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Le Caire islamique
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Qui visite Le Caire islamique ? On ne va pas en Égypte pour l'art de l'islam, mais pour l'Antiquité pharaonique, et c'est dommage. Peu de cités au monde possèdent autant de monuments anciens, aussi beaux, aussi variés, et les productions artistiques de l'Égypte constituent un chapitre essentiel de l'histoire de l'art musulman. Or, celles-ci sont essentiellement cairotes… Jean-Paul Roux répare aujourd'hui cette injustice et nous invite à le suivre à travers madrasas, mausolées et ruelles, pour découvrir la capitale égyptienne avec un autre regard.

Il y a très peu d'édifices répertoriés et étudiés dans les provinces égyptiennes. Citons, à Alexandrie, le fort de Qaitba, du XIIIe siècle. À Rosette, des maisons et des mosquées très originales sont d'origine relativement récente ; rien n'a été construit avant 1591. On trouve aussi des mosquées au Fayoum : une à Kus, une à Louxor, implantée dans une zone archéologique et que l'on voudrait, hélas, détruire. À Assouan, on remarque le grand cimetière avec ses mausolées et ses sanctuaires funéraires. L'inventaire est, finalement, assez vite établi. Mais, en revanche, quelle richesse au Caire ! Oui, ce n'est que là que l'on peut découvrir l'art de l'islam égyptien. Les découvertes que l'on y fait récompensent largement la peine que l'on se donne.

De l'arrivée des Arabes en Égypte…

La basse vallée du Nil, un peu en amont du delta, avait connu des heures de gloire. Il y avait eu là Memphis, Héliopolis, les grandes pyramides. Que restait-il de tout ce passé quand les Arabes arrivèrent en 639 ? Quelques villages, sans doute, mais au total peu de chose. Alexandrie avait drainé les populations et les richesses, et toutes les cités antiques avaient périclité. Comme ils le faisaient partout, les Arabes installèrent un camp militaire, presque en face de Gizeh. Nommé Fostat, il constitua l'amorce d'une future ville. Le champ de ruines où s'amoncellent les céramiques d'un beau vert permet encore de se faire une idée de ce qu'elle était. Les plus vastes voies ne dépassaient pas dix mètres, les plus étroites formaient un fouillis de ruelles d'une largeur d'un à trois mètres. On trouve encore de telles rues partout dans les villes arabes, bordées de maisons à étages en briques cuites et en pierres. Toutes jouissaient d'un complet système d'arrivée et d'évacuation des eaux. La grande mosquée au nom du général victorieux, Amr', théoriquement la plus ancienne du pays et l'une des premières en date dans le monde musulman, a été si souvent restaurée, remaniée, élargie qu'il ne reste presque rien de son architecture primitive. Pour l'essentiel, elle date de 1793. Le seul témoin des premiers siècles de l'Hégire est un monument civil, utilitaire, le nilomètre de Rauda. Il est le premier édifice à compter des croisées d'ogives.

Nous ne saurions rien des deux siècles suivants si le gouverneur turc des califes abbassides, fondateur d'une éphémère dynastie, Ibn Tulun, n'avait pas laissé la splendide mosquée qui porte son nom. Vaste, sobre, d'une élégance un peu austère, c'est un sanctuaire à cinq nefs parallèles au mur qibli – le mur où est percé le mihrab, niche vide indiquant la direction de La Mecque. Comportant dix-sept travées, il est précédé d'une cour carrée tout aussi remarquable. Il date de 876. On a beaucoup parlé à son propos d'influence mésopotamienne. En fait, celle-ci n'apparaît bien que dans le minaret en spirale, renforcé par une maçonnerie en 1296, qui rappelle la célèbre Malwiya de Samarra.

