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Le Champa, rival méconnu d'Angkor
Jean-Pierre Duteil
Professeur à l'université de Paris VIII

L'histoire du Champa, ce royaume situé sur la côte orientale du Vietnam, se heurte à une trop grande rareté des sources écrites, que ne compense pas le nombre relativement restreint des édifices, le plus souvent des tours, dispersés dans la campagne vietnamienne, et des sculptures, bien représentées au musée de Tourane – aujourd'hui Da Nang –, et en nombre plus limité aux musées d'Hanoi, de Hué et de Saigon. En Europe, seul le musée Guimet possède une véritable collection sur le Champa. Pourtant, ce royaume équivalait presque au Cambodge actuel par sa superficie, et par sa puissance militaire à certaines époques. Monuments, statues et inscriptions sont autant de témoins d'une culture originale, au carrefour des influences indienne, indonésienne, khmer, chinoise puis vietnamienne et cambodgienne.

 Un royaume méconnu

 Le Champa a été le plus oriental des royaumes « hindouisés ». Il s'étendait, du IVe au XVIIe siècle, sur la côte orientale du Vietnam d'aujourd'hui, de la Porte d'Annam au nord à la région de Phan Thiêt (région du Binh Thuân). Du moins, cette partie méridionale du Vietnam est celle qui possède les vestiges de cet État disparu, monuments qui étaient déjà en ruine au moment de leur inventaire systématique par l'EFEO, l'École Française d'Extrême-Orient, au XIXe siècle, sculptures et inscriptions épigraphiques. Ce sont ces inscriptions qui ont permis aux archéologues de connaître le nom de Campā par lequel était désigné ce royaume ; la prononciation restituée correspondrait à « Tchampâ », et ses habitants se seraient appelés eux-mêmes les Cāmpa. La francisation, puis l'usage, font que l'habitude est désormais d'appeler ce pays le Champa, et ses habitants les Chams.

Après avoir suscité un vif intérêt à la fin du XIXe siècle, les études concernant ce petit royaume ont connu une certaine désaffection, en particulier après la seconde guerre mondiale ; c'est ce que constate Jean Boisselier, qui a renouvelé nos connaissances avec la Statuaire du Champa, publiée en 1963.

 Le cadre géographique et humain : la côte sud-est de l'Indochine

 Le littoral indochinois est constitué, du nord au sud, par une série de petites plaines côtières isolées les unes des autres. Ce pays, dès ses débuts, a été une mosaïque de principautés voisines et le plus souvent rivales, jusqu'au moment où certaines ont pu imposer leur suzeraineté. La possession d'un lieu saint, résidence du dieu Shiva, légitimait cette suzeraineté. Les plus importants de ces sanctuaires se trouvaient à Po Nagar, près de Nha Trang, dans l'actuel Khanh Hoa, et à Mi Son, au sud de Da Nang, dans le Quang Nam.

Le Champa, dès ses débuts, a bénéficié d'apports de l'Inde comme la plupart des royaumes anciens de l'Asie du Sud-Est. Mais ces apports sont venus s'adapter et s'ajouter au vieux fonds culturel local, et, semble-t-il, de manière pacifique. Peut-être dès le début de l'ère chrétienne, des vagues successives de colonisateurs seraient venues s'installer sur le littoral de l'Indochine. Ces populations n'étaient sans doute pas très nombreuses, mais auraient été formées d'une élite cultivée : marchands, brahmanes, nobles exilés, qui apportent l'hindouisme et le sanskrit, probablement alors le moyen de communication international le plus répandu en Asie du Sud-Est. À leur suite arrivent des moines bouddhistes d'origine indienne également, qui introduisent le Mahâyâna ou Grand Véhicule. Mais l'élément indien n'a jamais fait disparaître les caractères ethniques propres à la population d'origine, qui contribuent à donner sa forte originalité à la statuaire du Champa. La statuaire semble même avoir volontairement accusé ces caractères chams, peut-être justement pour se démarquer des stéréotypes indiens ou indonésiens.

 Les origines : une très lente hindouisation

 Les historiens ne disposent que d'une documentation très lacunaire. Outre les rares inscriptions, l'essentiel de nos connaissances provient de l'archéologie et de l'étude des monuments, dont le plus grand nombre se situe dans l'actuelle province de Khanh Hoa, région de Nha Trang. Mais ces monuments, des tours le plus souvent, étaient déjà en très mauvais état à la fin du XIXe siècle, et d'importantes destructions ont eu lieu pendant la seconde moitié du XXe siècle : certains édifices ne peuvent plus être connus aujourd'hui que par les photographies ou les croquis pris dans les années 1950-1960.

