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Le christianisme en Asie centrale
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

L'Asie centrale, de tout temps terre de passage, d'invasion, de rencontre des civilisations venues des quatre points cardinaux, est le lieu de la diversité anthropologique, linguistique et culturelle par excellence. Comment, et sous quelle forme le christianisme s'y implanta-t-il ? Quel rôle y joua-t-il ?

C'est en partant des foyers de la Mésopotamie et du plateau iranien que le christianisme a gagné l'Asie centrale. Il n'y avait pas alors d'autre voie de pénétration. Nous sommes malheureusement fort mal documentés sur l'apostolat dans le Moyen-Orient. Selon la tradition, la tâche de l'évangélisation en direction de l'est aurait été confiée à saint Thomas, ce disciple de Jésus qui, par sa bienheureuse incrédulité, avait eu le privilège de mettre sa main dans les blessures du crucifié. Avec quelques compagnons dont les noms sont conservés, il aurait prêché en Iran avant de se rendre dans l'Inde. Rien ne permet de penser que la tradition se trompe. Rien ne permet non plus d'affirmer qu'elle dit la vérité.

Quoi qu'il en soit, la religion nouvelle, née au sein du judaïsme, a dû connaître un succès relativement important. Elle s'est appuyée, comme ailleurs, sur les communautés juives qui avaient essaimé en Asie après la déportation des Hébreux à Babylone et avaient été renforcées par de nouveaux venus après la prise de Jérusalem par Titus, en 70 apr. J.-C. Bien que l'Église primitive mésopotamienne n'ait pas produit de grands penseurs comme les Églises cappadocienne ou alexandrine, elle n'était pas sans importance. En effet, elle se fit représenter au concile de Nicée (325) et avait à sa tête plusieurs évêques, dont nous ne connaissons à vrai dire qu'un seul par son nom, Jean. Il y a lieu de croire qu'elle dépendait d'Édesse, l'actuelle Ourfa, au sud-est de la Turquie, ville qui avait su garder son indépendance culturelle et s'exprimait, non en grec, comme ailleurs, mais en syriaque. Cette langue qui acquit alors plein droit de cité dans le christianisme restera l'idiome officiel des chrétiens asiatiques. Elle joua chez eux le même rôle que le latin en Occident, sans exclure toutefois les langues vernaculaires. Malgré leurs incontestables succès, il ne semble pas que les chrétiens aient réussi à former des communautés avant la fondation de l'Empire sassanide, en 226. Il se peut que celui-ci les ait stimulées en constituant une monarchie puissante et en faisant du mazdéisme la religion d'État. Mais elles durent, dès la deuxième moitié du IIIe siècle, entrer en concurrence avec le manichéisme. La religion dualiste de Mani était en effet appelée à obtenir une très large audience, tant en Occident, où elle sera traquée, qu'en Orient, où elle se répandra jusqu'en Chine et en Mongolie. De la prospérité des chrétiens aux Ve et VIe siècles, nous trouvons un témoignage indirect dans les persécutions organisées contre eux par Chahpour II (310-379) et Yazdegirt II (438-457) – la première de celles-ci, en 338, lui porta un coup sensible – et une preuve directe dans l'organisation qu'ils se donnèrent : désormais, les évêques, groupés en métropolitats, sont placés sous l'autorité d'un catholicos représentant le patriarche d'Antioche.

Le nestorianisme

Le concile de Nicée avait affirmé que le Christ était vrai Dieu et vrai homme, sans définir les rapports que les natures divine et humaine entretenaient dans l'unique personne de Jésus. Nestorius, patriarche de Constantinople (vers 380-454), crut pouvoir établir qu'en lui résidaient deux natures indépendantes, ce qui signifiait notamment que Marie n'était pas la mère de Dieu. En 431, le concile d'Éphèse, ayant à trancher la question, condamna Nestorius, ce qui eut pour conséquence de faire de ses disciples, les nestoriens, des hérétiques. L'Empire romain les combattit avec vigueur et les élimina à peu près totalement. En revanche, hors de l'empire, et particulièrement dans les possessions des Sassanides, ils ne furent pas visés en tant que sectaires. Leur doctrine devint celle, sinon de tous, du moins de la plupart des croyants.

