Malgré son éloignement et son inaccessibilité, le Tibet est entré dans la stratégie missionnaire chrétienne comme les autres pays ou régions d'Asie. La seule différence tint justement à ces conditions géographiques ; les missionnaires ne se lancèrent à l'assaut du Toit du monde qu'à partir du XVIIe siècle. Jusqu'au milieu du XXe siècle, avec de longues parenthèses, des dizaines de prêtres ou de pasteurs tentèrent ce qui s'avéra impossible : christianiser l'un des bastions du bouddhisme. Laurent Deshayes auteur d'une Histoire du Tibet (Fayard, 1997), replace ces tentatives de christianisation dans toute la complexité géographique, politique et religieuse du monde tibétain.
Capucins et jésuites, les premières tentatives (XVIIe-XVIIIe siècles)
Il ne fait nul doute que le christianisme, du moins sa forme nestorienne si présente au cœur de l'Asie, était connu des Tibétains en des temps reculés. L'établissement de l'empire tibétain (VIIe-IXe siècles) mit le pays en relations avec les populations d'Asie centrale et de haute Asie avec lesquelles on rivalisa pour le contrôle de la route de la Soie. L'installation, même temporaire, des Tibétains dans les oasis de Dunhuang (Gansu) ou dans le bassin du Tarim (Xinjiang) s'accompagna nécessairement d'échanges culturels. Mais il ne subsista rien de ces rencontres et ce ne fut que des siècles plus tard qu'un contact avec le christianisme se fit. À l'origine de l'envoi des missionnaires, on trouve un mythe récurrent de l'Occident médiéval, celui de l'existence du royaume chrétien du Prêtre Jean, oublié, niché quelque part au cœur de l'Asie. C'est cette croyance qui, au XIIIe siècle déjà, avait poussé le roi de France Louis IX à déléguer en Extrême-Orient des religieux chargés d'établir un lien avec cette chrétienté perdue, afin de pouvoir prendre en étau les musulmans qui occupaient la Terre sainte. Trois cents ans plus tard, à la fin du XVIe siècle, les jésuites portugais installés dans le nord de l'Inde entendirent des nouvelles inespérées pour eux, qui ne formaient qu'un minuscule îlot occidental : de l'autre côté de la barrière himalayenne, une communauté était installée, organisée à la manière chrétienne et célébrant des rites qui, d'après la rumeur, étaient très proches des leurs, sinon semblables. De 1624 à 1634, plusieurs expéditions furent organisées vers le Tibet occidental. Si l'on fait abstraction des épreuves physiques considérables qu'imposait le franchissement de l'Himalaya, l'accueil réservé aux missionnaires par la famille royale du Gugé, un vestige des anciennes dépendances de l'empire tibétain, fut plutôt positif. Suffisamment pour qu'en 1626, une église fût bâtie et consacrée par les prêtres. Mais les aléas de la politique locale, la jalousie aussi des religieux tibétains, entraînèrent l'expulsion définitive des jésuites en 1634. Le Tibet resta un objectif de la Compagnie, mais aucun nouveau missionnaire ne parvint à franchir l'Himalaya. En 1703, le monopole de l'évangélisation du haut plateau fut confié aux capucins qui, en 1706 puis en 1716 installèrent un embryon de mission à Lhassa. Orazzio della Penna, le dirigeant de la seconde expédition, eut la surprise de découvrir un jésuite, Ippolito Desideri, qui, malgré le privilège des capucins, avait obtenu du pape l'autorisation d'évangéliser le Tibet. Il n'en repartit qu'en 1721, quand la Compagnie le rappela en Inde. De même que le jésuite, la mission capucine eut bien du mal à survivre, non qu'elle fût rejetée mais le Tibet traversait une des périodes les plus tumultueuses de son histoire : rivalités autour du pouvoir, invasions mongoles et chinoises ponctuèrent leur séjour. En 1740, démunis de tout, ils décidèrent de quitter le pays, laissant derrière eux une chapelle, bâtie en plein cœur de Lhassa, mais pratiquement aucun converti. Les relations épistolaires entamées entre le pape et le Dalaï Lama n'eurent aucun lendemain. À peine entrouvert, le Tibet se refermait.
