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Le christianisme scandinave, histoire et particularités
Régis Boyer
Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves
à l’université de Paris IV-Sorbonne
Nous avons demandé à Régis Boyer auteur notamment du Christ des Barbares. Le monde nordique (IXe-XIIIe siècles), de nous expliquer l'audience dont a bénéficié le christianisme, – catholicisme puis luthéranisme –, en Scandinavie, audience qui ne se serait pas entendue sans quelque profonde connivence spirituelle… C'est peut-être, en effet, l'évolution de ces notions qui présente le plus d'intérêt à étudier car elle est typique des mentalités concernées.

Du paganisme au christianisme : une conversion non-violente

Dans un premier temps, on considérera le passage du Nord du paganisme au christianisme. Comme dans tous les autres domaines, il faudra faire le départ entre la légende – tenace – et la vérité. D'abord, notons la date relativement tardive de la « conversion » officielle : vers 1000, partout – le Danemark en 960, l'Islande en 999, la Norvège en 1005 et la Suède en 1020. Mais on a bien noté l'épithète « officielle ». Les Vikings, puisqu'il s'agit bien d'eux, n'avaient certainement pas attendu ces moments pour découvrir la religion « nouvelle ».

En effet, la recherche moderne établit sans contestation possible que lesdits Vikings ne furent évidemment pas les barbares pillards, violateurs et incendiaires qu'a fait d'eux la chrétienté affolée, leur première victime. Il ne faut pas se lasser de redire que « les fiers enfants du Nord » furent avant tout des commerçants particulièrement doués et bien équipés pour cette activité, qu'un concours peu banal de circonstances amena, progressivement, à se muer en pillards, là où c'était possible, lorsque la chose se pouvait. Mais leur fonction première était le commerce : l'archéologie qui devrait être notre seule source à leur sujet, le prouve suffisamment. Or, il n'était pas possible et, en fait, il était strictement interdit, quand on était chrétien, de trafiquer avec un païen, si le païen en question n'avait pas reçu une sorte de petit baptême au rabais dit primasignatio : il s'ensuit que les Scandinaves avaient une idée assez précise du christianisme, de ses habitudes et de son fonctionnement. Leurs clients aussi bien que leurs victimes de rencontre, à l'ouest comme à l'est, étaient chrétiens, en sorte que, lorsque viendra le moment, le passage ne fera pas de difficultés.

Car – il faut de nouveau insister fortement – la conversion de la Scandinavie se sera faite sans coup férir, sans guerres de religions, sans effusion de sang, sans martyre. Lorsque des chroniqueurs nous la dépeindront, nettement plus tard, sous des dehors tragiques et violents, ils ne le feront que par imitation des vies de saints qui étaient de rigueur en Occident à l'époque. On voit donc l'Islandais Snorri Sturluson, dans sa Heimskringla (vers 1225), notamment dans les textes qu'il consacre aux deux grands rois réputés convertisseurs de la Norvège, Olafr Tryggvason et Olafr Haraldsson – qui deviendra saint Olafr – donner dans tous les poncifs à la mode sur ce sujet, mais rien, absolument rien ne permet de vérifier ses dires. En tout cas sur le plan strictement religieux.


Un paganisme difficile à cerner…

D'ailleurs, tout ce que nous pouvons savoir du prétendu paganisme scandinave est notoirement flou. Nous manquons cruellement de sources authentiques : ici aussi, la règle d'or médiévale de l'imitatio aura joué à plein. Les complaisantes descriptions qui nous sont proposées dans les eddas, notamment dans celle dite en prose – due aussi à Snorri Sturluson –, ou dans certaines sagas du type dit légendaire portent réminiscences de tant de sources classiques ou bibliques que l'observateur se sent forcé de concevoir des doutes. Tout ce que nous pouvons savoir revient à quelques constatations qui ne manquent pas de décevoir : la « religion » du Nord ancien ne connaissait pas de dogmes, que l'on sache, pas de prière, elle n'avait pas de caste de prêtres dûment initiés et constitués, on ne lui connaît pas de temple non plus, en dépit de fracassantes affirmations controuvées, comme celles d'Adam de Brême ; il n'y aura guère qu'au niveau des rites et de l'éthique, ou des mœurs, que le christianisme rencontrera quelques résistances : encore convient-il de redire ici que ce fut sans grande portée. Et en vérité, il y a là une manière d'énigme que nous propose l'histoire : faiblesse du prétendu paganisme, tolérance comme forcée des Vikings en matière religieuse… L'exemple à ne pas manquer est celui de l'Islande qui se convertit officiellement, en 999 donc, par consentement unanime de son parlement ou althing, sans la moindre protestation, le seul argument avancé ayant été que « si nous voulons une seule loi, il nous faut une seule foi ».


