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Le harem de Topkapi : mythe et réalité
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Dans l'imaginaire occidental, le harem des sultans a longtemps entretenu la vision d'un Orient de luxe et de volupté. Mais quand et pourquoi fut-il édifié ? Quelle en était l'organisation et comment vivaient, au quotidien, les femmes que la jalousie de leur seigneur condamnait à une éternelle captivité ? Combien étaient-elles, et qui veillait sur leur vertu ? Jean-Paul Roux nous permet aujourd'hui, par-delà le mythe, de répondre à ces questions.

Paradoxalement, le 29 mai 1453, c'est la loi coranique qui lors de la prise de la ville par les Turcs, sauva les monuments byzantins. Elle prévoyait que le cinquième du butin revenait au souverain, et Mehmet II, le padisha ottoman, s'était réservé tous les édifices publics. La soldatesque n'y toucha donc pas. Mais Byzance ne s'était jamais relevée du pillage latin de 1204 et aucun palais digne de ce nom ne demeurait habitable. Y en eût-il eu, qu'il est fort douteux que le conquérant s'y fût installé. Les princes musulmans aiment à construire, chacun selon ses goûts, leur propre résidence. Mehmet retourna vivre à Edirne.

Il avait cependant visité soigneusement la grande cité déchue sous la conduite d'un érudit italien, Cyriaque d'Ancône, et n'avait pas manqué de remarquer l'exceptionnelle beauté du site de l'antique acropole, plate-forme rocheuse dominant la mer là où convergent la Marmara, le golfe long et profond de la Corne d'Or et le riant détroit du Bosphore. Dix-huit ans plus tard, il y mettait en chantier l'immense palais impérial qui se voulait témoin de la splendeur de ceux qui héritaient de l'empire d'Orient, de la deuxième Rome, et entendaient lui rendre son éclat.

Dès 1473, le padisha, celui que nous nommons mal, par un des titres qu'il arborait, le sultan, s'installa dans un petit pavillon érigé sur le versant occidental de la colline dans un style très iranisant. Ce Tchinili Kôshk ou « kiosque en faïences » qui nous paraît aujourd'hui fort modeste, mais nous éblouit encore par son chatoyant décor de céramiques. Cependant les travaux du palais proprement dit étaient activement menés. La Pointe du Sérail était entourée du côté maritime par les murailles byzantines. Les Ottomans appuyèrent sur elles une muraille terrestre enfermant ainsi dans un vaste système défensif un espace de quelque 700 000 mètres carrés, véritable ville dans la ville. Si le plan général alors adopté, avec distribution des constructions autour de quatre cours, ne fut jamais remis en question, les incendies, les démolitions dues à la vétusté et aux fantaisies des princes ne cessèrent jamais de transformer l'ensemble. On y travailla sans discontinuer pendant quatre siècles, jusqu'à ce jour de 1853 où il fut abandonné pour un palais à l'européenne, Dolmabahçe, sis sur les rives du Bosphore. Il ne servit plus alors qu'à abriter quelques vieux serviteurs de la couronne, des femmes délaissées et, plus tard, les eunuques de celui qu'on nomme le Sultan Rouge, Abd-al-Hamid II, déposé en 1909. Il tombait en ruines quand, en 1924, on décida de le transformer en musée – l'un des plus riches du monde – et d'en entreprendre la restauration.

Bien loin des Mille et Une Nuits

Tel qu'il se présente à nous, le palais impérial qui fut le centre de l'empire ottoman et qui porte le nom inattendu de Topkapi (Porte des Canons), du nom d'un pavillon du XVIIIe siècle d'ailleurs disparu, est un ensemble hétéroclite de constructions de plus en plus nombreuses et resserrées au fur et à mesure qu'on approche de la pointe, au-delà de la troisième cour. À part les cuisines de Sinan, admirablement rythmées, et quatre ou cinq kiosques et pavillons fort gracieux, l'ensemble ne présente guère de grandes beautés architecturales et vaut surtout pour son décor souvent refait, dont les meilleurs morceaux datent des XVIe-XVIIIe siècles. À l'ouest, construit sur une forêt de piliers, le harem, plein de couloirs obscurs, de cours exiguës, d'escaliers dérobés, de petites salles, est un enchantement et l'œil ne cesse de s'y émerveiller des jeux des formes et des couleurs, des lambris dorés, des céramiques lustrées à touche de rouge, des délicates peintures, des marbres et des vitraux à vergettes de plâtre aux teintes vives. C'est l'habitation privée du souverain depuis le milieu du XVIe siècle, une sorte de lieu secret et mystérieux qui, pendant les siècles de la grandeur ottomane, ne cessa pas d'enflammer les imaginations. On le savait peuplé de centaines de femmes – et il y eut en effet jusqu'à mille cinq cents ! – qu'on se plaisait à voir belles et voluptueuses, comme si dans le harem on ne vieillissait pas, occupées uniquement à jouer de la musique, à plaire au maître, à manger des loukoums et sur lesquelles veillait une armée d'eunuques, énormes, difformes, beaux encore, malgré tout, quand ils étaient blancs, affreux quand ils étaient noirs. Qui y avait pénétré était destiné à y vivre. Les musiciens y donnaient leurs concerts les yeux bandés. Quand des hommes y étaient appelés pour quelque raison, les eunuques prenaient soin de verrouiller les femmes. Quand les ouvriers et les décorateurs y travaillaient, on condamnait une partie du palais. Qui osait en parler ? Lady Mary Montagu, femme d'un ambassadeur britannique, la rivale anglaise de Mme de Sévigné dont les lettres publiées en 1764 eurent un immense succès, avait été reçue au harem impérial en mai 1720 par la favorite du défunt padisha Mustafa II. C'est une heureuse et insigne exception. Ce voile épais qui recouvrait un des plus puissants souverains du monde n'était-il pas propice à ce que naquissent les rêves et les plus folles fantaisies ? Gérard de Nerval, comme d'autres, s'y laissera prendre.

