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Le haut Pérou, ancêtre colonial de la Bolivie
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

En hommage au Libertador Simon Bolivar, on donne le nom de Bolivie à la nouvelle république qui naît en 1825 et remplace le « haut Pérou » de l'époque coloniale. Cette appellation est d'ailleurs trompeuse : s'il est vrai que la partie la plus riche de cette contrée est située à une forte altitude – les Espagnols parlent plutôt de « terres très froides » –, les hauts plateaux jouxtent des vallées chaudes qui descendent vers le bassin amazonien et, du côté de l'orient, vers les plaines du Chaco… Afin de mieux comprendre le cheminement qui mena cette région de la colonisation espagnole à l'indépendance, nous nous sommes adressés à Carmen Bernand qui a publié en collaboration avec Serge Gruzinski : Histoire du Nouveau Monde : les métissages (Fayard - 1993).

Des origines à l'arrivée des Espagnols

Le haut Pérou correspondait à l'ancien Kollasuyo, l'un des quatre quartiers de l'Empire inca qui s'étendait depuis le lac Titicaca jusqu'au désert du Chili. Ce territoire était dominé par des royaumes qui tiraient leur richesse de l'élevage des lamas et des alpacas. Les Kollas, comme on les appelait génériquement, parlaient l'aymara et avaient des origines vénérables puisqu'ils prétendaient être les héritiers de Tiahuanaco. Pendant longtemps, ils opposèrent aux Incas une résistance farouche. Peu de temps avant l'arrivée des Espagnols, l'Inca Huayna Capac les pacifia et installa des colonies importantes dans la vallée de Cochabamba, grenier de maïs de tout l'empire. Les Incas exploitèrent également les filons d'argent de Porco, mais ignorèrent les gisements de Potosi. Sur les rives du lac Poopó vivaient des pêcheurs, les Uro, qui comptaient parmi les Indiens les plus démunis des Andes. Enfin, les hautes terres du Kollasuyo étaient encerclées par des tribus insoumises dont les plus dangereuses étaient les Guarani-Chiriguano, originaires du Brésil, qui avaient migré jusqu'aux contreforts andins en quête d'une mythique « Terre sans mal ».

La première ville espagnole du haut Pérou fut Chuquisaca (Sucre), fondée en 1540 dans une vallée fertile, à proximité des mines de Porco. C'est là que s'installa le tribunal de Charcas (Audiencia de Charcas), qui avait à charge le gouvernement de toute cette région. La fondation de La Paz fut un peu plus tardive puisqu'elle date de 1549. Moins importante que Chuquisaca, elle possédait un intérêt stratégique, servant de relais sur la route des hauts plateaux et étant située à proximité des vallées chaudes où l'on produit la coca. Mais le centre urbain le plus important fut incontestablement Potosi.

D'un point de vue politique, le haut Pérou fut d'abord rattaché au vice-royaume du Pérou, et placé sous la juridiction du tribunal de Charcas. En 1776, toute la région passa sous la dépendance du vice-royaume du Rio de la Plata, dont le siège était Buenos Aires. Ces changements obéirent à des stratégies économiques et politiques spécifiques de la Couronne liées à l'extraction de l'argent et à son transport.

Les filons d'argent de Potosi, à l'origine d'un bouleversement socioculturel

Selon la légende, ils furent découverts en 1545 par un Indien nommé Gualpa, qui pourchassait des cervidés sur les pentes de la montagne. Très vite l'exploitation des mines fut organisée et en peu d'années, la montagne ocre-rouge, ancienne puissance tellurique des Indiens, devint une véritable termitière. Le métal était fondu dans des fours de pierre placés sur les hauteurs ; en l'absence de bois, on utilisait comme combustible le guano, cette fiente d'oiseaux maritimes qui abonde sur la côte du Pérou. L'organisation de la production se faisait selon différentes modalités. Les communautés aymara qui faisaient partie du district fiscal de Potosi avaient l'obligation d'accomplir régulièrement la corvée de la mita, qui consistait à fournir tous les ans le septième de la population mâle pour le travail dans les mines. Le cacique, seigneur indien à la tête d'une communauté, était responsable de la bonne exécution de ce service. Malgré les conditions très pénibles d'exploitation – Potosi était considérée comme l'une des bouches de l'enfer –, beaucoup de ces corvéables préféraient rester dans la ville comme ouvriers salariés plutôt que de retourner dans leur terre d'origine, ce qui leur permettait d'utiliser le temps libre pour travailler à leur compte.

Afin de mobiliser plus aisément la main-d'œuvre indigène, le pouvoir de Lima créa des unités administratives qui correspondaient approximativement aux royaumes préhispaniques et plaça à la tête de ces « capitaineries » des membres des dynasties locales indiennes. Ces seigneurs disposaient d'un pouvoir réel sur leurs hommes ; ils s'habillaient à l'espagnole, adoptaient le mode de vie des groupes dominants, possédaient des esclaves et de nombreux serviteurs. C'était une forme de gouvernement indirect, modalité qui disparaîtra au XVIIIe siècle avec le développement de la bureaucratie et l'accroissement du contrôle de la population. Les élites indiennes perdirent ainsi une partie de leur légitimité. Les rivalités entre familles, les usurpations, les prétentions infondées accélérèrent leur déclin.