Les pionniers français (XIXe siècle)
L'épopée des PP Huc et Gabet est une des pages les plus célèbres de la conquête du Toit du monde par les missionnaires. Lazaristes installés en Mongolie, les deux prêtres se heurtaient au bouddhisme de rite tibétain et aux croyances locales dans leur œuvre de christianisation. Ils conçurent alors un projet téméraire : frapper le bouddhisme au cœur, de manière à ce que son édifice vacillât suffisamment pour que la conversion de toutes les populations de rite tibétain pût s'effectuer aisément. Ils partirent pour le Tibet en 1844, déguisés, et après un voyage d'environ un an et demi, entrecoupé de haltes, freiné par les rigueurs du climat, ils parvinrent enfin à Lhassa. Leur séjour fut assez bref, environ six semaines, mais, démasqués, ils réussirent à rencontrer l'un des hommes les plus puissants d'alors, le ministre Shatra Wangchug Gyelpo, qu'ils considérèrent à tort comme le régent du pays. Au début de 1846, leur expulsion, ordonnée par le représentant de l'empire chinois, mit un terme abrupt à leur séjour, mais pas au rêve tibétain. Dans la même période, et sans aucun lien avec l'aventure de Huc et Gabet, le Tibet devint l'un des objectifs du Saint-Siège. L'ouverture manu militari de la Chine à l'occasion de la première guerre de l'Opium (1839-1842) permit aux Puissances de s'engouffrer dans la brèche faite par la Grande-Bretagne. En 1844, le traité de Huangpu offrait à la France de nombreux avantages dans l'empire du Milieu, dont la possibilité tacite d'implanter le christianisme. Rome observait et, en 1846, alors que les deux lazaristes venaient d'être expulsés de Lhassa, le pape Grégoire XVI (1831-1846) confia la christianisation du Tibet à la Société des Missions étrangères de Paris. La Société avait prouvé son dynamisme depuis sa fondation au XVIIe siècle, et elle occupait une position dominante dans l'évangélisation de la Chine depuis la suppression de la Compagnie de Jésus. Elle en était même devenue la pierre angulaire, ceci malgré d'incessantes persécutions ; en ce milieu du XIXe siècle, elle comptait de nombreux néophytes dans la grande province du Sichuan, voisine du Tibet. Une fois la Chine entrouverte, c'est donc naturellement aux missionnaires de la province que fut confiée la lourde tâche de préparer l'évangélisation du haut plateau. Dès sa fondation, la Mission dite « du Thibet », marquait l'alliance du sabre et du goupillon. Les débuts furent hésitants. Le premier évêque du Tibet, Mgr Pérocheau (1846-1857), balançait entre l'accès jusque-là pratiqué, la voie des Indes, et l'accès par le Sichuan. Une première tentative, menée par le P. Renou dès 1847 à partir de la Chine, se solda par un échec. Finalement, la voie indienne fut retenue et, entre 1850 et 1854, une série d'expéditions fut conduite par les PP. Krick, Rabin, Bernard et Bourry dans la région himalayenne encore inexplorée des Indes orientales – l'Assam, actuel Arunachal Pradesh – et au Bhoutan. Ce fut un échec. En 1854, au terme de ces tentatives, le bilan était catastrophique : sur les quatre prêtres envoyés par la Société, deux avaient été assassinés – Krick, Bourry –, Rabin avait perdu la raison et pris la fuite et le dernier, Bernard, dut quitter la région. Une ultime tentative par le royaume tibétophone du Ladakh en 1857 dans le nord-ouest de l'Inde, se solda aussi par un échec. L'Himalaya semblait totalement infranchissable. Dans ce même laps de temps, une seconde équipe s'était mise en place au Sichuan avec pour chef le P. Renou. Déguisé en Chinois, il parvint à séjourner dans un monastère tibétain du nord du Yunnan, puis, après quelques allers et retours, il se lança vers le Tibet, fort des renseignements transmis par Huc et Gabet. Son objectif était de rencontrer le ministre que les deux lazaristes avaient croisé à Lhassa, et d'obtenir de lui l'autorisation de se rendre dans la capitale. Ce fut de nouveau l'échec mais, en 1854, les missionnaires parvinrent à acheter un petit domaine dans l'extrême sud-est de la grande province orientale du Tibet, le Kham. Ce succès ne fut qu'apparent. Même s'ils parvinrent à faire quelques nouveaux chrétiens, les prêtres se heurtèrent très tôt aux autorités tibétaines qui, à partir de 1859, commencèrent à ordonner des attaques contre eux et leurs quelques ouailles. En 1861-1862, le voyage au Tibet oriental du nouvel évêque, Thomine-Desmazures (1857-1864), ne changea rien. Les chrétiens étaient définitivement indésirables. Du coup, les installations missionnaires se renforcèrent dans les Marches tibétaines du Sichuan, majoritairement peuplées de Tibétains. Là, même si elle était très relative et symbolique, la présence des autorités chinoises permettait de faire jouer les clauses de protection des catholiques obtenues par la France lors de la signature du traité de Pékin de 1860.