On ne sait pas encore maintenant toute la réalité et on ne le saura sans doute jamais. Mais on y voit tout de même plus clair et il faut déchanter. Le harem de Topkapi ne fut ni un grand lupanar ni un conte des Mille et Une Nuits. Il fut rarement une chambre d'amour – on cite le sensuel Mourad III (1574-1595) comme un cas – ou un lieu de délices – le règne d'Ahmet III (1703-1713) épris de musique, de poésie, de fleurs et de divertissement demeure une exception. Ce fut plutôt un cloître sévère où la vie était très strictement réglée, tatillonne et plus souvent peut-être encore un véritable univers carcéral d'intrigues, de complots, de crimes, voire d'horreurs. Un fou comme Ibrahim (1640-1646) put ordonner à la suite d'une nuit d'orgie qu'on cousît dans des sacs et jetât à la mer tout son harem pour le seul plaisir de pouvoir en changer.

Il y avait en moyenne quelque cinq mille employés à Topkapi. Sous Murad III, dans la seconde moitié du XVIe siècle, on recensa 1 147 cuisiniers et aides de cuisine : ils apportaient les plats à la porte du harem. Les janissaires demeuraient dans la première cour. Les palefreniers étaient aux écuries ; seul le padisha pouvait passer à cheval la porte du palais. Les vizirs eux-mêmes n'avaient accès qu'à la salle du trône et à celle du conseil des ministres (Kubbe Alti). Dans le harem vivaient bon an mal an environ six cents femmes, les djariye, que nous ne pouvons nommer ni concubines, car elles n'avaient pas nécessairement des relations sexuelles avec le maître, ni esclaves, puisque tous les sujets de l'empereur étaient censés l'être. Il en venait de partout, données en cadeau par les grands, capturées lors des campagnes militaires ou achetées quand elle étaient petites filles ou adolescentes. Quand elles étaient entrées au palais, elles recevaient une éducation soignée. On leur enseignait le turc, la musique, la danse, le chant, les arts d'agrément et, quand elles en manquaient, les bonnes manières.

Une Française dans le sérail

Vivant en communauté absolue, couchant en dortoirs, elles étaient soumises à un emploi du temps minutieux et dépendaient d'une hiérarchie dominée par le Kiziar agasi, le « prince des filles », et par la Valide, la Reine-Mère, toute puissante au palais. Les occasions de réjouissance manquaient, les seules fêtes étaient célébrées pour le mariage des filles du sultan, pour les naissances des princes et princesses impériales et pour les solennités de l'islam. Le maître ? Elles ne le voyaient presque jamais et ses caprices amoureux étaient rares. Pour qu'une nouvelle venue sortît de l'anonymat, il fallait qu'elle fût remarquée par l'Aga ou par la Valide qui pouvaient alors l'affecter à leur service ou la présenter au souverain. Si celui-ci lui portait attention, elle devenait favorite, gözde, (« dans l'œil ») quittait le bâtiment commun du rez-de-chaussée, recevait une suite au premier étage et des servantes. Séjour souvent éphémère ! Qu'elle ne fût pas appelée très vite à partager la couche impériale, elle rétrogradait, cette fois sans espoir et pour toujours ; elle ne quitterait Topkapi qu'à la mort du padisha pour une autre prison, celle où l'on reléguait le harem du disparu pour faire place à celui du nouvel élu. Aux périodes les plus sombres, une fois entrée à Topkapi, une femme n'en sortait plus que par la porte des morts, une petite issue discrète conduisant au cimetière ; aux plus souriantes, les déplacements de la cour en résidence d'été permettaient un voyage en voiture ou en bateau soigneusement grillagés. Et pourtant on intriguait, on rivalisait pour entrer au harem !