Il est difficile aujourd'hui d'imaginer que Potosi fut une des villes les plus importantes du XVIIe siècle, avec une population cosmopolite, un théâtre et plusieurs académies de danse. Il ne faut pas oublier que l'afflux d'argent du haut Pérou provoqua en Europe un véritable bouleversement économique qui ne profita pas à l'Espagne mais aux royaumes du Nord, les Flandres et les Pays-Bas. Les richesses minières de Potosi furent le coup d'envoi du capitalisme des temps modernes.

Dans les Andes du Sud mais aussi dans des régions plus excentrées, l'essor minier de Potosi eut des conséquences importantes dans l'expansion des marchés textiles, l'élevage, l'agriculture de la pomme, la production de coca et de guano. La grande époque de Potosi commença en 1580 et dura jusqu'en 1620, date à laquelle commença un lent déclin. Mais les mines continuèrent d'attirer les Indiens, qui fuyaient leur communauté d'origine et devenaient des yanaconas, sorte de travailleurs libres exemptés de tribut dans les premiers temps de la domination espagnole.

La « conquête » pacifique des missionnaires

Comme ailleurs dans le monde hispano-américain, la conquête spirituelle des Indiens fut une tâche essentielle de l'Église. Le premier objectif des missionnaires fut la christianisation des populations riveraines du Titicaca. Le lac était sacré pour les Aymaras, puisqu'il était le berceau des divinités Tunupa et Viracocha. À ces entités, les augustins substituèrent le culte de la Vierge de Copacabana, qui est resté l'un des plus importants de l'Amérique du Sud. Ils y associèrent étroitement les Indiens puisque la tradition de l'ordre raconte que la première taille de Notre-Dame fut l'œuvre de don Francisco Titu Yupanqui en 1570. La renommée des miracles de la Vierge se répandit dans toutes les Andes et des gens de diverses origines se rendirent régulièrement au sanctuaire du lac pour chercher un soulagement à leurs infortunes.

L'autre front missionnaire se trouvait à l'est. L'Audience de Charcas songeait à annexer la ville de Santa Cruz, séparée de son territoire par les Chiriguano et fondée par des métis et des Espagnols du Paraguay. Plusieurs campagnes militaires ne réussirent pas à réduire ces Indiens, d'autant plus redoutables qu'ils mangeaient de la chair humaine et rançonnaient les colons des villages de la frontière. Les jésuites et les franciscains prirent le relais des armes. À Santa Cruz, la compagnie de Jésus fonda à la fin du XVIIe siècle la réduction de Chiquitos. Les Indiens y vivaient en autarcie, favorisée par l'isolement de la région. Le père Domenico Zipoli leur enseigna la musique et on lui attribue l'opéra San Ignacio, chanté par les Indiens et ressuscité à la fin du XXe siècle par le festival des Missions de Chiquitos.

De rébellions en guérillas, une difficile accession à l'indépendance

L'histoire du haut Pérou fut traversée par de nombreuses rébellions contre le pouvoir central dès le XVIIe siècle. Il s'agit là d'un trait, propre à cette région, qui s'explique peut-être par les transformations de la structure sociale dues au développement minier. À partir de 1690, l'extension du tribut à toutes les catégories d'Indiens et même de métis, ainsi que l'intolérable pression fiscale, provoquèrent partout des troubles. Dans le courant du XVIIIe siècle, l'Altiplano était une véritable poudrière. C'est pourquoi, la Grande Rébellion contre les Espagnols, qui embrasa les Andes en 1781 sous le commandement de José Gabriel Tupac Amaru, connut dans cette région des prolongements très importants. Après l'exécution de Tupac Amaru à Cuzco, deux leaders aymara, Julián Apaza Tupac Catari et Tomas Catari, prirent la relève et rallièrent à leur cause les sang-mêlé et les petites gens écrasés par les taxes coloniales.

Les Espagnols eurent raison des insurgés, mais leur triomphe fut de courte durée. En 1809, à la faveur des invasions napoléoniennes et de la vacance du pouvoir monarchique, deux juntes révolutionnaires surgirent à Chuquisaca et à La Paz. Après de longs combats de guérillas – Lima était le bastion des Espagnols et les armées royalistes restaient puissantes – l'indépendance fut arrachée en 1825. La Bolivie, sortie exsangue de plusieurs années de guerre, fut dotée d'un petit port de pêche, Cobija, sur le Pacifique.

Carmen Bernand
Février 2001
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640 Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1993

Miners of Red Mountain. Indian Labor in Potosi, 1545-1650 Miners of Red Mountain. Indian Labor in Potosi, 1545-1650
Peter J. Bakewell
Albuquerque, 1984

Saberes y memorias en los Andes. In memoriam Thierry Saignes Saberes y memorias en los Andes. In memoriam Thierry Saignes
Sous la direction de Thérèse Bouysse
Institut Français d’Etudes Andines, Paris-Lima, 1997

L’invention du politique. Bolivie, Equateur, Pérou au XIXe siècle L’invention du politique. Bolivie, Equateur, Pérou au XIXe siècle
Marie-Danielle Demélas
Editions Recherche sur les Civilisations, Paris, 1992

Le retour des ancêtres. Les Indiens Urus de Bolivie, XXe-XVIe siècle. Essai d’histoire régressive. Le retour des ancêtres. Les Indiens Urus de Bolivie, XXe-XVIe siècle. Essai d’histoire régressive.
Nathan Wachtel
Gallimard, Paris, 1990

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