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Le chevalier à la peau de panthère : l'épopée persane du Géorgien Chota Roustavéli
Jean-Pierre Mahé
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section)
Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres)
Président de la Société Asiatique

Le géorgien Chota Roustavéli fait partie de ces poètes dont on connaît peu la biographie et dont la vie – il vécut à la fin du XIIe siècle – s'efface derrière l'œuvre. Jean-Pierre Mahé nous présente l'épopée du chevalier à la peau de panthère dont les 6 350 vers retracent les aventures de la princesse Tinatine et de son amant Avtandil et celles de la princesse Nestane et de son amant Tariel. Certes, ce récit d'amour courtois et d'amitié chevaleresque a ses origines chez les poètes persans que les compatriotes de l'auteur connaissaient déjà. Mais, plus qu'une simple adaptation d'un modèle persan, l'œuvre de Roustavéli fait entendre dans la bouche de ses chevaliers les échos du Banquet de Platon et donne à ses héroïnes les traits des divinités caucasiennes. Cet élan mystique qui anime le texte classe cette épopée parmi les chefs-d'œuvre de la poésie mondiale.


L'auteur, un illustre inconnu


Avec Homère, Turold, Shakespeare et quelques autres, Chota Roustavéli appartient au club très fermé des poètes inconnus. Leur œuvre est sur toutes les lèvres et dans toutes les mémoires des peuples pour qui ils ont écrit, mais leur personnalité déjoue les recherches les plus perspicaces.


Une fresque et une inscription sur une des colonnes de l'ancien monastère géorgien de la Croix, aujourd'hui inclus dans le patriarcat orthodoxe grec de Jérusalem : c'est le seul document qui nous reste sur l'auteur de la grande épopée géorgienne du Chevalier à la peau de panthère. Était-il clerc ou laïc, prince ou roturier ? Dans quelle province géorgienne se situe le bourg de Roustavi, auquel est attaché son nom ? On ne peut répondre à ces questions que par des légendes historiquement invérifiables.


Mieux vaut donc laisser parler l'œuvre elle-même, une vaste épopée, composée de 1587 quatrains monorimes de doubles octosyllabes. Dans les épisodes narratifs, le rythme est rapide, fragmenté en groupes binaires ; dans les passages élégiaques ou lyriques, le vers est plus retenu, césuré 5/3// 5/3. Les rimes sont extrêmement riches, incluant deux ou trois syllabes. Cette prodigieuse métrique est au service d'une poésie raffinée située dans un Orient féerique, ou plutôt quelque peu surréel.


Une épopée de preux chevaliers et gentes dames


Rostévan, roi d'Arabie, a convoqué tous les grands du royaume pour leur annoncer qu'il entend associer à son trône sa fille Tinatine, belle comme le soleil, qui sera son unique successeur. Afin de célébrer l'avènement de la jeune reine, on organise une partie de chasse.


Au cœur de la forêt, le roi et sa suite aperçoivent, pleurant au bord de la rivière, un étrange chevalier revêtu d'une peau de panthère. Comme l'inconnu ne répond pas au salut qui lui est adressé, le roi ordonne à ses gens de l'arrêter et de le lui amener. Mais l'étranger, sautant d'un bond sur son cheval noir, massacre les soldats venus à sa rencontre et disparaît sans laisser de trace. Toutes les recherches sont vaines.


Cette rencontre manquée laisse Rostévan perplexe, contrarié et soucieux. Il y voit un affront à son rang et un mauvais présage pour la fin de son règne. Tinatine, qui a deviné depuis longtemps la passion d'Avtandil, met alors à l'épreuve son chevalier servant : elle l'envoie pour trois ans parcourir le monde, à la recherche de l'inconnu, promettant de l'épouser à son retour, quel que soit le résultat de sa quête. Refusant l'escorte que lui propose son écuyer Chermadin, Avtandil erre seul pendant deux ans et demi, avant de découvrir in extremis la caverne où se terre celui qu'il cherche. Par l'entremise de la servante Asmate, les deux chevaliers fraternisent et le mystérieux Tariel consent enfin à se confier.


Fils d'un des sept rois de l'Inde, il était amirbar, commandant les armées du plus puissant d'entre eux et follement amoureux de sa fille, Nestane-Darédjane. Alors qu'il avait tout lieu d'espérer, après une campagne victorieuse contre la Chine, une issue heureuse à son amour, le grand roi décide de marier la princesse à l'héritier du royaume de Khorezm. Nestane ordonne à son amant de tuer ce prétendant qui lui fait horreur. Bien qu'elle lui prescrive de cacher leur amour en déguisant ce meurtre sous un motif politique, le roi, qui n'est pas dupe, entre en une violente colère. Il fait serment de tuer sa propre sœur, qu'il accuse d'avoir mal surveillé la jeune fille. Mais la tante, qui est magicienne, fait enlever sa nièce par deux sorciers kadjs, qui enferment Nestane dans un coffre et l'embarquent pour une destination inconnue.


