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Le dalaï-lama,
incidences politiques et références spirituelles
Laurent Deshayes
Membre du Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique (Université de Nantes)

Personnage aux multiples acceptions qui fascine les Occidentaux, le dalaï-lama demeure ignoré de ces mêmes Occidentaux qui savent peu de choses de sa vie, de ses fonctions et de son devenir. Laurent Deshayes, historien et spécialiste du Tibet, nous invite à découvrir les origines spirituelles des dalaï-lamas et la vie et l'œuvre de quelques-uns de ces chefs spirituels et politiques. Le dalaï-lama actuel, le quatorzième, Tenzin Gyamtso, s'il suscite des controverses pour ses initiatives politiques, demeure pour les Tibétains un repère culturel et spirituel essentiel, restant par là fidèle à la vocation des dalaï-lamas.

Le dalaï-lama est certainement l'un des Asiatiques les plus connus en Occident. Ses voyages réguliers, les nombreux ouvrages qu'il a signés, ou les non moins nombreux livres qui retracent sa vie, sa démarche en faveur de la paix et sa lutte non-violente pour la libération du peuple tibétain en font un des hommes les plus médiatisés du monde. Pourtant, force est de reconnaître que la grande majorité des Occidentaux ignorent ce qu'est un dalaï-lama : un « dieu-roi », un « Bouddha vivant », le « pape des bouddhistes », l'apôtre de la non-violence, le chef des Tibétains ?

Réincarnation et transmission du pouvoir

Pour comprendre la place que le dalaï-lama tient dans la culture tibétaine, il est nécessaire de rappeler qu'il est un trülku, c'est-à-dire un personnage animé par un profond altruisme qui, selon les concepts du bouddhisme du Mahayana ou Grand Véhicule, œuvre au bien de tous les êtres en se réincarnant inlassablement. Le principe de la réincarnation, on le sait, tient une place importante dans le bouddhisme : en Inde, il n'était pas rare qu'un maître spirituel fût reconnu comme la re-manifestation de tel ou tel autre maître passé. Au Tibet, ce principe a été adopté rapidement, dès l'établissement du bouddhisme au VIIIe siècle, mais il prit un aspect particulier au XIIe siècle lorsque la direction spirituelle de l'une des principales écoles religieuses du pays, celle des Karma-Kagyüpas, fut confiée à un trülku. Ainsi s'est créé un nouveau type de transmission du pouvoir : de vie en vie, la lignée religieuse est aux mains du même personnage, auquel on reconnaît les mêmes qualités spirituelles, mais sous un corps différent. Progressivement, toutes les lignées religieuses se sont dotées de trülkus qui, soit en assuraient la direction, soit formaient des sous-lignées plus ou moins influentes. La dernière lignée religieuse à apparaître, celle des Gélugpas, fondée au XVe siècle, n'échappa pas à ce qui était devenu pratiquement une règle. C'est à cette lignée qu'appartient le dalaï-lama.

La reconnaissance des trülkus à leur naissance suit un processus presque invariable depuis que l'institution a été établie. En général, avant de décéder, le trülku donne des informations sur sa prochaine naissance. Consignées par écrit ou confiées oralement à l'un de ses proches disciples, elles sont essentiellement pratiques et concernent le lieu et la famille de naissance, plus ou moins agrémenté de détails tels que le nom des parents, la particularité de la maison, du lieu… À la mort du trülku, des missions de recherche sont mises sur pied et plusieurs candidats peuvent être trouvés. Si tel est le cas, ces enfants sont soumis à différents tests, dont la reconnaissance d'objets ayant appartenu à leur hypothétique prédécesseur. Pour retrouver le trülku, surtout s'il n'a pas laissé d'informations, on peut avoir recours à des techniques de méditation particulières, à l'interrogation des rêves ou bien encore, c'est le cas pour les dalaï-lamas, à une quête de visions dans un lac sacré.

