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L'art rupestre et le chamanisme
Jean Clottes
Conservateur général du patrimoine
Responsable de l'étude scientifique de la grotte Chauvet

L'art rupestre, répandu dans le monde entier, à toutes les époques, est susceptible de traduire les aspirations ou les besoins les plus divers, depuis la simple affirmation de la personnalité ou de l'identité, individuelle ou tribale, jusqu'à la volonté d'entrer en contact avec un monde surnaturel pour en obtenir l'aide. Les images choisies, les symboles, les histoires racontées, dépendent donc des légendes, des mythes, des tabous et des coutumes des sociétés au sein desquelles cet art est créé. Le chamanisme, par son ubiquité dans le monde et ses affinités indéniables avec les sociétés de chasseurs, a joué à cet égard un rôle majeur.

Le chamanisme

Parmi les composantes multiples des systèmes chamaniques, certaines caractéristiques sont fondamentales et ubiquistes. La première est la conception d'un cosmos complexe où au moins deux mondes, parfois davantage, coexistent. Des interactions ont lieu entre ce(s) monde(s) et le nôtre, où la plupart des événements qui surviennent résultent d'une influence du (ou des) monde(s)-autre(s). Par exemple, si la chasse n'est pas bonne pendant de longues périodes ou si certaines personnes sont malades ou victimes d'accidents, on considère que l'harmonie nécessaire entre le monde où l'on se trouve et le monde-autre est rompue et qu'elle doit être rétablie.

Deuxièmement, le groupe croit que certaines personnes – les chamanes en particulier – peuvent entrer délibérément en relation directe avec le(s) monde(s)-autre(s). Les buts sont divers : guérir les malades, maintenir une bonne relation avec les forces surnaturelles, restaurer une harmonie détruite, faire venir la pluie dans les contrées arides, prédire l'avenir, favoriser la chasse, ou tout simplement la permettre en s'adressant à un « maître des animaux » qui laissera le gibier se faire prendre, parfois encore s'adonner à des activités d'envoûtement ou de sorcellerie.

La troisième caractéristique majeure est la façon dont le contact s'opère. Il peut se faire dans les deux sens : un esprit familier ou auxiliaire, ce que les Anglo-Saxons nomment un spirit-helper, très souvent sous forme animale, vient au chamane, qui s'identifie alors à lui. Si l'esprit auxiliaire du chamane est un grizzli, l'équivalence homme-grizzli sera totale. Plus un chamane contrôle d'esprits, plus il est puissant et renommé. Cette relation, dans la mesure où elle est recherchée et contrôlée, diffère fondamentalement de la possession démoniaque connue dans d'autres religions. À l'inverse, le chamane peut envoyer son âme dans le monde-autre pour y rencontrer les esprits et obtenir leur protection et leur aide. Il le fera par le moyen de la transe, parfois lors de cérémonies collectives, d'autres fois dans la solitude. Les pratiques chamaniques sont souvent nocturnes, car l'obscurité favorise les manifestations du monde parallèle. Ce monde possède une géographie particulière et des dangers certains, que le chamane doit connaître pour mieux les affronter et les surmonter.

Ubiquité du chamanisme

Le chamanisme se trouve très souvent chez les chasseurs-collecteurs, même si ces sociétés ne sont pas toutes chamaniques, et même si l'on peut également constater ces pratiques dans des cultures pratiquant d'autres types d'économie. Il est, ou était récemment, présent en Europe (Scandinavie), en Asie (Pakistan, Corée, Chine ancienne, Sibérie orientale), en Afrique (surtout dans le sud), en Australie et dans les Amériques.