L'alliance du sabre et du goupillon (XXe siècle)
L'échec des démarches faites par les missionnaires pour établir des relations pacifiques avec les autorités religieuses et gouvernementales du Tibet, parfois appuyées par le gouvernement de Napoléon III, poussa les membres de la Société à réviser leur attitude. La politique missionnaire balança dès lors entre deux tendances : d'une part, s'appuyer sur la diplomatie française, et d'autre part utiliser au mieux les représentants de l'empire du Milieu. Cette logique, où se mêlaient nationalisme et prosélytisme, reçut un accueil favorable à Paris où l'on vit d'un assez bon œil ces religieux qui pouvaient, idéalement, former un maillon entre le Yunnan, où la France était bien implantée, et le cœur de l'Asie, voire le Tibet. L'installation durable des autorités françaises en Indochine à partir des années 1880 renforça encore cet espoir d'une France coloniale qui, laissant le champ libre à la Grande-Bretagne en Inde, en Asie centrale, sur les côtes et à l'embouchure des grands fleuves chinois, se forgerait une zone d'influence allant de la mer de Chine au Tibet oriental. Selon cette optique, la France se plaçait avantageusement sur les grands réseaux marchands d'Asie centrale et du Tibet, dont les missionnaires vantaient la richesse en or, platine, musc et fourrures. Le discours anticlérical qui agitait la classe politique française à la même époque n'eut aucun effet pour les missionnaires et, loin des luttes franco-françaises, missionnaires et diplomates parlaient à l'unisson. L'obstacle à vaincre était de taille : les monastères tibétains qui, même sous la juridiction chinoise du Yunnan et du Sichuan, entretenaient d'étroites relations avec ceux de Lhassa où le gouvernement de Pékin admettait n'avoir aucun pouvoir, ni aucun droit. Toutes les installations chrétiennes dans les Marches tibétaines eurent à souffrir des édits émanant du Tibet qui ordonnaient l'expulsion des prêtres et interdisaient l'implantation du christianisme. Les principautés tibétaines, pourtant sous l'autorité de la Chine, relayaient activement ce discours.