Les premiers dalaï-lamas, des religieux protecteurs

Ce personnage n'a pas toujours eu la stature qu'on lui connaît aujourd'hui. À l'origine, il ne s'agit que d'un trülku parmi d'autres, dont l'influence se bornait surtout au domaine spirituel. L'attribution du titre de dalaï-lama est elle aussi assez tardive. Pour la comprendre, il faut cette fois plonger dans l'histoire religieuse du haut plateau tibétain où, à mesure que le bouddhisme s'est implanté, une société féodale unique s'est formée. Pour asseoir la présence monastique, les chefs religieux ont eu besoin d'appuis politiques et financiers ; assez rapidement, les monastères ont ainsi été dotés de terres et de serfs, et ils se sont trouvés au centre d'un réseau où s'entremêlaient des intérêts spirituels et matériels. Entre les nobles et les chefs religieux s'est tissée une relation particulière, dite de « religieux-protecteur », dans laquelle chacun avait un rôle précis : au religieux d'assurer le bien-être spirituel, au noble d'assurer le bien-être matériel. Il apparut assez tôt comme nécessaire d'avoir des protecteurs de plus en plus importants afin d'assurer la pérennité des lignées spirituelles. Après les nobles tibétains vinrent les khans mongols puis les empereurs chinois, et le Tibet entra dans l'époque des seigneuries religieuses qui dirigèrent le pays, aidées de leurs puissants protecteurs.

Au XVI e siècle, forte de ses trois grands monastères de Séra, Ganden et Drépung bâtis à proximité de Lhassa – qui n'est pas encore la capitale du pays – la lignée Gélugpa est assez bien implantée au Tibet central, mais son autorité ne pèse guère face à celle des seigneuries Kagyüpas. Comme les autres lignées, elle a son réseau de protecteurs, surtout formé de grandes familles nobles tibétaines. En 1588, Sönam Gyamtso, un trülku abbé de Drépung, jouit d'une réputation suffisamment grande pour être invité par Altan Khan, le chef des Mongols Tumeds. À l'issue de cette rencontre, Sönam Gyamtso est gratifié du titre honorifique de dalaï-lama, le « maître – océan », sous-entendu « océan de sagesse ». Comme il est le troisième maillon de sa lignée, ses deux prédécesseurs reçoivent rétroactivement ce titre.

Tout change au XVIIe siècle. Les conflits entre lignées religieuses se sont exacerbés et les Gélugpas, forts de l'appui des Mongols Tumeds, remportent la victoire sur les armées des seigneurs et des monastères rivaux. Le cinquième dalaï-lama, Ngawang Lobsang Gyamtso, est alors hissé au faîte de l'État par Gushri Khan, le dirigeant mongol. Le système politico-religieux qu'il met en place ne variera pratiquement plus jusqu'en 1951, date à laquelle le gouvernement tibétain est contraint de se soumettre à la nouvelle Chine communiste.

Une double autorité, mais des talents divers

Quel est ce pouvoir ? Il ne ressemble à aucun autre : le dalaï-lama est investi d'une double autorité, religieuse et politique, à caractère centralisateur. Au plan religieux, il n'est le chef d'aucune lignée spirituelle, mais il jouit d'un pouvoir tel qu'il supervise toutes les affaires matérielles des différents réseaux religieux. Au plan politique, épaulé par un cabinet ministériel dont la composition variera assez peu et une assemblée nationale qui ne prend sa forme définitive qu'à la fin du XIXe siècle, il a tous les pouvoirs : législatif, exécutif et juridique. Cette autorité, eu égard à son statut de trülku, est quasi absolue. Reconnu comme une manifestation physique de la compassion illimitée des Bouddhas, il ne peut être contredit. Lhassa devient la capitale et le premier dalaï-lama régnant ordonne la construction du palais du Potala (1645) dont les bâtiments réunissent bientôt les administrations gouvernementales et religieuses du pays.

