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Le Kosovo et la question du Kosovo
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Il y a une vingtaine d'années peu de Français pouvaient simplement dire où se situait le Kosovo. Ceux qui le pouvaient n'auraient bien souvent parlé que d'une région autonome au sein de la fédération yougoslave ; bien rare auraient été ceux qui auraient évoqué une région considérée comme le cœur historique de la Serbie mais peuplée majoritairement d'Albanais musulmans… Aujourd'hui, le Kosovo est certes mieux connu, mais à travers les tragiques évènements qui ont marqué les Balkans durant la dernière décennie du siècle passé. Mais qu'est exactement le Kosovo ?

L'individualisation du Kosovo

La région qu'aujourd'hui les Serbes appellent Kosovo et les Albanais Kosova s'est précisément individualisée à l'époque de la domination ottomane, quand elle correspondait à la délimitation d'un des « vilayets » (province) de leur empire. 

Le Kosovo est une province balkanique, une étroite plaine drainée par la rivière Sitnica, bordée de montagnes qui jouxte l'Albanie le Monténégro et la Macédoine. Des populations indo-européennes s'y établirent au cours du second millénaire avant J.C, apparentés aux Illyriens, qui formèrent le soubassement ethnique du peuple albanais. Le Kosovo est l'une des composantes du pays albanais dans lequel les linguistes actuels situent la zone de formation de la langue shqip (c'est-à-dire la langue albanaise) rattachée au groupe indo-européen. Ces régions furent intégrées dans l'empire romain et dépendirent ensuite de Byzance. Lorsque les états féodaux slaves se développèrent, au Moyen-Âge et que la Serbie devint un royaume sous l'autorité de la dynastie des Némanides (descendants de Stéphane Némania qui monta sur le trône en 1168), la région du Kosovo tomba rapidement sous la domination serbe. En fait, les tribus de la région conservèrent des siècles durant leurs chefs élus par l'assemblée des grandes familles – les fis – qui gouvernaient suivant les coutumes traditionnelles, refusaient l'impôt que voulaient leur imposer les gouverneurs nommés par Byzance ou les rois serbes, résistant souvent les armes à la main. Aux XIIIe et XIVe siècles, la Serbie y établit cependant le siège de son patriarche à Peç tandis que le roi Milutin y fit construire entre 1313 et 1321 le célèbre monastère de Gracanica près de Pristina. 

C'était l'époque où les sultans ottomans, qui s'emparaient, les unes après les autres, des régions protégées par les Byzantins étendaient leur emprise sur l'Europe balkanique. Le 15 juin 1389, les forces serbes affrontaient les armées du sultan Murad au lieu dit « le Champ des Merles » – Kosovo Polje – La défaite fut écrasante et consacrait la main-mise ottomane sur cette partie de l'Europe. Cet épisode douloureux était toujours présent dans le cœur des patriotes serbes des XIXe et XXe siècles qui considérèrent la région comme « la terre sainte et le cœur de l'État serbe ».

Le Kosovo sous la férule ottomane

Les Ottomans pénétrèrent au Kosovo en 1385 et y imposèrent leur système politique. L'organisation des tribus se maintint sous l'autorité théorique des agents du sultan : un gouverneur dans chaque sandjak (subdivision du vilayet) et des juges (cadis) dans les villes etc. Toutefois, la domination ottomane se traduisit par une importante modification : nombreux furent les Albanais qui, au moment de la conquête ou dans les siècles suivants, se convertirent à l'Islam. Entre 60 et 70 % de la population devint musulmane ce qui permit aux anciens chefs et aux plus pauvres des paysans de s'enrôler au service du sultan, qui dans l'administration civile, qui dans l'armée. Certains y connurent même une éclatante réussite : au XVe siècle, dix-sept des « grands vizirs ottomans » (chefs du gouvernement) furent des Albanais et les troupes albanaises était terriblement redoutées.

La renaissance nationale

L'idée de renaissance nationale – la Relindja – apparut au XIXe siècle. La première manifestation politique réclamant « l'autonomie » à l'intérieur de l'Empire ottoman se tint à Prizren, la seconde ville du Kosovo. À partir de là se structura un mouvement en faveur de l'indépendance, tandis que les tribus continuaient à maintenir l'agitation par une série de coups de main contre les représentants du Sultan. La révolution des Jeunes Turcs fut bien accueillie au Kosovo 

Mais, tandis que la guerre des Balkans faisait rage et que la ligue balkanique remportait de grands succès contre les forces ottomanes, en mai et juin 1912, le Kosovo se souleva. Le patriote Ismaïl Qemal, député albanais au parlement turc, proclamait l'Albanie « État indépendant et souverain » à Vlorë, le 28 novembre 1912. Les puissances européennes s'étaient réunies à Londres pour régler les problèmes posés par les « Guerres Balkaniques » et les ambitions de la Serbie, de la Grèce et de la Bulgarie qui voulaient se partager les territoires européens de l'Empire ottoman. Les puissances européennes décidèrent le 29 juillet 1913 d'organiser un État albanais indépendant sous leur contrôle. Mais dans le partage des territoires ottomans, elles décidèrent que le Kosovo tout entier serait donné à la Serbie. Les patriotes albanais protestèrent : l'Albanie indépendante ne rassemblait plus alors, disaient-ils, que la moitié du peuple albanais. Le problème du Kosovo était posé.