Jusqu'au début du XXe siècle, les missionnaires firent des va-et-vient entre la frontière sino-tibétaine et les régions majoritairement chinoises du Sichuan, où l'évêché était installé depuis 1867 à Tatsienlou, l'actuelle Kangding, et passèrent une partie de leur temps en interminables procès pour obtenir des indemnités. L'invasion du Tibet par les troupes anglo-indiennes en 1904 fut un tournant. D'abord, car elle laissa espérer qu'enfin le haut plateau serait ouvert à la christianisation, ensuite car la Chine, sentant la menace, renforça sa présence et son autorité dans les régions tibétaines frontalières du Tibet, au Sichuan et au Yunnan, là où vivaient les missionnaires. Saluant à l'été 1904 la chute de Lhassa, « la capitale maudite », les prêtres misèrent aussi sur l'empire du Milieu dont les agents souhaitaient, comme eux, la soumission, voire la disparition, des pouvoirs monastiques et seigneuriaux des Marches tibétaines. Le refus des Tibétains, notamment des moines, de se plier aux réformes agraires et à l'exploitation minière imposées dans les Marches se transforma rapidement en révolte. En 1905, sur les conseils des missionnaires français, le monastère de Batang, l'un des plus importants foyers de la rébellion, fut attaqué et ses moines massacrés. La réplique fut sans concession : quatre missionnaires furent capturés, puis torturés avant d'être tués. Un an plus tard, en juin 1906, alors que le soulèvement était général, le dernier grand refuge des révoltés, le monastère de Sampéling, fut à son tour détruit et la population qui, par milliers, s'y était réfugiée fut massacrée. Zhao Erfeng, l'administrateur impérial chargé de la répression, était loué par les missionnaires, mais pour beaucoup, révoltés tibétains et soldats chinois confondus, il était qu'un « boucher ». La lune de miel avec la Chine fut d'assez courte durée malgré les grands espoirs que nourrissaient les prêtres. La collaboration entre l'évêque, Mgr Giraudeau (1901-1936), et Zhao permit toutefois de réintégrer les postes perdus lors de la révolte et d'en créer de nouveaux, mais il n'était toujours pas question de pénétrer au Tibet même.
En outre, le retrait des Britanniques du Tibet, les nouveaux accords signés entre la Chine, la Grande-Bretagne et la Russie (1906-1908) faisaient du pays un état dépendant de Pékin, ce qui pour la France marquait l'abandon de ses ambitions géostratégiques. Pour preuve, lorsque le XIIIe Dalai Lama (1876-1933) proposa une alliance à la France en 1908 pour court-circuiter les manœuvres chinoises, Paris refusa et se rapprocha encore de Pékin. La Révolution républicaine chinoise de 1911 sema un grand désordre, et les années qui suivirent plongèrent les prêtres au cœur des conflits que se livraient les seigneurs de la guerre du Sichuan, du Yunnan, et les monastères et les princes des Marches qui, bien que théoriquement déchus et soumis, n'en gardaient pas moins une grande autorité. Deux guerres frontalières entre le Tibet et la Chine (1917-1918, début des années 1930) compliquèrent encore l'affaire pour les catholiques puisque, à l'issue de la seconde, le territoire de l'ancienne mission de Yerkalo (Yanjing) fut perdu par le Sichuan, au profit du Tibet. Les missionnaires se trouvaient donc dans une situation inédite depuis les années 1860 et leur expulsion du sol tibétain : ils disposaient d'une installation sur le territoire de Lhassa dont le gouvernement, par intermittences, fit preuve de bonne volonté pour leur faciliter l'existence.
Les missionnaires délaissèrent toutefois leur rêve de conquête apostolique du Tibet pour se concentrer sur les Marches où un important travail se fit vers Tatsienlou (Kangding), au Sichuan, et dans la région du haut Mékong, au Yunnan, à la population composite formée de Tibétains, de Mosos, de Naxis, et de Lisus. L'action caritative avait toujours été l'une des composantes de la vie missionnaire, dans le monde tibétain comme ailleurs, mais à compter des années 1910, et surtout à partir dans les années 1930, ce fut là la principale source de succès : des dispensaires, une léproserie et ses annexes, ainsi qu'un ambitieux projet d'hospice d'altitude en formaient le nouveau fondement. Pour venir à bout de la tâche, la Société des Missions étrangères fit appel aux franciscains, aux sœurs franciscaines de Marie, et aux chanoines du Grand-Saint-Bernard auxquels échurent la plupart des installations du Yunnan tibétain. La Révolution communiste chinoise brisa l'élan. Passés les premiers tourments de 1949, une accalmie permit aux plus utopistes de croire en la tolérance religieuse apparente du nouveau gouvernement, mais on déchanta rapidement. Dès 1950, les premières brimades touchèrent le clergé catholique chinois ; en 1952, tous les prêtres de la Mission du Tibet, devenue l'évêché de Kangding, furent expulsés après avoir été pour certains torturés ou au moins maltraités par les troupes et les administrateurs de la nouvelle Chine.