La rupture entre les chrétiens d'Iran et l'Église romaine ne fut pas provoquée par une divergence doctrinale, mais par des considérations politiques. L'hostilité traditionnelle entre les Empires romain et iranien avait tourné à une guerre ouverte particulièrement âpre, presque sans trêve. Or, le premier, depuis l'édit de Milan (313), était devenu un empire chrétien ou, pour mieux dire, l'Empire chrétien. Quant au second, avec cette optique très orientale de confondre religion et nationalité, il considérait volontiers ses sujets chrétiens comme des étrangers, voire comme des espions ou des traîtres en puissance. À plusieurs reprises, il déplaça des communautés qu'il jugeait dangereuses ; par contrecoup, cela amenait des chrétiens dans des pays où la chrétienté n'avait peut-être pas encore pénétré.

On connaît la déportation de melchites, c'est-à-dire d'orthodoxes, qui furent installés à Romagyri, près de Tachkent, dans l'actuel Ouzbékistan, et celle de jacobites transplantés à Yarkand, au Xinjiang ou Turkestan chinois, dont Marco Polo signalera encore la présence ; ces derniers étaient adeptes d'une autre hérésie, le monophysisme, qui voyait dans la personne du Christ une seule nature où se fondaient le divin et l'humain. Afin d'éviter de telles déportations, il était nécessaire, pour les chrétiens iraniens, de prouver leur fidélité en rompant avec Rome et Byzance, et de constituer une église nationale qui ne pût pas être accusée de complicité avec l'ennemi. En 424, le catholicos nestorien de Séleucie-Ctésiphon se détacha d'Antioche et ne reconnut plus d'autorité au-dessus de la sienne. La puissance de cette Église est prouvée par le nom « monastères de Perse » que les Chinois donneront aux monastères chrétiens des VIIIe et IXe siècles, alors même que le mazdéisme aurait dû leur apparaître à juste titre comme la religion spécifiquement iranienne.

Plus tard, en partie grâce aux prédications enflammées de Narsès, mort vers 507, vint s'adjoindre, à la rupture politique, la rupture idéologique. Les nestoriens conservaient un attachement indiscutable à l'unité spirituelle de l'Église et souhaitaient débattre de leur position idéologique. Mais l'état de guerre entre Byzantins et Iraniens, puis l'invasion arabe et la constitution d'un empire musulman, par définition lui aussi en conflit avec le monde chrétien, dressa un véritable mur derrière lequel ils se trouvèrent enfermés, ce qui les obligea à vivre en vase clos.

L'occupation arabe et la substitution d'un pouvoir musulman à un pouvoir mazdéen ne semblent pas avoir aggravé la situation des chrétiens d'Iran. Elles la rendirent peut-être même, pour un temps, moins mauvaise. Les nestoriens apportèrent une importante contribution à la genèse de la civilisation islamique, notamment dans le domaine médical et astrologique, mais aussi comme traducteurs de textes anciens, ce qui leur valut une position enviable. Les liens étaient assez étroits entre le califat et l'autorité ecclésiale pour que, avec l'avènement des Abbasides en 750, le catholicos quittât Séleucie-Ctésiphon et s'installât dans la nouvelle capitale, Bagdad.