En dépit de ces difficultés, il semble possible de situer l'apparition du Champa au IVe siècle de notre ère. Dès cette époque, ce petit État est en guerre perpétuelle contre ses voisins du nord, chinois puis vietnamiens après que ces derniers ont constitué leur propre État, le Dai Co Viêt, en 968. C'est peu avant l'an mil que le Champa semble avoir atteint son apogée sur le plan territorial, de la Porte d'Annam au Cap Varella. Mais en 1000, la capitale doit être transportée plus au sud, dans la région de Binh Dinh.

 Aux origines du Champa

 Plusieurs sites, correspondant aux premiers siècles de notre ère, ont été reconnus et fouillés le long des côtes orientales de l'Annam. Des céramiques, du matériel lithique et des objets de métal témoignent d'un niveau de civilisation équivalent à celui des autres régions de l'Asie du Sud-Est à Sa Huynh, près de l'actuelle Quang Ngai, au sud de Da Nang, ou à Gio Linh, près de Quang Tri. Comme pour toute cette partie du monde asiatique, les plus anciens renseignements historiques nous sont donnés par des textes chinois : ce sont eux qui mentionnent la commanderie du Rinan, marche-frontière à l'extrême sud de l'Empire du Milieu, créée sous les Han. La plus méridionale de ces « sous-préfectures », Xianglin, aurait été peuplée d'aborigènes indisciplinés, et fréquemment envahie par les « barbares » voisins. Lors d'une attaque, en 137 de notre ère, les Chinois sont contraints d'évacuer la région, tandis que le mandarin local est tué. Un « barbare », Quilan, se proclame roi : c'est l'origine du royaume du Linyi, au sud du Rinan.

Les historiens chinois, lorsqu'ils mentionnent ces régions, font surtout allusion au Linyi entre 137 et 758. Les rois descendant de Quilan ont probablement installé leur capitale dans la région de Hué, et se sont progressivement sinisés ; ils apparaissent en tout cas bien distincts des rois à nom sanskrit qui ont laissé des inscriptions dans le Quang Nam, qui sont eux à l'origine du Champa. Mais Linyi et Champa restent bien difficiles à différencier : en 446, les Chinois s'emparent de la capitale du Linyi et emportent avec eux des « dieux barbares », idoles anthropomorphes qui peuvent attester un début d'hindouisation. Dès 520, les noms des souverains du Linyi semblent permettre une reconstitution en sanskrit : Pi Cuibamo serait Vijayavarman.

Y eut-il fusion du Linyi et du Champa, ou absorption du premier par le second ? Ce mouvement a eu lieu, en tout cas, avant 605, date de la première mention d'une capitale, établie au sud du Col des Nuages, près de Mi Son. Les historiens du Champa estiment que la naissance véritable de ce pays nous est révélée par une série de données épigraphiques : à la fin du IVe siècle, quatre inscriptions en sanskrit, trouvées dans le Quang Nam et le Phu Yên, mentionnent une divinité Bhadreshvara, le « seigneur favorable », Shiva ; c'est le plus ancien exemple, en Asie du Sud-Est, d'un nom de divinité analogue au nom du roi. Au début du VIIe siècle, les inscriptions de Śambhuvarman nous signalent la destruction, par le feu, du sanctuaire de Bhadreshvara, et sa reconstruction par le souverain régnant, qui associe son nom à celui du fondateur et donne à la divinité vénérée dans le sanctuaire le nom de Sambhubhadreshvara. Cette divinité personnelle et dynastique est aussi présentée comme la divinité nationale du Champa, celle qui procure le bonheur au pays, et cette mention épigraphique du Champa est la première. Toutefois, le pays n'accède pas encore à l'indépendance : Shambhuvarman croit pouvoir se délivrer du serment d'allégeance obligatoire à la Chine, mais cette rébellion lui vaut une violente contre-offensive en 605 : les Chinois prennent sa capitale, située près de l'actuelle ville de Tra Kiêu. Le roi reste en place mais continue à envoyer régulièrement à la cour des Tang des « ambassades » qui ne sont, en fait, que des délégations chargées de porter le tribut, symbole de l'allégeance à l'empereur de Chine. On ignore de quoi se composait le tribut du Champa ; celui que portaient, beaucoup plus tard, les représentants du Dai Viêt, correspondait aux richesses animales et végétales du pays : bois d'aigle, andouillers de cerfs, cornes de rhinocéros.