Jusqu'à des périodes très récentes, une vaste nappe de chamanisme couvrait tout le pourtour de l'Arctique, de la Sibérie au Canada, des pays scandinaves à toute l'Amérique du Nord et jusqu'au nord de l'Amérique du Sud. Étant donné la pérennité des religions, qui durent toujours beaucoup plus que les cultures qui les ont sécrétées, et d'autre part, l'ancienneté du peuplement des Amériques qui remonte de façon certaine au Paléolithique supérieur, l'hypothèse que les religions paléolithiques européennes aient eu une forte base chamanique devrait logiquement être la première à être envisagée, d'autant plus qu'il s'agissait alors de chasseurs-collecteurs.

L'ubiquité du chamanisme, qui ne résulte pas toujours de contacts directs ou indirects entre peuples éloignés, pose problème, de même que sa durée dans le temps. Il ne serait pas exclu que sa cause procède, du moins en partie, du besoin inévitable de rationaliser et d'exploiter les états altérés de la conscience qui se manifestent, sous une forme ou sous une autre, dans toutes les sociétés, par les rêves et les visions. Des éléments chamaniques existent en conséquence dans toutes les religions, comme en témoigne le rôle qu'y jouent les apparitions, les révélations et le contact direct avec l'au-delà. Toutefois, on ne parlera de société de type chamanique que lorsque ces pratiques sont institutionnalisées afin de former la trame même de la religion considérée.

L'art rupestre, matérialisation des croyances

Dans toutes les cultures, en effet, certaines personnes sont sujettes à des hallucinations, aux causes aussi diverses que leurs manifestations. Elles peuvent être déclenchées par des drogues hallucinogènes mais aussi par le jeûne, la souffrance, la concentration intense, des sons lancinants et répétés, la fièvre et la maladie, ou la privation sensorielle dans l'obscurité et l'isolement. Dans bien des sociétés, on croit que ceux qui perçoivent ces visions entrent en contact avec les puissances de l'au-delà et qu'ils sont donc susceptibles de jouer un rôle utile pour le groupe, en tant que médiateurs entre le monde réel et celui des esprits.

Cela ne signifie pas qu'ils iront nécessairement matérialiser leurs visions sur les roches. Mais, dans de nombreux cas, ils l'ont fait, souvent de manière comparable, en raison de croyances de base ou de cadres conceptuels voisins qui ont trait aux lieux où l'art a été réalisé, aux thèmes dépeints et aux raisons même de l'art. Des exemples probants à cet égard existent tant en Afrique du Sud, qu'au Mexique (Baja California), aux États-Unis et en d'autres lieux.

Les abris ornés sont souvent considérés comme des portes entre le monde réel et le monde-autre, qui peuvent fonctionner dans les deux sens. Les esprits peuvent en surgir et, à l'inverse, il est possible de pénétrer dans le monde de l'au-delà. Ce sont des lieux propices aux recherches des visions. Celui qui veut recevoir la visite d'un esprit auxiliaire ou avoir accès par la transe à la réalité du monde surnaturel ira dans la solitude favorable à leur rencontre, au pied des parois décorées chargées de puissance. Lorsqu'on pénètre dans l'un de ces mondes, on le fait souvent par un tunnel. L'analogie avec la pénétration dans le monde souterrain, attestée pendant toute la durée du Paléolithique supérieur en Europe, est frappante.

Les images elles-mêmes étaient chargées de pouvoir, ce qui explique leurs superpositions sur les mêmes panneaux, puisque chaque nouvelle image participait de la puissance accumulée et y ajoutait la sienne. Les spécificités locales dans le choix des thèmes représentés résultent des choix culturels, des croyances et des mythes du groupe. Parmi ces thèmes se trouvent à l'occasion les représentations d'êtres composites, associant des caractéristiques humaines et animales, créatures vues pendant le voyage chamanique dans l'au-delà ou résultats des transformations subies par le chamane lorsqu'il fut visité par son esprit auxiliaire.