Premières chrétientés d'Asie centrale

Le christianisme n'avait pas attendu l'arrivée des Arabes pour se répandre très loin à l'est et manifester une intense activité missionnaire. Dès le Ve siècle, il avait pénétré au Seïstan, qui n'était pas encore le désert qu'en firent Gengis Khan et Tamerlan, en Bactriane (dans le nord de l'actuel Afghanistan), en Ariane (région de Herat) et en Margiane (Turkménistan actuel). En 498, les Hephthalites ou Huns Blancs (les Ye-ta des Chinois) qui avaient détruit le royaume bactrien et occupé le Pendjab s'étaient convertis en partie. En 549, ils réclamèrent l'érection d'un évêché au catholicos. Le principal centre du christianisme semble alors avoir été la ville de Merv – Mary, dans l'actuel Turkménistan – dont devaient dépendre la mission de Sogdiane, en Ouzbékistan, et celles engagées auprès des peuples de la steppe. Ici et là, des résultats, dont nous ne pouvons pas mesurer la portée, avaient été obtenus. Les Turcs, qui constituaient alors l'essentiel des hordes nomades en Asie centrale, avaient été particulièrement sensibles à la religion qui venait d'Occident. Nous le voyons à quelques indices. En 591, le Sassanide Bahram avait engagé à son service des mercenaires turcs, comme cela restera la coutume sous l'islam. Or, beaucoup d'entre eux étaient marqués du signe de la croix parce que, disaient-ils, leur mère le leur avait appliqué au cours d'une grande famine sur le conseil de chrétiens, quelque trente ans plus tôt, donc aux alentours de 560. En 624, Élie, évêque de Merv, annonce la conversion d'un chef turc et de sa tribu. Une autre conversion similaire est signalée en 781. Dès le VIIe siècle, au plus tard au VIIIe siècle, une église est construite sur le Tchou pour une communauté dont on aura des témoignages jusqu'au XIVe siècle. À la fin du VIIIe siècle, une métropole est instituée pour « le pays des Turcs », qu'il ne faut pas confondre avec celle qui existe à la même époque à Samarcande. Quand les musulmans prendront Talas en 893, ils transformeront en mosquée une grande église qui s'y trouvait. Elle ne dut pas être la seule à subir ce sort. Plus nombreuses certainement furent celles de Sogdiane qui devinrent des mosquées. J'ai des raisons archéologiques de croire que cet édifice de Boukhara, très enfoncé dans le sol, que l'on affirme être le plus ancien sanctuaire musulman de la ville à être conservé, est une ancienne église sur laquelle ont été appliqués des porches à décor islamique. En effet, son plan peut relever de l'art chrétien de l'époque, mais absolument pas de l'islam. Vers 895, dans le royaume voisin du Khwarezm, la « Chroesmie » – bas cours de l'Oxus ou Syr-Darya –, le christianisme est si bien implanté qu'on peut même envisager qu'il est la religion dominante. Ce doit être du Khwarezm que partirent les missionnaires qui évangélisèrent en partie les Khazars de la mer Caspienne, dont la classe dirigeante était juive, et où l'islam progressait, parce que les liens de ce riche pays avec les bassins de la Caspienne, de la mer Noire, et avec la Volga, étaient aussi étroits qu'anciens. Au XIe siècle encore, malgré les progrès de l'islamisation dus à l'entrée du Kharezm dans le Dar al-Islam (le monde sous domination islamique), le christianisme demeurait prospère dans cette région. Le grand savant al-Biruni dit cependant que celui-ci était melchite (orthodoxe) et en relation avec Constantinople.

Bien plus à l'est, dans cette seconde moitié du Ier millénaire, des chrétiens vivaient à Kashgar, à Khotan, à Yarkand et dans la région occidentale du Tibet pour laquelle, en 795, on désigne un métropolite. À l'époque de la domination ouïgoure (VIIIe-XIIe siècles), dans les oasis du Gan-su et du Xinjiang, en Sérinde, des communautés chrétiennes vivaient en harmonie avec des communautés bouddhiques, taoïstes, manichéennes et chamanistes… Dans la grotte aux manuscrits de Dunhuang sera notamment trouvé par Paul Pelliot un Éloge à la Sainte Trinité du VIIIe siècle. La fin du manuscrit énumère la liste de trente-cinq ouvrages nestoriens traduits par un certain King-sing (Adam) qu'on soupçonne avoir été l'auteur de l'inscription de Si-ngan-fou. Ce texte célèbre, daté de 781, est le principal témoin de la venue en 635 dans la capitale chinoise, Xian, de religieux bactriens conduits par A-lo-pen, apportant la « religion radieuse ». Il porte une double version, en chinois et en syriaque, d'un exposé du dogme et de l'histoire du christianisme en Chine depuis son introduction, et l'autorisation qui lui fut donnée par décret impérial de fonder une Église. Après une période d'essor, l'interdiction des cultes étrangers en 845 portera un coup mortel à cette Église chinoise, encore insuffisamment implantée, comme elle en portera un au manichéisme que les Ouïgours avaient adopté.