À partir de 653, le sacre de Vikrântavarman marque le début d'un règne long et paisible. Son père avait épousé une princesse du Zhenla (Chen La), c'est-à-dire cambodgienne, ce qui semble marquer un renforcement de l'hindouisation ; en tout cas, les fondations se multiplient dans le cirque montagneux de Mi Son. D'après la chronologie des arts du Champa, établie par Philippe Stern à partir de l'évolution des monuments et des motifs de décoration, Mi Son E1 (650-730) constitue la première étape. Au cœur d'une enceinte quadrangulaire, un monument central se trouve entouré d'édifices plus petits ; chaque construction, de brique, abrite une cella rectangulaire. Les bas-reliefs : atlantes tenant des écharpes, Vishnu couché, sont marqués par le naturalisme et le sens du mouvement. Toutefois, le Champa semble s'affirmer véritablement lorsque disparaît dans les chroniques chinoises l'appellation de Linyi pour désigner ce pays ; après 758, elle est remplacée par celle de Huangwang. Une période d'apogée du Champa semble se dessiner, entre cette date arbitraire de 758 et le XIe siècle.

 L'apogée du Champa, du VIIIe au XIe siècle

 Il est certain qu'au milieu du VIIIe siècle le centre de gravité du pays se déplace vers le sud. La région de My Son et Tra Kieû, dans l'actuel Quang Nam, mais qui correspondait à la province chame d'Amarâvati, perd de son importance au profit du Khanh Hoa, – la plaine de Nha Trang –, et du Ninh Thuan, – région de Phang Rang. Ces provinces méridionales du Vietnam sont celles qui conservent le plus grand nombre de sites archéologiques de l'ancien Champa ; elles correspondaient alors aux provinces du Kauthara et du Pandurânga. Mais le Champa est désormais gouverné par une nouvelle dynastie, dont les souverains vénèrent toujours le sanctuaire shivaïte du Po Nagar de Nha Trang, qui abrite un linga, représentation phallique du dieu.

Sur le plan artistique, le plus ancien monument toujours debout du Champa se trouve au Pandurânga – aujourd'hui, région du Ninh Thuan ; il s'agit d'un ensemble de trois tours-sanctuaires ou kalan, à la cella carrée et à la haute toiture en encorbellement. Ces édifices de brique peuvent être datés de la fin du VIIIe siècle ou du début du IXe ; de brique, ils semblent influencés par l'art indo-javanais. D'ailleurs, le Champa, ou Huangwang des Chinois, subit alors plusieurs incursions javanaises, qui aboutissent en 774 à la destruction du premier sanctuaire du Po Nagar. En 803 et 809, c'est au contraire le souverain du Huangwang qui fait des incursions militaires vers le nord, en direction des commanderies chinoises ; l'autorité de ce roi Harivarman 1er s'étend alors sur toute la région comprise entre Hué et Phan Ri.

L'extension maximale du Champa correspond au règne d'Indravarman II et, sur le plan de l'histoire de l'art, au style de Dông Duong (875-915). Ce roi est bouddhiste, comme il apparaît à partir du texte qu'il fait graver sur la première stèle de ce site : la royauté lui a été acquise grâce aux mérites qu'il a acquis lors de ses existences antérieures. Indravarman II a une dévotion particulière au boddhisattva Avalokiteshvara, « le Seigneur qui regarde vers le bas » et incarne la Compassion du Bouddha. Indravarman II fait des fondations importantes à Dông Duong : le site lui doit un temple et un monastère installés à l'intérieur d'une enceinte rectangulaire de 325 m sur 155 m, et dont les dispositions sont nettement bouddhiques, avec ses tours-stûpa, sa salle aux piliers vihara, ses grands autels adossés. La statuaire abondante correspond à celle du bouddhisme du Mahâyanâ, avec des bouddhas, des images de donateurs et des gardiens de porte. Le type ethnique de la statuaire de Dông Duong est presque caricatural ; il s'agit peut-être d'une exagération volontaire des traits chams, avec un nez très écrasé et des lèvres épaisses. Sculpture et architecture sont marquées par la prolifération d'arcatures ogivales et le traitement hardi d'un abondant décor végétal.

La nouvelle capitale se trouve de nouveau dans la province septentrionale d'Amaravâti, à Indrapura. Indravarman III y règne près de quarante ans, et une inscription de 918 le décrit comme un excellent connaisseur des textes sanskrits, ce qui pose le problème d'un retour, peut-être partiel, à l'hindouisme. En tout cas, il dispose d'une armée suffisamment efficace pour repousser les Khmers en 950. La guerre avec le Cambodge provoque un rapprochement avec la Chine, qui continue à recevoir régulièrement les ambassades chames porteuses d'un tribut de pur principe. D'autre part, la Chine s'inquiète du développement de la puissance vietnamienne dans la péninsule indochinoise. En 968, le Dai Co Viêt, ancêtre du Dai Viêt, se proclame indépendant de la Chine. Lê Hoan occupe une partie du Champa et détruit Indrapura en 982 ; l'an mil voit les Chams obligés d'installer une nouvelle capitale à Vijaya, près de Binh Dinh. Elle y restera jusqu'à la fin du XVe siècle. Cette offensive vietnamienne marque, en fait, le début du déclin pour le Champa.