Le système des trülkus impose la mise en place d'une régence dont les fonctions sont, dans le cas des dalaï-lamas, de maintenir l'autorité de l'État entre la découverte du nouveau trülku, à la mort du précédent porteur du titre, et son entrée en fonction officielle une fois atteinte sa dix-huitième année. Cette régence pose de nombreuses difficultés, en particulier car elle permet aux ambitieux de s'installer durablement au pouvoir : Sangyé Gyamtso, le premier régent qui entre en fonction à la mort du cinquième dalaï-lama en 1682, dissimule la disparition du dirigeant tibétain durant une quinzaine d'années jusqu'à ce que sa supercherie soit découverte. Encore aujourd'hui, on ne peut savoir s'il monta cette machination de sa propre initiative, ou s'il obéit à un ordre secret du dalaï-lama soucieux de maintenir une autorité centrale par-delà sa mort. Assez étonnamment, peu de dalaï-lamas ont vraiment régné : le sixième fut écarté du pouvoir et mourut en 1706 sur la route de l'exil, les neuvième, dixième, onzième et douzième moururent prématurément, peut-être empoisonnés, ce qui fit de la régence la clé du pouvoir. Seuls régnèrent vraiment les septième, huitième, treizième et l'actuel quatorzième dalaï-lama. Mais l'exil frappa le sixième, le septième, le treizième et l'actuel, réfugié en Inde depuis 1959.

S'ils furent tous soucieux du bien-être des habitants, ils se distinguèrent par des aptitudes très diverses. Le sixième dalaï-lama, Tsangyang Gyamtso (1683-1706), était un poète galant dont les vers coururent rapidement les rues de la capitale. Seul dalaï-lama laïc de sa lignée, il était connu pour ses manières simples et ses escapades nocturnes, durant lesquelles, grisé par l'alcool et l'amour, il improvisait de beaux vers qui, encore aujourd'hui, restent un bel exemple de la poésie profane tibétaine. Ses deux successeurs, Kelsang Gyamtso et Jampel Gyamtso, furent des mystiques. Le treizième dalaï-lama (1876-1933) fut lui aussi un mystique, mais il se distingua surtout dans le domaine politique, un peu malgré lui. Réformateur, moderniste, il se heurta aux conservateurs qui parvinrent à maintenir au moins l'ossature de l'ancien pouvoir nobiliaire et monastique. De plus, il fut aux commandes des destinées tibétaines à l'heure où le Tibet devenait un enjeu géostratégique majeur en Asie. Confronté à la Chine et aux visées expansionnistes britanniques, il tenta un rapprochement avec la Russie puis avec la France. Au bout du compte, et au terme de deux invasions et de deux exils, la révolution républicaine chinoise lui permit de s'émanciper de la pesante tutelle de Pékin. Après la signature des accords de Simla (1914) qui reconnaissaient l'indépendance de fait du Tibet, les premières décennies du XXe siècle se déroulèrent sans subir aucune pression étrangère.

Le quatorzième et actuel dalaï-lama

Le règne du quatorzième et actuel dalaï-lama, Tenzin Gyamtso, a lui aussi été mouvementé. Né en 1935 dans la région autrefois tibétaine de l'Amdo, devenue la province chinoise du Qinghai, il a fallu de longues négociations et de lourds pots-de-vin pour obtenir du gouverneur local l'autorisation de ramener au Tibet le jeune chef d'État réincarné. Ses premières années à Lhassa se passèrent assez tranquillement, bien qu'il ne montrât qu'un goût assez limité pour les études qu'il trouvait longues, fastidieuses et contraignantes. La révolution communiste chinoise de 1949 précipita les événements : intronisé à la hâte en 1950, à l'âge de quinze ans au lieu des dix-huit ans traditionnellement requis, il fut confronté à l'invasion de son pays en octobre, puis quelques mois plus tard à la signature obtenue sous la contrainte de l'accord dit en « dix-sept points » qui soumettait le Tibet à la nouvelle Chine (mai 1951).

Les années 1950 furent celles d'une difficile cohabitation avec des autorités chinoises de plus en plus présentes et pesantes : arrestations abusives et ingérences ne cessèrent de se multiplier. La révolte ne tarda pas à secouer les régions orientales du pays où les réformes communistes étaient massivement rejetées par la population. Puis elle gagna le centre du pays pour, finalement, toucher Lhassa où, en mars 1959, la population se souleva. De son côté, le dalaï-lama crut un temps que l'entente serait possible. Un voyage en Chine (1954), puis un autre en Inde (1956), enfin, les nombreux rapports alarmants qui lui furent adressés achevèrent de le convaincre du contraire.