Il faut qu'au Xe siècle, l'infrastructure chrétienne ait été bien solide, malgré la pression musulmane en Asie centrale, pour qu'ait pu se réaliser la grande expansion des XIe-XIIe siècles. Il n'est sans doute pas inutile de faire remarquer qu'au fur et à mesure qu'il progresse vers l'Orient, le nestorianisme, toujours monocéphale, s'éloigne de son chef, le catholicos, de qui chaque évêque dépend directement sans passer par le métropolite. Il court ainsi le risque de voir ses provinces les plus avancées coupées de leur supérieur, et ses ouailles, perdre l'unité de la foi. Que celle-ci reste immuable ne peut guère s'expliquer que par la volonté tenace de garder des contacts et par l'usage du syriaque, ciment de la fidélité.

Le chroniqueur syriaque de l'époque mongole Bar Hebraeus, nommé aussi Abu'l-Faradj, a conservé la lettre écrite par l'évêque de Merv, Abdisho, en 1009, par laquelle il annonce au catholicos Jean VI la conversion du grand peuple turc des Kereyit ; il s'agit de ce peuple dont, plus tard, le chef portera le titre d'Ong-Khan – le roi wang, en chinois khang – et jouera un si grand rôle dans la vie de Gengis Khan. Signe évident de la souplesse et de la force d'adaptation de l'Église nestorienne, le catholicos accorde aux nouveaux convertis, dont le régime est par nécessité carné, un adoucissement des lois du carême. À la même époque sans doute, un autre grand peuple de Mongolie, turc ou mongol, celui de Naïman, s'ouvre aussi au christianisme. Il en fera la religion de son souverain et de la majorité de ses sujets au XIIIe siècle. Je ne suis pas très convaincu de la qualité de la foi des Naïman chez qui le chamanisme semble encore très virulent et dont le roi, le célèbre Kütchlüg, se montrera un peu plus tard assez versatile pour passer au bouddhisme, dont il sera aussi mauvais adepte qu'il avait été mauvais disciple du Christ. Je le suis bien plus de la foi des Kereyit et de celle d'un troisième peuple turcophone qui adopta le christianisme, les Öngüt. À l'époque des Tang (618-907) les Öngüt vivaient au nord-est de la boucle du Fleuve jaune, au pays ordos. Sous les Jin, on les trouve, après une déportation ou une émigration partielle, en Mandchourie méridionale. Ils occupent alors de vastes territoires s'étendant de ce pays jusqu'à la zone de leur habitat primitif. La date de leur conversion serait à peu près la même que celle des Kereyit, voire un peu antérieure, et elle aurait été totale et profonde. C'est par centaines que l'on a retrouvé des croix de bronze dans l'Ordos. Il se peut que les Öugüt soient à l'origine de la pénétration superficielle ou ponctuelle du christianisme chez les Tatars, ce peuple turc ou mongol installé en Mongolie du Nord et demeuré extrêmement barbare. Deux textes chinois, évoquant les années 1089 et 1100, nomment deux de leurs chefs aux noms chrétiens, Marc et Jean.