L'impossible rencontre
Hormis durant les premières tentatives de christianisation des XVIIe-XVIIIe siècles, où les relations avec les autorités tibétaines furent plutôt bonnes, les prêtres furent tous rejetés. De 1846 à 1952, plus d'une dizaine de membres de la Mission du Tibet furent assassinés et, au moins jusque dans les années 1920, tous ceux qui vivaient à proximité immédiate des monastères tibétains étaient en danger sinon de mort, du moins d'être maltraités. Le dernier à y laisser la vie fut le P. Tornay, du Grand-Saint-Bernard, qui renoua avec le rêve tibétain et partit sur la route de Lhassa. En 1949, des moines le massacrèrent à courte distance de la frontière sino-tibétaine. Les causes de ces échecs sont nombreuses. Pour les premières tentatives, l'échec fut causé par l'absence de stratégie de Rome, et c'est plus le manque de moyens en hommes et en argent que le rejet des autorités qui fut à l'origine du départ des prêtres. Dans le cas de Huc et Gabet, les autorités tibétaines, finalement assez accueillantes, se réfugièrent derrière les décisions des représentants de l'empire chinois et, malgré ce que put écrire Huc, elles ne manifestèrent jamais le moindre désir de venir en aide aux lazaristes, et encore moins à la diffusion du christianisme.
Dans l'imaginaire occidental, et les prêtres en étaient les vecteurs ou les victimes, c'est selon, le Tibet et sa religion restaient indissociablement liés au mythe de la chrétienté perdue, à la fois physiquement et spirituellement. À cause de ce filtre intellectuel qui rendait opaque le monde dans lequel ils évoluaient, l'intérêt porté à la culture tibétaine fut pratiquement nul, autant pour les premiers que pour les derniers missionnaires. À côté de la littérature religieuse – traduction des Évangiles ou des Psaumes –, il ne reste d'eux que quelques noms, comme Desgodins ou Goré, qui marquèrent les travaux de tibétologie, quelques pages sur l'histoire et les coutumes, et surtout des grammaires, des lexiques et des dictionnaires, fort intéressants au demeurant. Il n'existe aucune véritable étude des traditions et de la société comparable à ce que leurs confrères ont pu rédiger en Inde ou dans le sud-est asiatique par exemple. Le comportement des religieux fut une autre cause d'échec. Grands chasseurs, fumeurs, les prêtres choquaient. De plus, nombreux sont les témoignages qui relatent l'extrémisme missionnaire, où l'on n'hésitait pas à détruire statues et objets de culte. À cause de cela, presque tous furent perçus comme des fauteurs de trouble, responsables des épidémies, des mauvaises récoltes ou des aléas climatiques. Le rejet des populations fut, à cet égard, plus viscéral que raisonné, mais tout aussi efficace. Du côté tibétain, il n'y eut vraisemblablement pas de rejet de la religion chrétienne en soi, qui était d'ailleurs largement inconnue ; ce fut plutôt pour des raisons mêlant croyances locales et intérêts financiers ou socio-politiques que les missionnaires furent pourchassés avec une très grande violence. Ils mettaient en culture des friches appartenant aux seigneurs locaux, soustrayaient leurs ouailles aux différentes contraintes féodales, appuyaient de leurs vœux les réformes agraires et sociales imposées par Pékin. En bref, ils prenaient beaucoup, exigeaient l'application des traités internationaux dont les Tibétains n'avaient cure, et ils donnaient finalement assez peu. Ce ne fut d'ailleurs que dans les moments où l'action caritative ou médicale prenait le pas sur le prosélytisme qu'ils furent respectés.
