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Le Khwarezm : de l'antique Chorasmie au khanat de Khiva
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009
Si la vallée de l'Amou Darya, l'Oxus des Anciens, avait été fouillée comme celles de l'Indus, de la Mésopotamie et du Nil, il y a fort à parier qu'elle se serait révélée aussi riche que celles-ci et apparaîtrait comme un des foyers les plus anciens et les plus féconds de la civilisation. Pour Jean-Paul Roux, spécialiste en histoire orientale et directeur de recherche au CNRS, qui a publié Asie centrale. Histoire et civilisations, (Fayard, 1997), les trouvailles qu'on y a faites, celles du prodigieux trésor dit de l'Oxus, aujourd'hui au British Museum, les rares sites qu'on y a étudiés, Aï Khanum et Toprak Kale, suffisent à en apporter la preuve, comme la floraison des génies qui y ont vu le jour et qui n'ont pu sortir que de terres largement fécondées par des siècles de culture.


Une terre privilégiée

 

Le trésor de l'Oxus appartenait à un grand centre de pèlerinage fréquenté déjà au VIIe siècle avant notre ère, encore au IVe siècle, dont nous ignorons le nom et qui connut son apogée aux Ve-IVe siècles. On y venait parfois de fort loin, de l'Iran occidental, de l'Anatolie orientale, de Syrie même, puisqu'on y a trouvé des pièces qui ont subi l'influence des arts d'Ourartou et du Luristan, d'autres fabriquées de toute évidence peu loin des rives de la Méditerranée et qui y avaient été apportées en ex-voto. Aï Khanum, une ville plus récente, située au confluent de l'Amou Darya et de son affluent la Kakcha, en Afghanistan, est une ville hellénistique, vivante de la fin du IVe siècle au milieu du IIe siècle, où tout est grec, sauf les temples, purement iraniens. Quant à Toprak Kale c'est, pour l'essentiel, un grand château du IIIe siècle avant notre ère, truffé de sculptures et de peintures, dans lequel son inventeur, Tolstov (1945-1950), ne trouva rien de grec ni rien de spécifiquement iranien, mais seulement une expression originale, entièrement singulière, d'un art local, d'un art khwarezmien. Alors que le trésor de l'Oxus et Aï Khanum appartiennent au cours supérieur de fleuve, Toprak Kale relève de son cours inférieur, plus exactement du delta qu'il forme en se jetant dans la mer d'Aral. C'est cette région, somme toute assez exiguë, qui constitue ce que l'on nommait dans l'Antiquité la Chorasmie, et maintenant, selon la prononciation plus ou moins tadjik, turque ou arabe des gosiers contemporains, Khoresm ou Khwarezm. C'est la terre privilégiée de cette vallée privilégiée. Entourée de trois côtés par des déserts arides, elle apparaît comme une prodigieuse oasis ensoleillée, inondée d'eau, où l'herbe pousse drue, où les graines ne demandent qu'à germer pour peu qu'on les y plante. Tout autour, les nomades y errent, et généralement ils la respectent, car elle leur est indispensable puisqu'elle leur fournit tout ce que leur propre économie ne produit pas et dont ils ne peuvent se passer ; car c'est pour eux un havre, où, épuisés, ils viennent se reposer, où leurs animaux affaiblis peuvent se refaire, une sorte de jardin paradisiaque.



Une grande étape caravanière

 

Située en un lieu stratégique, possédant comme nulle autre de vastes pâturages, elle est en outre la grande étape caravanière sur la route intercontinentale qui relie la Chine et l'Inde au Proche-Orient et à l'Europe. Cette route, quel que soit le chemin qu'elle emprunte, se heurte à la Caspienne et doit nécessairement la contourner, par le sud ou le nord. Par le sud, il faut franchir les solitudes désertiques de l'Iran et ses grandes villes aux mains de potentats parfois hostiles, toujours soucieux de prélever des dîmes. Par le nord au contraire, on parcourt une grande steppe herbeuse où les immenses caravanes trouvent aisément à se nourrir, où les seuls hommes que l'on rencontre sont des nomades comme ceux qui la traversent, avides sans doute, mais pauvres et non comme les riches préoccupés de devenir plus riches encore, et mieux à même de comprendre ceux qui sont en définitive de leur race. Et ce sont bien d'immenses caravanes qui y passent. Je n'exagère rien. En veut-on des exemples ? En 1218, on en voit une de cinq cents chameaux et de quatre cent cinquante hommes ; en 921, une autre de trois mille chameaux et de cinq mille hommes : Toutes deux sont bien connues, car elles ont tenu leur rôle dans l'histoire. La route est longue dans les solitudes. Des limites septentrionales du Khwarezm au fleuve Oural, on met de vingt à trente jours ; de l'Oural à la Volga, de huit à douze jours. Ensuite, cela devient plus facile, puisqu'il suffit de remonter le fleuve pour atteindre le « Pays des Ténèbres », riche en fourrures, ou de franchir le court espace qui sépare du Don et de le suivre pour toucher aux rives de la mer Noire. Il faut être dispos pour l'affronter. Où aurait-on mieux repris ses forces qu'au Khwarezm ?