… à l'épanouissement de la ville musulmane

C'est en 973, avec la conquête de la dynastie fatimide chiite d'Ifriqiya (Tunisie), que Le Caire commence vraiment à se parer de monuments dont le nombre ne cessera de croître jusqu'aux Temps modernes. Leur beauté ira en s'accroissant, au moins jusqu'à la conquête ottomane, en 1516. À côté des vieilles villes d'Amr'et d'Ibn Tulun, les Fatimides en fondent une nouvelle qu'ils nomment La Victorieuse, al-Qahira, Le Caire. Ils l'entourent d'une muraille percée de trois portes majestueuses – que l'on s'accorde à considérer comme des chefs-d'œuvre – qui évoquent à la fois l'art antique et l'art roman (1087-1091). Ils y installent ce qui deviendra l'une des plus grandes universités du monde musulman, la mosquée d'al-Azhar (970-972). Des générations successives y travailleront, ajoutant toujours quelque chose à l'édifice, des madrasas (écoles de théologie et de sciences) au XIVe siècle, des minarets qui, comme presque tous ceux de la cité, font montre de fantaisie et de virtuosité, et même un grand porche, assez récent, d'époque ottomane. Parmi ces travaux, il importe de signaler l'agrandissement de la salle de prières, portant de cinq à neuf le nombre des nefs parallèles, avec une rectification de l'orientation qui déroute souvent le visiteur. Des palais fatimides, il ne reste rien que quelques peintures et des boiseries sculptées avec finesse, représentant des scènes de cour, des animaux et des motifs floraux – elles sont conservées aujourd'hui au Musée islamique. On doit encore à la dynastie de beaux mausolées érigés pour des femmes (par exemple Sayyida Rukaya en 1133). La mosquée d'al-Hakim porte le nom du calife qui se disait l'incarnation de Dieu. Les ruines en étaient très belles, mais elle a été récemment refaite à neuf. N'oublions pas la très sobre mosquée Salih Talaï (1160), ni celle d'al-Akmar qui serait peut-être plus intéressante encore si l'intérieur et les minarets n'étaient pas modernes.

Avec les Ayyubides, descendants de Saladin, et les Mamelouks, nous entrons dans une époque d'extraordinaire fécondité, reflet de l'immense richesse du pays. De décennie en décennie, on peut suivre l'évolution d'un art médiéval, bien plus proche du nôtre, malgré ses différences évidentes qu'il ne faut pas gommer ; on peut facilement le constater. La porte de l'église de Saint-Jean-d'Acre, rapportée en butin et insérée en 1296 dans la madrasa de Ibn Qalaoun, n'apparaît pas déplacée dans un édifice musulman. C'est par dizaines qu'existent les monuments des XIIIe-XVe siècles, et l'on voudrait tous les nommer. Un seul, certes, suffit pour prendre conscience de l'intérêt qu'ils présentent et de leur beauté. Mais c'est en en visitant beaucoup qu'on parvient à les comprendre pleinement et qu'on s'attache de plus en plus à eux.

De la madrasa de Sultan Hassan à la mosquée Bleue

Qu'est-il indispensable de voir ? La madrasa de Sultan Hasan sûrement. Érigée comme une forteresse spirituelle au pied de la forteresse militaire qu'est la citadelle de Saladin, elle témoigne d'une science parfaite, avec son habileté à rattraper la déclivité du sol, son porche monumental, sa salle funéraire sous coupole, ses cellules. On y voit notamment comment le plan cruciforme à quatre iwans (salle couverte en berceau brisé, béante sur un de ses côtés), originaire de l'Iran oriental, se transforme progressivement : d'abord par la réduction de la cour intérieure, qui finira par être couverte en coupole, puis par l'amenuisement des iwans, comme dans la madrasa de Barquq, en 1354. Les iwans seront bientôt remplacés, sur deux des quatre côtés, par de simples arcs, ou purement et simplement supprimés (mosquée de l'émir Kidjmar al-Ishaqi, 1480). Parmi les monuments islamiques, il faut voir aussi la tombe de l'imam Chafii (1231), fondateur de l'une des quatre écoles juridiques sunnites, située dans un quartier un peu excentré, mais plein d'intérêt. Citons enfin le couvent (khanqah) de Sultan Barquq (1398-1405), et la mosquée de Qait Bay (1472-1474) dans la Cité des morts que nous nommons de façon impropre Tombeaux des califes. Mon choix est arbitraire, je le sais, mais il faut bien choisir. Le plus simple serait peut-être, après avoir parcouru le Khan el Khalili (le bazar), de se diriger vers la rue Muiz li Din Allah, toute proche : sur quelques centaines de mètres, les monuments s'y coudoient, mosquées, tombeaux, palais, hôpitaux, madrasas, tous datant des XIIIe et XIVe siècles. Les façades sont imposantes, les minarets baroques à souhait et à l'intérieur, les voûtes et les coupoles entraînent le regard dans un prodigieux élan ascensionnel. Puis-je déplorer que, sous prétexte de leur rendre leur aspect primitif, on ait, depuis peu, recouvert de peinture neuve leurs si belles pierres ?