Pour être moins spectaculaire qu'en Mongolie et de moindre conséquence, le succès du christianisme n'était pas négligeable à l'ouest des steppes. Il était dû en grande partie aux Comans, appelés Polovtses par les Russes, et Kiptchaks par les musulmans. Ce peuple avait supplanté les Khazars dans les plaines au nord de la mer Noire au XIe siècle. L'existence, au moins à partir de 1200, d'un clergé turc chez les Comans était un atout considérable. En effet, le turc coman servait de lingua franca de la Caspienne aux frontières chinoises. Alliés des Géorgiens du Caucase pour fermer la route à l'Islam, les Comans avaient fait baptiser beaucoup des leurs à la demande du roi de Géorgie, David II. Par eux était enfin jeté un pont entre les chrétiens du Proche-Orient et ceux de l'Asie centrale. On a beaucoup appris grâce à un remarquable ouvrage retrouvé dans la bibliothèque de Pétrarque, le Codex Comanicu, qui date approximativement de 1330, et contient, d'une part un lexique persan, latin et turcoman, d'autre part un ensemble de textes sacrés.

Un autre grand peuple turc – celui des Qarluq – que certains disent avoir été chrétien, peut avoir pris le relais. Il est envisageable que relèvent de lui les deux cimetières chrétiens, distants de cinquante-cinq kilomètres, l'un sur le Tchou, l'autre près de Pichpek (Frounzé). Le premier, petit, et le second, très vaste, comprennent plus de trois mille sépultures. Celles-ci ont livré plus de 550 inscriptions en syriaque et en turc, dont 80 pour cent sont datées. Les plus anciennes remontent à 1201, les plus récentes, à 1345. Elles font connaître le clergé, des maîtres d'école et l'appartenance à l'Église de hauts dignitaires, begs (beys) ou émirs. Les plus anciennes de ces tombes remontent à la vieille communauté chrétienne dont nous avons parlé. Des travaux de fortification furent certainement effectués, pour résister à l'islam, par l'Empire bouddhiste des Qara-Khitaï. Celui-ci domina la région de 1130 à 1211 environ et vit le nestorianisme d'un œil assez bienveillant. Il permit même la conversion de quelques-uns de ses membres. On connaît notamment un chef qui fit baptiser son fils sous le nom d'Ilich (Élie). Quant aux tombes les plus récentes, elles relèvent de l'époque de l'hégémonie mongole. Que ce grand mouvement d'évangélisation ait pu toucher les nomades oghuz qui faisaient paître leurs troupeaux au nord du Syr-Darya n'aurait rien d'extraordinaire. Je suis maintenant enclin à partager l'avis de ceux qui voyaient des chrétiens ou des hommes soumis à l'influence chrétienne en ces Seldjoukides, Israël, Mikhaël et Musa (Moïse), appelés à la carrière que l'on sait en Iran, au Proche-Orient arabe et en Anatolie. On a longtemps rejeté cette hypothèse et je l'ai fait moi-même. Pourtant, à présent, j'incline à faire mienne l'opinion, peut-être un peu excessive, que Lev Gouliliov a émise en 1970. Selon cet historien, il y a eu une véritable implantation des valeurs chrétiennes dans les steppes, et les nestoriens ont été les seuls à transmettre aux Turcs des notions religieuses abstraites, très difficiles à assimiler par eux.

L'Empire mongol amena un total bouleversement en Asie et, pour le christianisme, deux faits nouveaux. Le premier est la déportation de populations chrétiennes dans les régions les plus diverses, avec une ampleur sans commune mesure avec celle effectuée par les Sassanides. Le second est l'intervention de l'Église catholique romaine et de l'Église arménienne.

Rien ne permet d'affirmer que les Arméniens ne se soient pas aventurés en Asie centrale avant l'Empire mongol, mais nous n'en avons aucune preuve. En revanche, leur présence agissante est plus qu'attestée aux XIIIe et XIVe siècles dans toutes les régions sous la domination de Gengis Khan, et de ses successeurs. Dans leur royaume de Cilicie, les Arméniens s'étaient franchement ralliés aux envahisseurs. Ils en tirèrent aussitôt des bénéfices. En 1253, le roi Hayton, à la suite de son connétable Sempad, avait fait le voyage jusqu'à la cour impériale du nord de la Mongolie. Guillaume de Rubrouck, à la même époque, rencontra des Arméniens au camp de Sartak et à la cour du grand khan Mongka. À Zayton (Quanzhou), une « riche matrone arménienne » avait fait construire à ses frais une église au début du XIVe siècle et l'archevêque latin de Pékin, Jean de Monte Corvino, se consacra, pendant une époque de sa vie, uniquement à la communauté arménienne. On a par ailleurs retrouvé en Mongolie du Nord la tombe d'un évêque arménien mort en 1324 ou en 1325…