Culture et spiritualité

 

Bien que les Khwarezmiens soient souvent décrits comme de bons soldats, ils n'ont pas d'ambitions militaires. Certes, leur environnement ne les prédispose pas aux conquêtes. Que pourraient-ils annexer, sauf à se livrer à d'immenses randonnées, qui ne soit sables et pierrailles ? Ils ne se hasarderont qu'une fois au cours de leur longue histoire à construire un empire. Ils y réussiront, mais il sera éphémère. Il ne l'eut peut-être pas été s'ils ne l'avaient pas constitué à la veille du jour que les Mongols allaient surgir. Ils ne songent qu'à s'enrichir. On les rencontrera souvent un peu partout, là où l'on peut établir des comptoirs, en Asie centrale, dans les steppes de l'actuelle Ukraine, surtout au Khorassan (Iran oriental). Ils ne détesteront pas le luxe, mais n'en feront pas, contrairement aux anciens Sogdiens et aux anciens Sérindiens, leur raison d'être. Ils préféreront toujours user de leurs fortunes pour développer leur vie culturelle, pour trouver le temps de méditer, de raisonner, de développer leur spiritualité. Ce ne sera pas un hasard si, quand ils seront devenus musulmans, ils se passionneront pour le mu'tazilisme, l'école de théologie rationaliste de l'islam. C'est au Khwarezm peut-être – rien n'est encore fermement établi, tout demeure un peu conjectural – que naît et vit le plus ancien et l'un des plus grands maîtres de la spiritualité mondiale, Zarathoustra, que nous appelons volontiers Zoroastre, fondateur ou réformateur du mazdéisme. Jusque dans ces dernières décennies, on admettait comme authentiques les dates où on le faisait vivre, de 628 à 551. On admet aujourd'hui que son existence a été bien antérieure et on la situe volontiers entre 1200 et 900 avant notre ère. On savait qu'il était un Iranien oriental. On pense maintenant qu'il était khwarezmien, parce qu'il vivait chez des éleveurs de bovidés, parce qu'on le nommait « Le Bouvier », non le sacrificateur, mais l'éleveur de bœufs, parce que le taureau tient une place de choix dans sa cosmogonie et ses rituels, et parce qu'il n'y a aucune région de l'est iranien assez riche en herbages pour pouvoir nourrir des troupeaux de bœufs. Du moins est-on sûr que le mazdéisme s'incrusta profondément au Khwarezm comme dans les régions voisines de Sogdiane et de Bactriane. Malgré leur amour de l'indépendance, les Khwarezmiens entrent dans l'Empire achéménide sous Cyrus II le Grand (v. 559-530) et le servent avec fidélité. À Persépolis, les reliefs les représentent avec leur longue barbe et leur tête coiffée d'un haut casque pointu, parmi les autres peuples vassaux qui apportent leur tribut, peut-être ces turquoises dont la charte de fondation de Suse parle à leur propos. Mais ils échappent à Alexandre le Grand et recouvrent leur liberté. Leur roi, Pharasmanes, en 328, va trouver le conquérant et lui fait miroiter les délices du corps des Amazones pour l'entraîner peut-être dans une expédition dans les steppes, où il pense qu'il se perdra. Ils semblent alors puissants, même s'ils ne dominent pas, comme ils voudraient le laisser entendre, jusqu'à la lointaine Colchide, sur la mer Noire. Puis ils disparaissent de vue, demeurant en dehors, non à l'écart, des royaumes parthes et gréco-bactriens, de l'Empire sassanide lui-même.