Informé par Asmate, suivante de la jeune fille, Tariel tente d'abord de la retrouver avec l'aide de Pridon, un vaillant chevalier perse, souverain d'une cité maritime où affluent des vaisseaux et des nouvelles du monde entier. Mais ils n'obtiennent aucune information. Depuis lors, Tariel, désespéré, a revêtu une peau de panthère et a rompu avec la société des hommes. Ayant en vain parcouru le monde, il s'est retiré avec Asmate dans cette grotte sauvage, où tous deux pleurent l'absence de Nestane.


Avtandil rentre alors en Arabie pour annoncer le succès de ses recherches. Rostévan lui fait un triomphe et Tinatine lui réserve l'accueil le plus doux. Mais le chevalier, prisonnier d'un serment d'amitié, doit retourner auprès de Tariel pour retrouver Nestane. Craignant la colère du roi, il s'enfuit secrètement en laissant un testament qui explique son geste et demande qu'on le tienne pour mort après un an révolu.


Pendant ce temps, Tariel est si découragé qu'il entend se laisser mourir. Avtandil le fait renoncer à ses projets suicidaires, puis il se met seul en quête. Suivant les derniers indices recueillis par Pridon, il s'embarque avec des marchands, pour Goulantcharo, la cité du roi des mers. En cours de traversée, il repousse l'attaque des pirates, dont il pille les trésors. Il débarque déguisé en marchand et traite avec Hussein, prévôt des marchands de la ville, qui paie comptant et réserve au roi les biens les plus précieux.


Cependant, l'épouse de Hussein, Fatmane, une dame d'âge mûr, fort avenante, s'éprend d'Avtandil. Soucieux de lui soustraire le plus d'informations possibles, celui-ci consent à ses avances et la débarrasse même d'un ancien amant qui la faisait chanter. Fatmane lui raconte alors comment les Kadjs, qui avaient enlevé Nestane, ont fini par l'emmener dans leur pays, après maintes péripéties. Ils la tiennent prisonnière, gardée par dix mille hommes, dans une tour si haute qu'on n'en voit pas la cime.


Grâce à un esclave magicien, Fatmane fait porter une lettre à la captive, dont il obtient une réponse à Tariel, avec un morceau du voile de sa bien-aimée. Muni de ces indices et de ce gage d'amour, Avtandil rejoint son ami et prépare, avec lui et Pridon, une expédition contre la Kadjétie. Comme ils ont retrouvé dans la grotte de Tariel, ancien repaire des géants-dev, des cuirasses qui les rendent invulnérables, ils arrivent à parer tous les coups de l'ennemi et délivrent triomphalement la prisonnière. L'aventure s'achève par un double mariage, la félicité des amants et le triomphe du bien sur le mal.


Les sources persanes de l'épopée géorgienne


Le lecteur français ne peut qu'être troublé en découvrant ce poème, qui mêle le réalisme au merveilleux, le burlesque à l'épique, dans un récit profondément empreint d'amour courtois et d'amitié chevaleresque. Drapé dans sa peau de panthère, Tariel n'est-il pas le frère jumeau d'Yvain, le chevalier au lion de Chrétien de Troyes, contemporain de Chota Roustavéli, qui, par déception amoureuse, s'est retranché dans une forêt et fraternise avec un lion ?


Quelle que soit la réalité des échanges entre la Géorgie et les États latins d'Orient depuis le règne de David le Constructeur (1084-1125), Chota Roustavéli n'a pourtant pas trouvé sa source dans la littérature courtoise d'Occident, mais dans l'intérêt de ses compatriotes pour la poésie persane classique.


Dans le prologue de l'épopée, le poète qualifie de « Midjnour » l'amoureux passionné ; il révèle ainsi son modèle littéraire le plus déterminant. Il s'agit de Leïla et Medjnoun, l'œuvre de son contemporain Nizami de Gandja (1140-1202), à l'est de la Transcaucasie, région alors soumise à la reine Tamar. Kaïs et Leïla s'aiment depuis l'enfance. Quand Leïla est mariée de force à un riche marchand, Kaïs perd la raison. Retranché du monde, vivant parmi les bêtes et devenant comme l'une d'entre elles, il est surnommé Medjnoun, c'est-à-dire « le fou ».