Les déportations des Mongols jetèrent des chrétiens un peu partout dans l'empire et nous savons bien que, de ces malheureux, nous ne pouvons avoir qu'une connaissance très partielle. Ils devaient être foison. Il y avait des Allemands à Talas qui travaillaient le fer. Le franciscain Jean de Plan Carpin rencontra des Russes et des Hongrois « qui avaient vécu continuellement avec les Tartares ». Son compère Guillaume de Rubrouck fit avec émotion la connaissance à Karakorum, la capitale mongole, d'un certain Guillaume Buchier, naguère orfèvre à Paris, et d'une jeune Lorraine de Metz, nommée Pâquette. Des Alains du Caucase formaient la garde impériale à Pékin et jouissaient de nombreux privilèges. Quant aux Géorgiens au service de l'empire, ils étaient, dit Benoît de Pologne, très respectés à cause de leur bravoure et de leurs qualités guerrières.

Des rumeurs parvenaient en Europe sur la conversion réalisée ou imminente des souverains mongols. Une légende bien accréditée évoquait même l'existence d'un certain prêtre Jean, sre part, les Tartares, comme on les appelait, avaient envahi la Pologne, la Hongrie et la Croatie ; ils avaient atteint l'Adriatique en 1241-42, et constituaient une menace pour l'Occident. Tout cela incita la papauté et le roi de France à leur envoyer des messagers, moitié missionnaires, moitié ambassadeurs. Les deux grands ordres mendiants récemment fondés au début du XIIIe siècle, les dominicains et les franciscains, en fournirent le personnel. Parmi les premiers qui partirent pour un prodigieux voyage dont on a peine aujourd'hui à mesurer l'audace et les difficultés, et qui en revinrent, on peut citer le dominicain Simon de Saint-Quentin (1245) et surtout les franciscains Jean de Plan Carpin et Guillaume de Rubrouck (1251 et 1253), lesquels doivent leur célébrité à leur remarquable personnalité et aux récits qu'ils firent de leur mission. Maints autres les imitèrent que l'on ne connaît que par un nom, que par un court texte. Beaucoup enfin demeurent dans un anonymat absolu. En 1289, Jean de Monte Corvino, envoyé par Nicolas IV, fonda la mission de Chine à laquelle participèrent Gérard Albuini, Peregrino di Castello et André de Pérouse. Le bienheureux Odoric de Pordenone y participa aussi ; il fut le premier à visiter Lhassa et, de retour à Avignon, rédigea un ouvrage avant de mourir, en 1331. La réouverture de ce qui avait été la « route de la soie » fit partir, derrière eux, les marchands, Génois surtout, et aussi Vénitiens. Ils furent innombrables et l'on rencontre encore, de-ci de-là, perdue dans l'immensité asiatique, une pierre tombale qui porte un nom français ou italien. Les premiers dont nous connaissons l'existence sont les Polo qui allèrent en Chine pour la première fois en 1261, puis à nouveau avec le jeune Marco qui y séjourna de 1271 à 1295.