 La lente agonie du Champa face au Dai Viêt, de l'an mil à l'époque contemporaine

 L'histoire du Champa apparaît en effet désormais comme celle de sa lente absorption par le Dai Co Viêt, qui devient le Dai Viêt à partir de 1054. En 1069, le petit royaume hindouisé doit céder trois provinces du nord à la dynastie vietnamienne des Ly, qui l'a battu à plusieurs reprises. Ce déclin, réel, est toutefois très progressif, et le lent glissement vers le sud du peuple vietnamien est retardé et contrarié par l'existence du Champa, situé dans des terrains le plus souvent montagneux et accessible par une piste unique qui court le long du littoral. Ces conditions géographiques contribuent à expliquer l'opiniâtre résistance de ce royaume, et ses sursauts d'énergie. Ainsi, Harivarman IV (1074-1081) repousse une tentative d'invasion vietnamienne, puis se retourne vers l'ouest pour mener une expédition en pays khmer. Le développement du royaume khmer place le Champa entre deux ennemis, Dai Viêt au nord et Cambodge à l'ouest. En 1145, Suryavarman II, roi des Khmers, s'empare de Vijaya ; en réaction, Jaya Indravarman IV, après avoir usurpé le trône du Champa, attaque le Cambodge, s'empare d'Angkor et fait périr son souverain. C'est Jayavarman VII, l'un des plus grands souverains du Cambodge, qui organise la revanche en préparant l'invasion du Champa, devenu province khmère entre 1203 et 1220. Toutefois, la fin du XIIIe siècle, entre 1260 et 1285, voit les Chams et les Vietnamiens provisoirement unis contre le danger sino-mongol ; les hordes venues du nord sont finalement battues par les troupes vietnamiennes.

Cette période médiévale reste importante sur le plan de l'histoire de l'art. Elle est marquée par le style de Mi Son A1, correspondant aux trois tours-sanctuaires de Khuong My. Les influences indonésiennes semblent de plus en plus nettes, et expliquent la profusion de rinceaux et de personnages en position d'« orants ». Au niveau de la sculpture, cette période est marquée par un adoucissement des traits, surtout lorsqu'on la compare à celle de Dông Duong, et par des visages plus souriants. À Tra Kiêu, l'influence indo-javanaise est à l'origine d'un style empreint de souplesse et de douceur, ainsi qu'il apparaît sur le piédestal « aux danseuses ». Ensuite, une longue transition mène l'art du Champa du style de Mi Son A1 à celui du Binh Dinh, qui voit se simplifier et s'alourdir en même temps le décor architectural, tandis que la sculpture est de plus en plus hiératique et austère. Les tours d'Argent, d'Or et d'Ivoire ainsi que les dragons de Thâp Mâm révèlent l'influence sino-vietnamienne, qui éclipse progressivement celle de l'Indonésie.

La première moitié du XIVe siècle voit le Champa sous la dépendance du Dai Viêt. Le petit royaume hindouisé se ressaisit toutefois sous Che Bong Nga, à l'origine d'une série de raids contre les Vietnamiens qui aboutissent en 1371 à la prise d'Hanoi. Ce regain de vigueur dure près d'un siècle, pendant lequel est maintenu une sorte de statu quo. Cet équilibre est rompu lors de la prise de Vijaya, définitive cette fois, par les soldats du Dai Viêt. À l'époque moderne, le Champa subsiste, de manière purement formelle toutefois. Au cours du XVIIe siècle, la progression vers le sud de la Cochinchine gouvernée par les Nguyên signifie pour le Champa des amputations territoriales répétées. Une petite région, correspondant au Khanh Hoa et au Ninh Thuân actuels, reste toutefois indépendante en principe, mais devient en fait un protectorat, conservant son propre souverain, roi presque misérable qui tient audience sous une paillote et doit supporter la présence tatillonne d'un gouverneur vietnamien. Au XVIIIe siècle, des Français décrivent ce « fantôme de royauté » qu'est devenue la monarchie du Champa : les officiers de la frégate Galathée sont reçus en 1720, et la réception qui leur est faite est décrite dans le Routier des côtes des Indes Orientales de Mannevillette, publié en 1775. Le roi du Champa était chaussé de petites bottines, et portait une « couronne de drap rouge » tandis qu'un mandarin du royaume de Cochinchine se tenait à sa droite, au Bal Chanar de Phan Ri, dernier « palais royal » du Champa.