Dans des ruelles voisines, on peut voir aussi quelques maisons aristocratiques comme il en existe maintes autres au Caire. Dans la Beit Ibrahim Katkhoda, Bonaparte installa son équipe de savants. La Beit al-Cadi est l'une des plus anciennes (1496). Quant à la Beit al-Suhaïmi, ce sont en réalité deux maisons réunies en une seule (1689, pour l'une, 1796 pour l'autre). Comme une proue de navire, entre deux rues, s'élève le sebil-kouttab de Kaïkoda (1744). Ce charmant petit édicule, dont l'intérieur est décoré d'un joli manteau de céramiques ottomanes, appartient à un type monumental spécifique de l'Égypte musulmane, inventé semble-t-il sous les Mamelouks. Il s'agit de la réunion d'une école coranique et d'une fontaine, l'un et l'autre formant un ensemble annexé à une mosquée ou à quelque autre édifice cultuel. En poursuivant encore un peu son chemin, on passe devant la mosquée d'al-Akmar et devant celle d'al-Hakim, puis on atteint la Bab al-Futuh et la Bab al-Nasr…

Les fontaines et les maisons sont les plus intéressants monuments datant de la domination ottomane, époque où l'Égypte n'était plus qu'une province un peu délaissée de l'empire. Les gouverneurs et les vice-rois ne songèrent guère qu'à imiter ce que l'on faisait dans la capitale. Peu de constructions méritent donc d'être citées après les chefs-d'œuvre mamelouks, l'essentiel de l'apport turc consistant sans doute dans la décoration de faïences ajoutée à des édifices médiévaux. Ainsi, la mosquée, construite par al-Chungkur en 1346, reçut en 1652 une belle parure qui lui donna son nom populaire de mosquée Bleue.

Malgré sa célébrité, la mosquée de Mehmet Ali, dite mosquée d'Albâtre, qui couronne le tertre de la citadelle, n'est qu'une fort médiocre imitation des grands sanctuaires d'Istanbul. Sa cour est même à la limite extrême du mauvais goût. On passera sans doute moins de temps à la visiter qu'à contempler le vaste paysage urbain qui s'étend jusqu'aux pyramides.

La vue est belle. Il est un autre lieu où elle peut devenir sublime si l'on s'y rend au coucher du soleil : c'est, en bordure de la Cité des morts, en suivant le tracé des remparts de l'ancienne ville fatimide, la route qui part un peu au nord de la citadelle et aboutit au Borg ez-Zafer, une casemate au reste de belle allure. On voit, sur la droite, les tombes avec des minarets et des dômes qui jaillissent des masures de ce quartier très pauvre installé dans un cimetière. Ils prennent une teinte douce et fanée, et leur silhouette semble danser dans la lumière du soir.

Jean-Paul Roux
Mai 2000
 
Bibliographie
Les Mosquées du Caire Les Mosquées du Caire
Hautecoeur et Wiet
Leroux, Paris, 1932
(ouvrage ancien, mais encore inégalé)
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