Le Livre des Merveilles de Marco Polo, les écrits des hommes politiques arméniens Sempad et Hayton, ceux des moines et évêques contribuent à esquisser un tableau des chrétientés au cœur de l'Asie à l'époque mongole. À travers ces ouvrages, on voit renaître les métropoles nestoriennes, sur un territoire qui s'étend depuis Pékin et le Shaanxi jusqu'en Iran. Surgissent de l'oubli les évêchés catholiques de Saray, sur la Volga, d'Ourgentch, près de la mer d'Aral, de Samarcande, institué en 1329 pour Thomas Mancarollo de Plaisance, d'Almalik, et bien d'autres encore. Cette présence de l'Église romaine semble relever du prodige, car enfin, les obstacles ne manquaient pas et il fallait une bien grande foi pour les surmonter ! L'islam, en pleine expansion, était naturellement hostile. Dans des crises de fanatisme, il ne manquait pas, quand il le pouvait, de s'attaquer aux centres chrétiens. Le vieux foyer de l'Ili fut ainsi assailli dans sa capitale d'Almalik en 1339. L'évêché et le couvent franciscains furent détruits, cinq religieux et quelques laïcs mis à mort. Jean de Marignoli en relèvera les ruines en 1341 et pourra alors librement prêcher et « procéder à de nombreux baptêmes ». Les nestoriens se montraient hésitants, parfois favorables au point de se rallier à Rome, plus souvent hostiles devant ce qu'ils considéraient comme une rivalité d'origine étrangère. Cette attitude s'explique en partie parce que les Latins les traitaient d'hérétiques et essayaient de les convertir. Les routes à parcourir étaient longues et bien sûr dangereuses. Nous possédons une longue liste de religieux qui disparurent sans laisser de traces. De plus, la barrière linguistique était de taille. Pour prêcher le Christ, il fallait se faire comprendre.

Maints Occidentaux possédaient l'arabe, appris aux croisades, mais on ne le parlait pas en Asie centrale. L'arménien et, plus encore, le turcoman étaient les véhicules de la prédication. Le franciscain Johanem, dans ses Lettres de 1321 et des années suivantes, déplore que Français et Italiens ne sachent pas le turc comme les Allemands, les Anglais et les Hongrois. Malgré tout, l'Église progressait ! Déjà au milieu du XIIIe siècle, André de Longjumeau, envoyé de saint Louis, signale l'existence de nombreuses communautés chrétiennes indigènes en Asie centrale. Le connétable d'Arménie, Sempad, en 1248, écrit : « Les chrétiens se sont placés sous la souveraineté du khan qui les a reçus avec grand honneur, leur a accordé des franchises et a défendu qu'on les moleste. »

C'était bien grâce aux Mongols – Sempad l'avait admirablement compris – que le christianisme se montrait florissant. L'Europe s'imaginait qu'ils étaient convertis ou qu'ils étaient toujours à la veille de le faire. Elle se trompait. Peu de princes, en définitive, se feraient chrétiens. Citons Toktaï, Eldjigideï et Noyan. Le premier, un khan de la Horde d'Or converti en 1312, serait mort sous la robe franciscaine. Du second, nous savons qu'il était khan des Mongols de Djaghataï, dans l'Asie centrale. Le troisième, dont les étendards étaient frappés de la croix, fut le rival malheureux de Koubilaï dans la course au pouvoir suprême. Mais les empereurs mongols, sans être chrétiens eux-mêmes, entretenaient des relations étroites avec les chrétiens et étaient favorables à leur foi. Ils le devaient aux Öngüt, cette grande tribu turcophone dont nous avons évoqué la conversion. Du vivant même de Gengis Khan, en 1204, les Öngüt s'étaient ralliés à eux spontanément et avaient rendu au conquérant un singulier service au temps difficile de ses débuts. Celui-ci ne l'avait pas oublié. Il avait donné sa fille en mariage au roi des Öngüt, établissant ainsi une tradition d'union matrimoniale entre la famille impériale et la famille royale öngüt, ce qui lui donnait le haut statut de « gendre ». Hülegü (1253-1265), vice-roi (ilkhan) de Perse, épousera une chrétienne, une maîtresse-femme, comme il y en avait beaucoup à l'époque. Mongka, le grand khan (1251-1259), était fils d'une chrétienne. Koubilaï (1260-1294) mariera encore deux de ses petites-filles au prince öngüt Körküz – Georges – une des hautes figures du XIVe siècle. La mère de ce nestorien rallié à Rome était d'ailleurs elle-même une fille de Koubilaï. On a retrouvé dans sa capitale, Olon-süme, dans l'actuelle Mongolie intérieure, deux églises, l'une nestorienne, l'autre catholique, avec un étonnant décor gothique, unique en Extrême-Orient.