Les styles de Yang Mum, puis de Pô Rome, correspondent aux dernières périodes de la chronologie artistique du Champa, du XIVe au XVIe siècle. Les sculptures apparaissent de plus en plus médiocres et schématiques ; les jambes des divinités se réduisent parfois à un bloc de pierre triangulaire. Toutefois, une forme abâtardie d'hindouisme se perpétue avec les « trésors des rois chams », bijoux et parures de statues. Des stèles funéraires, les kut, évoquent grossièrement une silhouette humaine, sans que l'on sache s'il s'agit d'un retour vers le passé mégalithique ou d'une influence des stèles musulmanes.

La question qui se pose est celle des courants religieux qui se sont maintenus au Champa. L'histoire de l'art peut nous renseigner sur les vêtements des divinités représentées : le sampot, vêtement masculin, comme le sarong, longue jupe féminine, sont exactement les mêmes que dans l'art khmer ; mais ne s'agit-il pas de stéréotypes ? Les « trésors des rois chams » évoquent les coutumes de l'Indonésie avant l'islam. Ces porte-bonheur « nationaux » comportent, outre des parures, des manuscrits et titres d'investiture divine ; des armes, dont plusieurs semblent de facture indonésienne ; des urnes cinéraires ; des « mitres » de rois divinisés. Tous ces éléments semblent confirmer la persistance de l'hindouisme, en particulier l'existence d'un fourreau d'Épée Sacrée, qui rappelle le palladium du Cambodge. Enfin, d'après certains chercheurs, le rite de la sâti, sacrifice des veuves sur le bûcher funéraire de leur époux, serait attesté pour le XVIIe siècle encore au Champa.

L'annexion définitive du Champa n'a lieu qu'en 1822, après la mort de Gia Long, réunificateur du Vietnam et fondateur de la dynastie impériale des Nguyên, par son fils Minh Mang. Non sans ambiguïté, le Vietnam laisse subsister des rois de Phan Ri, de manière purement formelle ; la dernière « reine de Phan Ri » est morte en 1927. L'islam, introduit à partir des XVe et XVIe siècles, est devenu la religion de bon nombre de Chams, et particulièrement chez les communautés installées à l'extérieur de leur pays d'origine. Sur les terres de l'ancien Champa, l'islam est présent, tandis que ce qui reste d'influences indiennes semble réduit au culte funéraire des rois défunts, sous la forme des kut. Il faut noter le très faible succès du christianisme, malgré la présence, depuis le XVIIe siècle, de nombreux missionnaires européens de différents ordres.

Bien des aspects du Champa restent énigmatiques, en raison surtout du caractère trop fragmentaire de nos connaissances historiques, dont les repères restent insuffisants. La structure féodale, peut-être liée à l'hindouisme, est restée longtemps vivace ; mais elle allait de pair, suivant Jean Boisselier, avec un sentiment national réel qui aurait sauvé ce petit royaume d'une complète disparition. En effet, l'annexion par les Vietnamiens n'a jamais été totale : une étude des cartes françaises à ce sujet serait intéressante. Nous voyons le Champa se réduire comme une peau de chagrin à partir de l'Atlas historique de Gueudeville (1719), puis sur la carte de Vaugondy (1751). Mais il subsiste : en 1862, une carte de l'Annam fait état de la province de « Tiampa ou Bin-thouan » indiquée comme « étrangère à la Cochinchine ». Et dans la région de Phan Ri, subsistait encore en 1963, suivant l'expression de Jean Boisselier, une « misérable minorité ethnique attachée au souvenir bien affaibli de la culture hindouiste de ses ancêtres ».

 

 

Jean-Pierre Duteil
Janvier 2003
 
Bibliographie
La Statuaire du Champa. Recherches sur les cultes et l’iconographie. La Statuaire du Champa. Recherches sur les cultes et l’iconographie.
Jean Boisselier
Press de l'EFEO, Paris, 1963

L’Asie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles L’Asie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles
Jean-Pierre Duteil
Ophrys, Gap, 2001

L’art du Champa (ancien Annam) et son évolution L’art du Champa (ancien Annam) et son évolution
Ph. Stern
Toulouse, 1942

Le Royaume de Champa Le Royaume de Champa
Georges Maspero
Paris-Bruxelles, 1928, réimpression EFEO 1988

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