… face à ces dispositions nouvelles du monde occidental

On peut surtout se demander pourquoi l'Église aura tant attendu pour intervenir ainsi, officiellement, dans le Nord, pour accomplir, donc, en quelque sorte, un aggiornamento. Et la réponse ne nous est pas donnée. Ce n'est tout de même que vers la fin du Xe siècle qu'interviennent ouvertement des missionnaires anglo-saxons ; ou Anschaire, moine de Corbie celui que nos sources nomment Ansgar et dont le disciple Rimbert nous a laissé une Vita, un document précieux ; ou l'on ne sait trop quel prêtre allemand comme ce Thangbrand qui se rendit en Islande et, semble-t-il, procéda de manière passablement cavalière.

Mais disons sans plus attendre que, sur le plan politique cette fois, l'affaire était de grande importance. Revenons aux Vikings : pendant deux siècles, ils avaient été confrontés au monde occidental. Ouverts, adaptables et curieux comme ils l'étaient, ils n'avaient pas pu ne pas voir que la problématique de la modernité se trouvait là et non dans leurs pays figés sur des structures anciennes. L'exemple des souverains sous le règne desquels s'est opérée la conversion est clair, et remarquablement uniforme : Haraldr Gormsson le Danois, cet Olafr Tryggvason le Norvégien que nous avons déjà nommé, Olof Sköttkonungr le Suédois ont tout de suite compris qu'ils avaient tout intérêt à substituer à l'ancien état des choses, qui, lui, remontait à des temps immémoriaux, les dispositions nouvelles ayant cours en Occident. Il paraît clair – et cela transparaît à l'évidence à propos d'Olafr Haraldsson – que la religion aura servi de moyen ou de prétexte à la modernisation des États. Ceux-ci se dotent donc d'un système monarchique pyramidal et bien hiérarchisé, à la franque – ou à la romaine ecclésiastique –, en renforçant la notion même de royauté « de droit divin ». C'est sans aucun doute sous l'influence de l'Église que le Nord va devenir un ensemble de trois États forts, centralisés, bref, calqués sur ce qui se faisait « au sud ». On laissera de côté ici le phénomène islandais qui est proprement incompréhensible et qui relève du « miracle ». Évidement, cette mutation n'ira pas sans dommages : le phénomène viking, par exemple, y perdra sa raison d'être et l'on peut dire que le passage au christianisme marquera sa fin. Une certaine aristocratie paysanne, qui plongeait des racines dans la nuit des temps, se rebellera vainement, comme en Norvège : la religion nouvelle ou bien entraînera sa perte, ou bien la ralliera à sa cause.


Le Nord, sincère et bon chrétien

Car il ne faut pas douter de la profondeur et, que l'on sache, de la sincérité de cette religion nouvelle passée dans le Nord. En quelques décennies, l'Église du Nord sera dotée d'une administration centrale située d'abord à Brême et Hambourg pour l'ensemble du Nord, puis à Lund, dans le Danemark à l'époque, puis à Trondheim en Norvège enfin à Uppsala en Suède. L'observateur est vraiment surpris du nombre d'églises, de couvents, d'écoles cathédrales qui va couvrir toute la Scandinavie. Au niveau populaire, on remarque une adoption sans failles de la foi chrétienne, visible à la floraison de saints qui vont naître dans le Nord : pensons à Eirikr et plus tard, à Brigitte en Suède, à Knud au Danemark, à Olafr ou Magnus en Norvège, et même en Islande, à deux saints évêques, Thorlakr Thorhallsson et Jon Ögmundarson. Pour ne donner qu'un exemple, l'étude de la vie religieuse en Islande entre l'an 1000 et la fin du XIIIe siècle, période sur laquelle nous sommes particulièrement bien documentés, réserve de solides surprises : le Nord aura été un « bon chrétien », sans conteste, à partir du moment où il se sera décidé – ou bien où on l'aura entraîné – à opérer cette manière de régularisation.