Tous ces princes dont les mères et les épouses étaient chrétiennes ne pouvaient exprimer que de bons sentiments à l'égard du christianisme. Reines ou reines-mères mettaient leur influence à favoriser l'Église. C'est pourquoi l'on trouvait souvent des chrétiens à des postes de commande, Plan Carpin parle de ceux qui sont au service de Guyuk (1246-1248). On sait que les deux maîtres de son administration, Qadaq et Tchinqai, appartenaient à l'Église. Mongka avait comme conseiller le Kereyit nestorien Bolghaï… L'étonnante aventure de deux Turcs nés près de Pékin illustre l'influence des Öngüt sur la monarchie mongole. Tous deux avaient décidé d'entreprendre le pèlerinage de Jérusalem : le premier, Marcus, né en 1224, devint, en 1281, patriarche des nestoriens sous le nom de Mar Yaballaha III parce qu'en tant qu'Öngüt on le savait proche du trône. Le second, Rabban Sauma, né vers 1225, fut ambassadeur en Europe dans les années 1280. Il visita Constantinople, Rome, Paris, où Philippe le Bel le reçut, et la Guyenne, où il séjourna près du roi d'Angleterre. Il écrivit ses souvenirs de voyage, dont nous possédons une version résumée.

Le ministre de l'ilkhan, qui est aussi un très grand historien de langue iranienne, Rachid al-Din, se plaindra ouvertement de la femme de Huhegü qui, dit-il, s'attache à « protéger les chrétiens […] au point que, dans toute l'étendue de l'empire, on élevait journellement de nouvelles églises ». Le voyageur marocain Ibn Battuta, en 1333, gémira de ce que Djenkchi, khan djaghataï de l'Ili, « tourmente les musulmans, traite injustement ses sujets et permet aux juifs et aux chrétiens de réparer leur temple » : un comble, en effet !

Le sort du christianisme était dès lors lié à celui de l'Empire mongol. L'effondrement de ce dernier lui porta un coup mortel. Au Proche-Orient, la réaction de l'islam, humilié, brimé, qui s'était cru perdu, fut des plus vives et les communautés chrétiennes devinrent les premières victimes. La rupture des relations commerciales et culturelles entre l'Occident et l'Extrême-Orient isola totalement, derrière la barrière islamique, les communautés chrétiennes de l'Asie centrale abandonnées à la pression musulmane. Elles ne disparurent certainement pas très vite, mais un peu trop tôt pour que les missions des temps modernes puissent leur venir en aide. Le jésuite Benoît de Goës aura la surprise, en 1602, d'entendre le roi de Kashaar reconnaître dans la doctrine qu'il lui expose la religion de ses ancêtres. Plus près de nous, en 1935, le père A. Mostaert rencontrera en Ordos des Mongols qui portent des noms chrétiens et vénèrent la croix. On admet en général que la petite communauté catholique de Tsparang, au Tibet, dispersée par le roi du Ladakh, avait été fondée par un jésuite au début du XVIIe siècle. Rien ne prouve qu'elle fut une création ex nihilo. Elle pourrait être la résurrection d'une communauté médiévale. Dans ce cas, ce serait, à notre connaissance, la seule en Asie centrale à avoir subsisté.

Jean-Paul Roux
Avril 1996
 
Bibliographie
Recherches sur les chrétiens d'Asie centrale et d'Extrême Orient Recherches sur les chrétiens d'Asie centrale et d'Extrême Orient
Paul Pelliot
Editions de la Fondation Singer-Polignac, 1984

Vie et mort des chrétiens d'Orient Vie et mort des chrétiens d'Orient
Jean-Pierre Valognes
Fayard, Paris, 1994

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