Très rapidement après son arrivée en Inde (avril 1959), il engagea deux grands projets : il s'agissait d'abord de préserver l'identité culturelle et religieuse tibétaine, ensuite de maintenir son entité politique. Avec le soutien du gouvernement indien, qui pour des raisons géopolitiques avait toutefois admis dès 1954 que le Tibet faisait partie intégrante de la république populaire de Chine, il put mettre en place des camps de réfugiés, plusieurs dizaines de milliers dès 1960, des monastères, plusieurs institutions à vocation culturelle et éducative comme des écoles, arts populaires et art sacré… Un gouvernement en exil fut instauré et, à partir des années 1960, une réflexion commença à être menée pour l'établissement d'une constitution nouvelle pour l'État tibétain. D'emblée, dès le projet de 1963, le dalaï-lama et la classe politique tibétaine remettaient en question le caractère perpétuel de sa fonction : le dalaï-lama pouvait, s'il ne paraissait plus compétent, être démis de ses fonctions. En outre, la constitution provisoire posait les fondations d'une société démocratique, de type socialiste. Après des années de débats politiques entre les conservateurs et les progressistes, auxquels le dalaï-lama se rattache, la direction de l'État est passée aux mains du Premier ministre, Samdhong Rinpoché, élu en 2001 au suffrage universel direct par l'ensemble de la diaspora tibétaine. Sous l'égide du quatorzième dalaï-lama, le Tibet ancien, féodal et inégalitaire à bien des égards, est en passe de devenir une sorte de monarchie constitutionnelle. La fonction de dalaï-lama elle-même est aujourd'hui remise en question, et le dalaï-lama a, en de nombreuses occasions, déclaré que seule la population tibétaine pouvait décider s'il fallait la conserver ou non.

Au plan international, le dalaï-lama n'a eu de cesse depuis 1959 de faire valoir les droits de Tibétains à retourner dans leur pays, libre et indépendant. Si l'ONU a, à plusieurs reprises, condamné la politique répressive et intolérante de la Chine communiste, rien dans les faits n'a pu être entrepris pour réviser le statut du Tibet. L'octroi du prix Nobel de la paix en 1989 au dalaï-lama a cependant été un formidable tremplin. Depuis lors, Tenzin Gyamtso a été plusieurs fois reçu officiellement dans les grandes capitales et ses voyages en Occident, pratiquement annuels, lui permettent de soulever à chaque fois la question tibétaine.

Parallèlement à cela, au fil de ses discours prononcés à Washington (1987) et à Strasbourg (1988, 2001), il est aisé de percevoir que sa pensée s'est orientée non plus vers la revendication d'un retour à l'indépendance, mais vers la volonté de création d'une zone de non-violence, désarmée et dénucléarisée dont le Tibet nouveau serait le pivot en Asie. Par-delà son propos de chef d'État en exil, par-delà ses plaidoyers pour les droits de l'homme, et en s'appuyant sur son expérience face à la dictature, il renvoie la classe politique internationale à sa responsabilité immédiate : le présent n'est que le fruit des actes passés, il s'agit donc, maintenant, de ne pas semer les graines de discordes futures. Même si son discours non-violent n'est pas partagé par tous, pour la majorité des Tibétains, qu'ils vivent en exil ou dans la Région autonome du Tibet, le quatorzième dalaï-lama reste un repère essentiel de leur culture, de leur religion et de leurs concepts politiques. À ce titre il est comparable à ses grands prédécesseurs.

Laurent Deshayes
Juillet 2002
 
Bibliographie
Histoire du Tibet Histoire du Tibet
Laurent Deshayes
Fayard, Paris, 1997

L'épopée des Tibétains, entre mythes et réalité L'épopée des Tibétains, entre mythes et réalité
Frédéric Lenoir et Laurent Deshayes
Fayard, Paris, 2002

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