Telle est bien la situation de Tariel, avant sa rencontre avec Avtandil. Mais celui-ci, animé d'un amour aussi exigeant que le sien, sait le faire revenir de cette passion suicidaire. L'amour, qui a tant de force pour détruire, est aussi une puissance cosmique d'exaltation vers le divin. « Je parle de l'amour passion, qui appartient au rang suprême/[...] il descend des hauteurs du ciel et nous soulève avec ses ailes,/Celui qui tâche de l'atteindre en peut subir de grandes peines ».


En fait, Roustavéli a recueilli l'écho de la dialectique platonicienne du Banquet – de l'amour des beaux corps à celui des idées, puis des idées au Bien – chez Denys l'Aréopagite, « le sage Dionos, qui dévoile ce qui était resté caché :/Dieu n'engendre que le seul Bien, jamais le mal il ne fait naître !/ Il réduit le Mal à l'instant, et le Bien reçoit la durée./ Otant le manque au Bien suprême, il en rend la source parfaite ».


Quoique le poète se pose initialement en simple traducteur d'une légende persane, l'Orient musulman qu'il évoque, de l'Arabie à l'Inde, ressemble, par maints aspects, à la Géorgie de la reine Tamar. Tinatine est associée au trône de son père Rostévan, comme Tamar le fut à celui de Giorgi III, en 1178. Quand ils se disent des mots tendres, Avtandil et sa bien-aimée oublient qu'ils sont arabes et se parlent « en doux langage géorgien ». De même, Fatmane Khatoun, « point maigre et le visage plein, la taille belle, les yeux noirs/Aimant le chant et la musique, sachant boire le vin à table », ressemble plus à une dame géorgienne qu'à l'épouse de Hussein.


En fait, le décor oriental libère le narrateur des contraintes sociales et des vraisemblances. Il lui permet, en esquivant les confrontations, de dépeindre le monde où il vit, abstraction faite de l'omniprésence de l'Église. Le poète parvient ainsi à concilier ses pensées et ses aspirations profanes avec la foi hautement intellectuelle qui est la sienne. L'origine éthérée de l'amour que les héros portent en eux-mêmes leur découvre les symboles les plus mystérieux de l'univers.


Au-delà du romanesque, l'élan vers le ciel...


Tel est donc le vertige qui saisit le lecteur du Chevalier à la peau de panthère. Croyant suivre les pas de personnages terrestres, il se retrouve soudain transporté au ciel. Fixant un point particulier du temps et de l'espace, il conçoit d'un coup la vision du Tout et de l'éternité divine.


Cette exaltation mystique de l'amour spirituel et charnel ne manqua pas d'indigner les autorités de l'Église. Aussi tard qu'au XVIIIe siècle, le catholicos de Géorgie, Antoine Ier, ordonna un autodafé des livres de Roustavéli. Cette réprobation militante jointe à l'effet des invasions mongole, turcomane, perse et afghane, que déplora la Géorgie, nous explique pourquoi les exemplaires les plus anciens de ce poème du XIIIe siècle ne datent que du XVIIe siècle. Ces livres sont d'ailleurs fort beaux, enluminés de miniatures, à la façon du poème de Firdousi.


Mais qu'importe l'écrit quand les vers sont gravés dans la mémoire des hommes, fixés de manière inoubliable par le rythme et la rime ? Jusqu'à notre temps, beaucoup les récitent dans les campagnes et l'habitude s'est prise, depuis que le texte est imprimé, d'en offrir un exemplaire en cadeau de noces. Commentant son œuvre à la fin de sa vie, Goethe disait que le Faust est incommensurable. De Chota Roustavéli, on ne connaît que son unique chef-d'œuvre, qui domine toute la littérature géorgienne et peut rivaliser avec les plus précieux joyaux de la poésie mondiale.


« Leur histoire ainsi se termine, comme le songe d'une nuit !/ Ils ont vécu, ils sont passés sur cette terre, ô temps perfide !/ Même pour qui croit la vie longue, elle s'écoule en un instant ». Peu de temps après le moment où Roustavéli écrivait cet épilogue, la Géorgie de la reine Tamar était submergée par les hordes mongoles et la féerie du poème restait le meilleur témoin d'une époque à jamais disparue.

 
Jean-Pierre Mahé
Novembre 2002
 
Bibliographie
Le Chevalier à la peau de Tigre Le Chevalier à la peau de Tigre
Chota Roustavéli (traduit du géorgien avec une introduction et des notes par Serge Tsouladzé)

Gallimard/Unesco, Paris, 1989

Le Chevalier à la peau de panthère Le Chevalier à la peau de panthère
Chota Roustavéli (Traduction de Gaston Bouatchidze)
Publications Orientalistes de France, Aurillac, 1996

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