Il était exceptionnel que le sultan épousât une de ses concubines. Soliman le Magnifique l'avait fait au grand étonnement de son peuple. Le dernier à se marier fut Ibrahim (1640-1648). Roxelane, la Slave épouse de Soliman, et plus encore la Vénitienne Baffa, épouse de Mourad III (1574-1595), d'autres encore, pendant près de cent ans, eurent une influence exécrable sur les souverains. Dès le milieu du XVIIe siècle, les femmes ne pouvant plus espérer régner comme épouses mirent toute leur ambition à le faire comme mères. Quand la favorite (gözde) devenait concubine (kadin, « dame ») et mère, en triomphant de tous les obstacles, on cherchait à la discréditer, à la faire avorter, à tuer son enfant nouveau-né ; elle devait se livrer aux pires intrigues pour conduire son fils jusqu'au trône. Il n'y avait pas chez les Ottomans de règle de succession avant qu'au XVIIIe siècle il fût décidé que le pouvoir reviendrait au représentant le plus âgé de la dynastie. Ainsi fut appliquée de 1389 à 1603 la coutume du fratricide d'État : loi terrible qui obligeait tout nouveau padisha à faire exécuter ses frères et ses neveux, mais loi efficace qui évita à l'empire les guerres civiles. On le vit bien quand, par hasard, elle ne fut pas appliquée, comme avec le prince Djem, le Zizim de nos chroniqueurs, frère de Bajazet II (1481-1512) réfugié en Europe occidentale et qui finit victime des Borgia. L'ampleur de l'hécatombe à l'avènement de Mehmet III (1596) qui fit jeter dans le Bosphore sept concubines enceintes et immola ses dix-neuf frères auxquels, navré, il fit construire un somptueux tombeau dans les jardins de Sainte-Sophie et où il voulut à son tour reposer, amena son abolition en 1603. Ce fut pire. Les princes furent enfermés dans la « cage » (kafes) un appartement assez douillet dont ils ne pouvaient sortir. On les tirait, hagards et hébétés, quand ils étaient appelés au pouvoir suprême. Ils y avaient pris leurs habitudes. Soliman II qui y passa près de quarante ans à prier et à recopier le Coran y était tellement à son aise qu'il ne cessa jamais d'y revenir périodiquement.

Sur cet univers concentrationnaire veillaient les eunuques. Il semble que ceux-ci aient été introduits à la cour ottomane au début du XVe siècle comme cadeaux des Byzantins. Ils allaient y connaître une grandiose carrière. Il y en eut jusqu'à six cents, des blancs d'abord, Circassiens et autres ; puis, à partir de 1485, des noirs et après 1550 uniquement des noirs : les blancs supportaient mal la castration et la beauté de ces infirmes les rendait quelque peu suspects. Le chef des eunuques noirs, le kizlar agasi, avait rang de pacha, trois cents chevaux, autorité sur les hallebardiers du palais, sur plusieurs ministres, notamment le grand trésorier et seul il pouvait aborder le padisha de jour comme de nuit. C'était un des premiers personnages de l'empire, ce qui se révéla désastreux. Était-il pire encore que les kadin et les Valide ? On ne sait : tous ces gens étaient affreusement sinistres.

Ce fut pourtant une Valide qui, indirectement au moins, par son fils, mit fin aux sombres sortilèges du harem. Aymé Dubucq de Rivery, issue d'une famille normande installée en Martinique et cousine de la future Joséphine de Beauharnais, était née en 1763. Comme toutes les jeunes filles de bonne souche, elle avait été envoyée en pension dans un couvent de France et elle y avait vécu de douze à dix-huit ans. C'était une personne extrêmement belle, de parfaite éducation et d'une intelligence rare. Comme elle s'en retournait aux îles, le vaisseau qui la portait fut capturé par un corsaire d'Alger qui l'offrit à son prince, le dey. Celui-ci, ébloui et voulant faire sa cour à Constantinople, l'envoya au sultan. C'était l'époque où tout ce qui était français jouissait d'un immense prestige. La beauté, les manières, l'esprit d'Aymé firent le reste. Elle gravit vite et paisiblement les échelons qui conduisent au pied du trône. Elle donna naissance ou adopta et éleva, on ne sait, celui qui allait devenir Mahmud II le Réformateur (1808 1839) et devint Valide. Elle avait quarante-cinq ans. Elle mourut neuf ans plus tard, en 1817, entre les bras de Mahmud sanglotant et ceux d'un religieux français qu'elle avait appelé. On lui a accordé sans doute plus qu'elle n'a fait. Mais l'amour immense que lui porta son fils ne peut pas avoir été sans qu'il subît son influence. Ce ne fut pas le dernier événement que connut Topkapi. Mais le crépuscule était tombé sur lui. Il appartenait déjà au passé. La vie n'y était plus la même.

Jean-Paul Roux
Juin 1988
 
Bibliographie
The Palace of Topkapi in Istanbul The Palace of Topkapi in Istanbul
F. Davies
New-York, 1970

Le Harem impérial de Topkapi Le Harem impérial de Topkapi
M. Schneider et A. Evin
Albin Michel, Paris 1977

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