Au XVIe siècle, une Église trop riche et trop puissante…

Ce qu'il faut dire maintenant des événements qui vont se produire au XVIe siècle est d'un autre ordre. Car il ne s'agit plus, ici, d'acculturation au sens large, mais bien de politique. On vient de dire que l'Église s'était rapidement et solidement implantée dans le Nord. Trop ! Au bout d'un demi-millénaire, et compte tenu de la confusion notable de l'histoire des pays en question, c'est elle, l'Église, qui est devenue, et de loin, la puissance majeure. Et comme toujours en pareil cas, les abus se sont instaurés partout : les évêques notamment ont fini par constituer un pouvoir redoutable, ils sont par définition membres du Conseil du Royaume, et surtout, ils détiennent, directement ou non, les finances nationales. L'Église est trop riche : sans parler de ses possessions territoriales, le fructueux commerce des indulgences et celui des images des saints est une source considérable de revenus et les prêtres simoniaques – qui se font payer leurs services – sont une plaie de l'Église. Rome, fait étrange, n'intervient guère.

Si bien que les rois, de Danemark comme Hans, le fantasque Christian II et surtout Frederik Ier, ou, en Suède, Gustav Vasa et ses descendants – et rappelons que la Norvège, les Féroë et l'Islande dépendent du Danemark, la Finlande étant à la Suède – vont favoriser en sous-main les réformateurs lorsque ceux-ci se manifesteront. Ce n'est pas mettre en doute, par là, l'honnêteté et la qualité de ces derniers : des Danois comme Christiern Pedersen ou Poul Helgesen, un Suédois comme Olaus Petri méritent toute notre estime : leur sincérité, dans le sillage des écrits de Martin Luther, ne fait aucun doute. Mais on est fondé à penser que les souverains du Nord, au lieu de mener une politique religieuse orthodoxe, ont adopté une religion politique susceptible de favorises leurs intérêts et de mieux asseoir leur pouvoir.

… favorise le passage à la Réforme du Danemark,

Les faits seront brièvement recensés : le véritable responsable du passage du Danemark à la Réforme est Christian II (1481-1559) qui hésitera longtemps, au prix de revirements spectaculaires, entre catholicisme et luthéranisme, et qui devra fuir son royaume avant d'avoir pu conclure : il voulait ressusciter ce qui fut toujours un vieux rêve scandinave, celui d'une union entre les divers pays du Nord telle qu'elle avait été tentée une première fois, sans succès durable, à Kalmar en 1389. Il aura confondu divers idéaux, et c'est son successeur, Frederik Ier (1471-1533), au demeurant prince de souche allemande, qui, d'une part tente de satisfaire les revendications de la noblesse en octroyant une charte, håndfæstning, qui lui soit favorable, d'autre part favorise en sous-main les menées du « Luther danois », Hans Tausen. En 1530, sur le modèle de la Confession d'Augsburg, est promulguée la Confession de Copenhague, la Confessio Hafnensis, qui instaure tous les articles de foi et de pratiques luthériennes en mettant l'accent sur l'étude de la Bible et sur un humanisme de bon aloi. Le fils de Frederik, Christian III (1503-1559), édictera, en 1537, la Kirkeordinans ou Ordinatio ecclesiastica, qui fonde pour des siècles le luthéranisme danois selon des principes connus : le roi est le chef de l'Église d'État, les évêques ou « surintendants » sont de simples fonctionnaires royaux, les paroisses nomment elles-mêmes leurs pasteurs, lesquels peuvent se marier, la fortune de l'Église revient au roi mais son exploitation va en partie à l'enseignement, le vernaculaire est désormais la langue de l'Église,…


…de la Suède,

En Suède, c'est au « parvenu » Gustav Vasa (1496-1560) que reviendra la volonté de liquider les richesses de l'Église, aidé de son ami – initialement ! – le Luther suédois, Olaus Petri. À la Diète de Västerås de 1527, il pose les bases d'une véritable réforme de l'Église. Puis ses efforts tendent de plus en plus à des fins politiques, au détriment de toute véritable conviction religieuse, ce qui lui vaut l'opposition déclarée des authentiques disciples de Luther agissant en Suède. Cela justifie, d'une part la lente adoption de la religion nouvelle par le peuple, d'autre part, l'assez mince différence rituelle entre luthéranisme suédois et catholicisme qui perdure aujourd'hui encore. Mais la seconde Diète de Västerås, en 1544, liquide définitivement l'ancien état des choses. On peut laisser de côté le fils de Gustav Vasa, le hamlétien Erik XIV, pour nous concentrer sur le frère de celui-ci, Johan III (1537-1592) qui promulgue, en 1571, une Kyrkoordning, une Ordonnance ecclésiastique, définitive. Remarquons que si, la Réforme aura été de caractère assez nettement intellectuel dans un Danemark placé sous influence allemande, le luthéranisme a été plus pragmatique et plus proche de la foi vécue dans une Suède plus populaire.