Face à l'islam et à l'expansion arabe

 

Quand on les voit réapparaître, au temps des invasions arabes, ils appartiennent à la plus haute élite du monde, élite intellectuelle d'abord, mais non exclusivement. Ils sont capables d'envoyer des ambassades à la Chine, comme d'autres certes, pour demander leur secours contre les envahisseurs venus de l'Occident (741). On voit l'un des leurs commander en chef les armées des Turcs Khazars qui occupent les steppes de l'Ukraine et attaquent Byzance (764)... Et puis, soudain, ils fournissent à l'islam, à cet islam qu'ils ont tant combattu, auquel ils répugnent, auquel ils préfèrent encore l'adhésion au christianisme (qui semble accueilli d'enthousiasme malgré la ténacité du mazdéisme) et auquel finalement ils ont bien été obligés de céder (v.712) – ils lui fournissent, dis-je, son plus grand mathématicien, Al-Khwarizmi (m. en 846), celui qui emprunte à l'Inde les chiffres dits arabes et qui invente l'algèbre, al-djabr. C'est là une des causes essentielles du succès de l'islam à cette époque d'avoir formé la seule société assez avancée pour accueillir les savants du monde entier et leur donner les outils dont ils avaient besoin. Sa grandeur, sa célébrité font que Khwarizmi sert de symbole. Il n'est bien sûr pas le seul. Un tel génie ne naît pas dans un milieu inculte ; il est le fruit d'un long ensemencement. On ne saurait citer ses émules dont deux d'ailleurs, actifs dans d'autres domaines, portent son nom – l'un, mort en 1178, fut le grand historien de son pays –, mais nul n'ignore son compatriote, plus jeune d'un siècle, Al-Biruni, né à Kath en 973, mort en 1055, le plus grand savant du monde musulman. Les Arabes ont laissé subsister la vieille monarchie khwarezmienne, très antérieure à leur arrivée, qui se rattache à un légendaire Siyavuch. Ils ont peut-être encouragé la scission, survenue on ne sait trop quand ni comment entre le nord et le sud de la province. Au sud, règnent les chahs dans leur capitale Kath, une ville prospère que le géographe Istakhri dit « emporium des Turcs », regorgeant de richesses, qui serait bien située sur le fleuve sans les éternels caprices qui le poussent à changer son cours, à assécher un beau jour une région fertile ou à fertiliser une région sèche et va même, dans ses folles crues, jusqu'à détruire, au moins une fois au Xe siècle, la capitale qu'il baigne, y compris sa citadelle. Au nord, règnent les dissidents, les Mir (émirs) installés dans une ville alors de moindre importance, mais de grand avenir, Gurgendj, qui deviendra Urgentch. On prétend que septentrionaux et méridionaux ne s'entendent pas entre eux, se battent. Et ce doit être vrai puisqu'en 995, le Mir du nord, Mamun, enlève Kath, abat la vieille dynastie, puis la relève aussitôt pour en assumer la direction. Il inaugure ce qu'on nomme la seconde dynastie des chahs du Khwarezm – Khwarezm-Chah, comme on le lit souvent. Ni les uns ni les autres d'ailleurs ne jouissaient et ne jouissent encore de leur pleine souveraineté, tous les deux ayant accepté, après la lointaine domination du calife de Bagdad, celle, plus proche, mais iranienne des Samanides de Bukhara (875-999).

 

 

L'impérialisme turc

 

Les Samanides, on le sait, sont les premiers et grands artisans de la restauration de la culture iranienne. Le Khwarezm y participe sans doute, en profite au moins. Pourtant, étrangement, c'est sous eux d'abord, puis dans les deux siècles suivant leur chute, qu'ils finissent par passer entièrement à l'islam, et du monde iranien au monde turc. À la fin du IXe siècle, on affirme que le christianisme est chez eux la religion dominante. Biruni au Xe siècle atteste son existence. Au XIIIe siècle, l'Arménien Hayton ne fait plus que signaler la présence de ses ressortissants. Au Xe siècle, les informateurs disent que les Khwarezmiens ressemblent aux Turcs, au XIIIe siècle, qu'ils sont Turcs. Il est vrai que le temps de l'impérialisme turc est arrivé. Trois empires turcs musulmans se forment à peu près simultanément, ceux des Karakhanides, des Ghaznévides et des Seldjoukides, et les chahs du Khwarezm ont bien du mal à jouer leur jeu parmi eux. Un jour ils se soumettent. Un jour, ils se révoltent, puis se soumettent encore. Leur fortune n'en est pas affectée. On les voit vendre, comme avant, leur miel, leurs feutres, leurs tapis, leur coton – déjà ! – cent autres produits encore et des esclaves – Khiva demeurera un des premiers centres pour la commercialisation du cheptel humain. On a prétendu qu'ils y perdent leur âme, c'est-à-dire sinon leur culture, du moins son éminence. On a peine à l'admettre quand on sait que le grand théologien Fakr al-Din Razi écrit pour le chah Takach, quand on voit travailler chez eux au XIe siècle un mathématicien comme Al-Arsati, un philosophe comme Al-Tha'alabi, quand on y voit un Ibn Sina (Avicenne, 980-1037) ! À la veille de l'invasion mongole, un Nesawi sera fidèle lecteur de la bibliothèque d'Urgentch qu'il nous décrit comme l'une des premières de l'Orient.