La domination serbe

Belgrade, qui considérait le Kosovo comme une terre « fondamentalement serbe » occupa les nouveaux territoires. La culture et l'identité albanaise y furent violemment combattues : il n'y eut ni parti politique albanais, ni école, ni presse dans leur langue. Tout était serbe, et pour affirmer ce caractère, l'on pratiqua d'emblée une politique de colonisation des terres en établissant des milliers de paysans serbes. La Grande Guerre amena des occupations successives qui se terminèrent par la reprise en main de la région par Belgrade. Sous le roi Alexandre, on parlait non du Kosovo, mais de la Vieille Serbie ou de la Serbie du sud. Rien ne distinguait les Kosovars des autres habitants de la Serbie. Pourtant les statistiques officielles reconnaissaient en 1921 la présence de 430 000 Albanais sur douze millions d'habitants pour la totalité de l'état serbe. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les Italiens ayant conquis toute la région sud des Balkans. Mussolini, maître de Tirana, décida de créer une « Grande Albanie » par l'union du Kosovo et de l'Albanie qui fut aussitôt ouverte à la colonisation italienne. La revanche vint au bout de trois années. Les résistants, les « Partisans » de l'albanais Enver Hodja et du « yougoslave » Tito libéraient la région de la main-mise italienne. Le Kosovo revint à Belgrade et Tito en fit une province spécifique de la Serbie avec la Vojvodine. Il lui donna un statut particulier, celui de région autonome, avec une assemblée élue et un gouvernement à Pristina. L'usage de l'albanais domina alors à nouveau dans l'enseignement. Les Albanais représentaient alors 75 % de la population kosovar. Ils ressentirent ce statut comme une véritable « libération », surtout après la Constitution titiste de 1974 qui faisait du Kosovo une province autonome de la Serbie au sein de la fédération yougoslave.

Vers l'affrontement ethnique

Toutefois la mort du maréchal Tito en mai 1980 allait amorcer la rupture de l'unité yougoslave. Le mécontentement grandissait dans la province. Malgré les efforts financiers consentis par la république fédérale, pourtant elle-même exsangue, le Kosovo restait largement sous-développé, son économie anémique. Des émeutes éclatèrent en mars 1981 : parties de l'Université de Pristina, elles s'étendirent à tout le pays, faisant de nombreux morts et blessés. À Belgrade, le nouvel homme fort de la Yougoslavie, Slobodan Miloseviç, s'appuyant sur les conclusions d'un « Mémorandum » de l'Académie serbe qui envisageait l'expulsion des Albanais du Kosovo, fit voter par le Parlement fédéral un amendement qui faisait disparaître l'autonomie du Kosovo et le 28 juin 1989, sixième centenaire de la bataille de Kosovo Polje, il réunit sur le champ de bataille un million de ses compatriotes pour affirmer que le Kosovo était et resterait serbe. Deux jours plus tard, les députés albanais de l'assemblée provinciale proclamaient une « République souveraine du Kosovo » à l'intérieur de la Fédération. Des élections eurent lieu en mai 1992, non acceptées par les autorités yougoslaves. La nouvelle république, dirigée par Ibrahim Rugova ne fut reconnue que par l'Albanie. 

Désormais, on allait vers la guerre entre Belgrade et Pristina. L'Armée de Libération du Kosovo (UCK) passait au premier plan à partir de 1996 en déclenchant une offensive contre la Serbie. La guerre éclata sur le terrain à partir de mars 1998 et, devant l'inquiétude des Occidentaux qui exigeaient le retrait des forces serbes du Kosovo, les représentants du Kosovo et Serbie furent convoqués à Rambouillet puis à Paris en février-mars 1999. Il n'y eut pas d'accord, Belgrade refusant d'accorder l'indépendance au Kosovo, alors que les Kosovar, s'enfuyaient toujours plus nombreux vers l'Albanie, la Macédoine et Occident. L'OTAN intervint le 24 mars 1999, bombardant la Serbie jusqu'au 8 juin. 

A l'issue de l'attaque otanienne contre la Serbie, le Kosovo a été transformé en « protectorat »  de l'ONU (résolution 1244) qui y est représentée par la KFOR, demeurée sur place après la proclamation de l'indépendance survenue en février 2008.

Le nouvel Etat qui ne contrôle pas la partie nord du territoire à majorité serbe, n'est reconnu que par une partie de la communauté internationale.

Georges Castellan
Juillet 2002
 
Bibliographie
Histoire de l'Albanie et des Albanais Histoire de l'Albanie et des Albanais
Georges Castellan
Arméline, Crozon, 2002

Kosovo : la spirale de la haine. Les faits, les acteurs, l'histoire Kosovo : la spirale de la haine. Les faits, les acteurs, l'histoire
Batakovic Dusan
Age d'homme, Lausanne, 1993

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