…de la Norvège et de l'Islande

La situation en Norvège, dépendance danoise, sera vite dite. La Réforme aura suscité l'énergique et pittoresque figure de l'évêque Olaf Engilbrektsson qui ne fera, somme toute, qu'entériner les décisions prises à Copenhague. Le cas de l'Islande serait plus original si l'affaire n'avait suscité ce qu'il faut bien appeler une saga entre partisans du dernier évêque catholique, Jon Arason, qui sera finalement décapité – l'un des très rares martyrs de la nouvelle religion dans le Nord – et disciples du réformateur Dadi Gudmundsson. Pour le reste, nous sommes bien en situation danoise.


Humanisme, érudition et obsession éthique

D'intéressantes observations viennent à l'esprit en face de ce passage du Nord à la Réforme. En premier lieu, il n'est pas interdit de penser que ce passage aura permis, peut-être, à ces peuples, de redéfinir, de recentrer et, en tout cas, de mieux connaître et affirmer leur personnalité : la remarque vaut pour l'ensemble des pays de langues germaniques qui auront été les acteurs majeurs de cette histoire. Ainsi, si le catholicisme, comme on l'a dit, avait été une très féconde ouverture sur le « Sud » – le « miracle » islandais en est une parfaite preuve – ce repli, en quelque sorte, sur des assises autochtones immémoriales aura pu jouer le rôle d'un ressourcement. D'autant que le luthéranisme mettait fortement l'accent sur l'étude attentive des textes sacrés : cela favorisa un humanisme et une érudition dont on voit bien qu'ils étaient dans la droite ligne de l'idiosyncrasie scandinave. En même temps, cette concentration sur le factuel et le concret peut expliquer que le Nord n'ait pas connu quantité de philosophes – le nom de Kierkegaard le Danois étant une très brillante exception – mais qu'en revanche, il ait favorisé des entreprises de type théosophique comme celle du Suédois Swedenborg. La manière de solitude du chrétien luthérien en face de son Dieu peut également justifier le grand nombre de rêveurs, ou semi mystiques, ou ennemis d'un réalisme plat, comme nous en avons tant d'exemples en Scandinavie : on songe aux Islandais, bien entendu, qui sont proprement incapables de ne voir que ce qu'ils voient, mais de très grands noms, seraient-ils « athées » en principe, comme ceux du Suédois Pär Lagerkvist ou du Norvégien Knut Hamsun viennent aussi en mémoire. Il reste encore que le luthéranisme mettait l'accent sur la morale, sur les « œuvres », au détriment, peut-être, de la religion stricto sensu, sur les mœurs, sur le regard d'autrui. Il ne faut pas chercher ailleurs l'espèce d'obsession éthique qui continue toujours de définir ces mentalités, soit de manière positive – le puritanisme bien connu des penseurs et écrivains du Nord, le sens du devoir et des responsabilités que manifeste tout Scandinave –, soit négativement par cette rage de refus ou de destruction, d'angoisse existentielle, en tout cas, que disent, notamment, les films d'Ingmar Bergman.

Régis Boyer
Juin 2002
 
Bibliographie
Le Christ des Barbares. Le Monde nordique ( IX e- XIII e Siécle) Le Christ des Barbares. Le Monde nordique ( IX e- XIII e Siécle)
Régis Boyer
Le Cerf, Paris, 1987

La pénétration chrétienne dans l'Europe du nord et son  influence sur la civilisation scandinave La pénétration chrétienne dans l'Europe du nord et son influence sur la civilisation scandinave
L. Musset
In Settimane distudio del centro italiano sull'alto medioevo IXI
1967

Les marges septentrionales de l'Occident médiéval. Le Nord de la Scandinavie du IXe au XIVe siècle Les marges septentrionales de l'Occident médiéval. Le Nord de la Scandinavie du IXe au XIVe siècle

Thése multigraphiiée, Lille, 1970

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