès... et le dieu solaire Haddad trouvera son homologue en Jupiter.


Baalbek


Sur les lieux consacrés à la triade héliopolitaine (Haddad, Astarté, Alyan – Jupiter, Vénus, Mercure), au lieu-dit « Seigneur de la Bekaa », à Baalbek, les Romains édifièrent sous Auguste un impressionnant ensemble de temples. La ville devint alors Colonia Iulia Augusta Felix Heliopolitana... Trajan, Antonin le Pieux, Septime Sévère, puis Philippe l'Arabe – d'origine syrienne – en firent le plus grandiose édifice cultuel de l'Empire : les blocs du soubassement atteignent mille tonnes ; les colonnes du temple de Jupiter s'élèvent à plus de vingt mètres de haut pour un diamètre de deux mètres vingt... À tel point que ni les séismes, ni le zèle destructeur des empereurs chrétiens ne purent en venir à bout.


De Byzance aux principautés musulmanes


Partie intégrante de l'empire d'Orient, le Levant fut marqué par les schismes et hérésies proliférant dans l'orbite byzantine. Les persécutions menées contre les jacobites, nestoriens et autres melkites firent apparaître, au VIIe siècle, les premiers conquérants de l'islam comme des libérateurs. Le calife Al-Walid édifia même, pour lui servir de capitale, une somptueuse cité sur les hauteurs du Liban à Aanjar. Mais si la tolérance fut l'apanage des Omeyyades, leurs successeurs abbassides de Bagdad furent plus intransigeants. Une partie des chrétiens se réfugia alors dans les montagnes du Liban, notamment les maronites, souvent soumis à des mesures vexatoires. Lors du rapprochement, plus symbolique que concret, entre Haroun al Rachid et Charlemagne, ce dernier fut proclamé, en 807, « protecteur des chrétiens de Terre sainte ». Le pouvoir des Abbassides s'amenuisa rapidement et le Liban fut partagé entre les sphères d'influence des Fatimides d'Égypte et de petits princes locaux siégeant à Damas ou Alep, tandis que s'instaurait une société aux structures féodales. Malgré l'indignation suscitée en Occident par le sac de Jérusalem par le calife Al-Hakim, il faut attendre la fin du XIe siècle, pour que l'évolution économique et sociale ne conduise à la grande aventure des croisades.


Des croisades aux Ottomans


Après la prise de Jérusalem en juillet 1099, plusieurs États se constituent autour d'Antioche, Jérusalem, Edesse. Tripoli revient à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, et devient le centre d'un des principaux États francs du Levant, de 1109 à 1289. Tyr, conquise en 1124, reste jusqu'en 1291 l'ultime bastion des États francs de Terre sainte avec Saint-Jean d'Acre. Durant ces deux siècles, les villes libanaises de la côte, souvent affaiblies par des rivalités intestines, renouèrent cependant avec la grande tradition du commerce méditerranéen, et marchands génois, pisans et vénitiens y établirent des comptoirs prospères à l'abri de puissantes murailles. Revenues dans le giron de l'islam après la reconquête par Saladin, elles font figure des plus dynamiques des « échelles du Levant ».


Contrôlé par les mamelouks d'Égypte, le Liban reste sous la double menace des Mongols et des Occidentaux. Toutes les composantes non sunnites de la population – chrétiens, druzes et chiites – sont placées sous surveillance. Le renforcement et la stabilisation des grandes familles féodales, Maan, Chehab, Joumblatt, Hamadé... permettent l'instauration d'un nouvel équilibre entre maronites et druzes. Lorsque l'Empire ottoman accentue sa pression, au début du XVIe siècle, les émirs libanais envoient une délégation à Damas conduite par Fakredine Maan pour négocier la reddition. Dès lors, sous la tutelle du pacha de la Sublime Porte, le Liban est dirigé par les grandes familles choisies par l'assemblée des notables. Le pouvoir passe ainsi des émirs Maan de Deir el Qamar aux Chéhab de Beit ed Dîn. Beyrouth devient le second port de l'Empire ottoman, ouvrant les marchés arabes aux négociants occidentaux. Puis l'affaiblissement progressif de la puissance ottomane accentue l'influence des puissances occidentales, en particulier de la France – protectrice des chrétiens du Liban depuis les capitulations signées entre François Ier et Soliman le Magnifique – et de l'Angleterre, qui soutiennent ouvertement les Druzes.


La « libanisation »


Les interventions occidentales, les ambitions de l'Égypte de Mehmet Ali, les affrontements sanglants entre maronites et druzes au milieu du XIXe siècle poussent la France à soutenir la création d'une province du Mont-Liban dotée d'une certaine autonomie. En 1918, la disparition de l'Empire ottoman en fait un État à part entière, placé sous mandat français par la SDN. Enfin, en 1943, le Liban proclame son indépendance et institue un système politique confessionnel répartissant le pouvoir entre maronites, sunnites, chiites, druzes, grecs orthodoxes et grecs catholiques. Les mouvements des nationalistes arabes nassériens, les interventions américaines, l'influence des Palestiniens, les frappes militaires syriennes et israéliennes, la constitution de milices néoféodales rompent ce subtil équilibre, et le pays s'enfonce pour quinze ans dans la guerre civile.


Visiter le Liban aujourd'hui


Depuis 1994, le Liban a recouvré la paix et réouvert ses portes aux voyageurs. Byblos témoigne bien de son riche passé : l'antique Gebal était, selon l'historien Philon, la ville la plus ancienne du monde, fondée par le dieu El. De fait les vestiges – du « temple en L » dédié à une divinité inconnue au surprenant temple aux obélisques marqué du sceau du dieu guerrier Reshef, puis à celui de la divinité tutélaire de la ville, Baalat Gebal – permettent de revivre les courants spirituels de la Phénicie, et l'on peut suivre toute l'évolution d'une ville, depuis les huttes néolithiques jusqu'à la seigneurie de Giblet, fleuron des États latins à l'époque des croisades. Tyr offre, entre autres richesses, le seul exemple d'hippodrome hellénistique conservé dans sa totalité. Le château de la Mer de Sidon ou le château Sanjil – Saint-Gilles – à Tripoli racontent, eux, l'histoire des croisades. Et comment ne pas être subjugué par la majesté de Baalbek ? La forêt des cèdres, le palais des émirs Chehab à Beit ed Dîn, la Beyrouth meurtrie qui renaît de ses cendres, la vallée des Saints, refuge des ermites maronites... autant de lieux qui témoignent de la richesse de ce joyau du Levant que demeure le Liban.

Didier Trock
Septembre 2008
 
Bibliographie
Histoire du Liban Histoire du Liban
Jacques Nantet
Téqui, Paris, 1989

Histoire du Liban contemporain. Tome 1 : 1860-1943 Histoire du Liban contemporain. Tome 1 : 1860-1943
Denise Ammoun
Fayard, Paris, 1997-2004

Le Liban Le Liban
Jean-Pierre Alem, Patrick Bourrat
Que sais-je ?
P.U.F., Paris, 2000

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