L'Iran, une grande puissance vite menacée, puis déstabilisée

 

Les Khwarezmiens optent finalement, en 1141, pour les Kara Khitaï, des bouddhistes venus de Chine qui ont fondé un empire en Asie centrale. Cela ne me paraît pas prouver leurs ardeurs musulmanes, mais passons ! Quand meurt le chah El Arslan (1150-1172), vassal toute sa vie, il laisse à son fils Takach (1172-1200) un État prospère et celui-ci, bien que toujours dans la vassalité, le rend plus prospère encore, conquiert le Khorassan et l'Iran du nord, et le mènerait sans doute encore plus loin s'il n'avait pas toute sa vie à lutter contre son frère. Ce n'est pas d'un royaume, mais déjà d'un empire qu'hérite Ala al-Din Muhammad (1200-1220). Il va le conduire à la gloire et à la ruine. En 1207, Muhammad envahit la Sogdiane, puis il défait ses maîtres, les Kara Khitaï, en 1210, et finalement s'empare de tout l'Iran en 1217. Cette année-là, il envoie une lettre de félicitations à un lointain chef de Mongolie qui, en 1215, vient de prendre Pékin. Pour la première fois tout l'Orient musulman est unifié sous un commandement unique. Pour la première fois depuis l'Antiquité, l'Iran, toutes ses provinces rassemblées, fait figure de grande puissance. L'empire semble invincible. Il impressionnerait les plus grands. Il ne l'est pas. Trop récent, il manque de cohésion. Il n'impressionne pas les Mongols. Trois ans après avoir reçu la lettre que Muhammad lui a envoyée pour le féliciter, Gengis Khan se tourne contre lui, bouscule ses forces, le contraint à la fuite. Le malheureux souverain, épuisé, désespéré, va mourir solitaire dans un îlot de la mer Caspienne en décembre 1220 ou janvier 1221. En vain le fils du vaincu, Djalal-al-Din, un paladin tout fou, cherche à reprendre la lutte. Urgentch est rasé, le Khwarezm anéanti. Et, comme son père, le souverain meurt solitaire, de surcroît assassiné (1231). On reconstruira Urgentch. Le célèbre voyageur marocain Ibn Battuta qui visitera la nouvelle ville en 1333 jugera encore qu'elle est l'une des principaux centres sur la route allant de l'Orient vers l'Occident. Mais Tamerlan à son tour passera lors de ses campagnes de 1375 et 1379, accumulant les ruines. Le Khwarezm se relèvera encore sous la conduite des Uzbeks ou du moins tentera de le faire, mais il ne sera jamais plus que l'ombre de lui-même. Sur ces terres qui avaient produit tant de fruits et alimenté tant de génies, il n'y aura plus que le khanat de Khiva (1512-1920). Hormis un Khan, Abu'l Ghazi (1643-1665), qui sera historien de talent, il ne connaîtra plus de grands hommes. Il vivra sur son passé, cherchant à rivaliser avec le khanat de Boukhara, construisant des monuments qui certes nous enchantent, mais qui ne sont plus que des copies fidèles de ceux des temps anciens. Il survivra. Ce ne sera pas sans mérite, car il aura à se défendre contre bien des ennemis, contre Boukhara (1594), contre les Kalmouks (1618, 1548, 1651), contre les Türkmènes (1770) qui raseront Khiva – qu'on reconstruira dans une belle uniformité de style –, contre le dernier grand conquérant de l'Asie, Nadir Chah (1734-1747), et finalement contre les Russes qui en feront un protectorat (1873). Le pire restera à venir : l'utilisation massive par les Soviétiques des eaux de l'Amou Darya pour irriguer des champs de coton entraînera l'assèchement du fleuve, de ce fleuve qu'Alexandre le Grand jugeait grand comme la mer, et la quasi-disparition de la mer d'Aral.
Jean-Paul Roux
Juillet 2003
 
Bibliographie
The History of the World Conqueror (2 volumes ) The History of the World Conqueror (2 volumes )
Djuvaini (traduction anglaise de J.A. Boyle)
Manchester, 1958

Histoire du sultan Djelal ed-Din Mankoberti Histoire du sultan Djelal ed-Din Mankoberti
Muhammad an-Nasawi (Traduction Houdas)
Paris, 1895

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