Coup d'œil sur le protestantisme
Les catholiques ne furent pas les seuls à vouloir évangéliser le haut plateau tibétain. Les protestants ne furent pas en reste, et dès la fin du XIXe siècle, on retrouve des missionnaires installés, eux aussi, dans les Marches tibétaines du Sichuan. La puissante Foreign Christian Mission (États-Unis) comptait quelques familles de missionnaires à Batang (Sichuan) au début du XXe siècle. Le plus célèbre de ces pasteurs fut certainement le Dr Shelton qui parvint à ouvrir un petit hôpital, là où les prêtres catholiques avaient connu l'échec. Estimé des Tibétains, car il ne cherchait pas à convertir à tout prix, il participa même, en 1918, à la guerre sino-tibétaine durant laquelle ses connaissances médicales lui attirèrent encore plus de respect. Pourtant, comme ses confrères et concurrents catholiques, il échoua lorsqu'il voulut se rendre à Lhassa. Cette course vers la capitale tibétaine fut le calvaire des quelques autres missionnaires protestants qui tentèrent l'aventure : quand ils ne furent pas simplement repoussés, la mort les frappa. Une opération d'envergure fut tentée à partir de la Chine à la fin des années 1940 ; toutefois, et même si les protestants accueillirent généralement d'un assez bon œil les promesses de formation d'églises nationales après la révolution communiste de 1949, le début des années 1950 marqua, comme pour les catholiques, la fin du rêve tibétain.
Situation actuelle
La christianisation du Tibet fut un échec, et la situation du christianisme dans l'univers tibétain est aujourd'hui sensiblement différente d'une région à l'autre, même s'il existe un point commun entre elles : les Tibétains n'ont pas plus été convertis hier qu'ils ne sont attirés par le christianisme aujourd'hui.
Au Sikkim, où les prêtres de la Société des Missions étrangères de Paris s'installèrent dès les années 1880, le constat est plutôt positif du point de vue chrétien car les missions fondées par les Français, plus la paroisse de Gangtok, la capitale, regroupent quelques centaines de catholiques. Mais il s'agit pour l'essentiel de Lepchas, non de Sikkimais d'origine tibétaine. Il faut cependant signaler l'existence d'une poignée de Tibétains protestants, originaires du Sichuan, qui se sont installés là après avoir fui la Chine communiste dans les années 1950. En Arunachal Pradesh, par où les missionnaires tentèrent vainement de pénétrer au Tibet au milieu du XIXe siècle, le travail apostolique s'est poursuivi après le départ des Français. On y trouve donc aujourd'hui des communautés chrétiennes, mais aucun Tibétain, ou peu s'en faut, n'en fait partie.
Un embryon de chrétienté s'est maintenu dans les Marches tibétaines, malgré la politique anti-religieuse que subirent les chrétiens, avec moins de violence toutefois que les bouddhistes. Quelques milliers de catholiques, soit une infime partie de la population, vivent sur une zone très vaste allant du nord-ouest du Yunnan à l'ouest du Sichuan. Dans la Région autonome du Tibet, seule Yerkalo (Yangjing), la mission intégrée au territoire tibétain dans les années 1930, possède une église servie par un prêtre, mais le christianisme ne touche que quelques individus.
Laurent Deshayes
Janvier 2003
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Bibliographie
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L'épopée des Tibétains, entre mythes et réalité
Frédéric Lenoir et Laurent Deshayes
Fayard, Paris, 2002
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Tibet 1846-1952, les missionnaires de l'impossible
Laurent Deshayes
Les Indes Savantes, Paris, 2006
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Les Portugais au Tibet, les premières relations jésuites (1624-1635)
Hugues Didier
Magellane
Chandeigne, Paris, 1996
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Les porteurs d’espérance
F. Fauconnet-Buzelin
Cerf, Paris, 1999
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Trente ans aux portes du Thibet interdit
F. Gore
Kimé, Paris, réed. 1992
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Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet (2 volumes )
R. E. Huc
Le Livre de Poche chrétien, Paris, 1962
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Le voyage en Asie Centrale et au Tibet
Michel Jan
Laffont, Paris, 1992
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Histoire de la Mission du Thibet ( volumes )
A. Launay
Desclée de Brouwer -réedition de l'ouvrage publié initialement par la Société des Missions étrangères de Paris, Paris, 1902, réédition en 2001
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La Rencontre du bouddhisme et de l’Occident
F. Lenoir
Fayard, Paris, 1999
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Tibet mission impossible, Lettres du P. J. E. Dubernard
J. Lespinasse
Fayard, Paris, 1991
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