L'art rupestre avait souvent pour but de représenter les visions et de les concrétiser après coup. Le voyage surnaturel du chamane n'était pas dépeint nécessairement d'une façon littérale mais à l'aide de métaphores, comme la mort pour représenter la transe, l'oiseau pour symboliser l'envol de l'âme, ou de toute autre manière. Ainsi, « tuer un mouflon », animal de pluie, signifiait dans la Coso Range de la Californie que le chamane se rendait dans l'au-delà pour faire venir la pluie. Les images gravées ou peintes pouvaient transcrire autre chose que les visions de la transe, tout en restant liées à une conception chamanique du monde. Les rites de passage, à l'occasion de la naissance, de la puberté ou de la mort, comme les mythes et légendes de la tribu, y trouvaient leur place.

La caverne et le voyage chamanique

Il est probable qu'une grande partie de l'art paléolithique européen, « l'art des cavernes », soit dû à des pratiques chamaniques. Cette hypothèse ne constitue pas une explication globale et exclusive mais un cadre explicatif. Elle se base sur plusieurs constatations.

Les cavernes profondes ont été fréquentées pendant plus de 20 000 ans, non pas pour y habiter mais pour y faire des dessins et s'y livrer à des cérémonies. Or, dans le monde entier et à toutes époques, le monde souterrain a toujours été perçu comme le domaine des esprits, des dieux ou des morts, c'est-à-dire comme un monde-autre. Y pénétrer délibérément, aller partout, jusque dans les diverticules les plus reculés et au plus profond des galeries, n'avait donc rien d'une exploration anodine. Se rendre sous terre, c'était braver les peurs ancestrales, s'aventurer volontairement dans le monde surnaturel et partir à la rencontre des esprits que l'on savait y demeurer. L'analogie avec le voyage chamanique est flagrante. Les hommes du Paléolithique avaient conscience de se trouver dans le royaume de l'au-delà. S'ils sont allés le plus loin possible dans les cavernes, c'est qu'ils recherchaient les puissances qui l'habitaient. Il est probable qu'ils s'attendaient à voir surgir les esprits des parois, des fissures et des creux, des trous et des ouvertures de galeries, ainsi que de l'ombre qui les entourait de toutes parts et dans laquelle ils se déplaçaient à la lumière fluctuante de leurs torches ou de leurs lampes à graisse. La paroi était considérée comme un voile perméable entre le monde quotidien et le monde-autre. Au fur et à mesure de leur progression, elle s'animait et ils y voyaient des formes animales, celles des esprits puissants de ce monde surnaturel. Nous le savons, car l'utilisation de reliefs plus ou moins suggestifs est depuis longtemps connue comme étant l'une des constantes de l'art des cavernes.

En outre, de nombreux témoignages de spéléologues attestent du caractère hallucinogène des grottes, où le froid, l'humidité, l'obscurité et l'absence de repères sensoriels facilitent les hallucinations visuelles et auditives. Les grottes pouvaient donc avoir un double rôle, aux aspects fondamentalement liés : faciliter les visions hallucinatoires et entrer en contact avec les esprits à travers la paroi.

La force de l'image

De ce point de vue, l'image avait un rôle à proprement parler vital. Comme la lampe d'Aladin, elle était chargée de pouvoir et elle permettait d'accéder directement au monde surnaturel. Cela peut expliquer le caractère propre à l'art paléolithique, le caractère discontinu des représentations, la présence de créatures composites à la fois homme et animal, comme celle d'animaux appartenant à plusieurs espèces ou relevant du fantastique, ainsi que les images d'animaux individualisés avec des détails précis, flottant sur les parois, souvent sans ligne de sol ni respect de la gravité, dans l'absence de tout cadre ou décor. Les signes géométriques élémentaires évoquent pour beaucoup ceux perçus dans les divers stades de la transe, ce qui explique qu'ils soient communs à des arts rupestres éloignés dans le temps comme on le voit dans l'art pariétal européen et dans l'espace, par exemple à la Cueva de las Manos en Patagonie.

Outre les dessins d'animaux et les signes, la volonté d'entrer en contact avec les esprits-forces du monde souterrain a pu se manifester de trois autres façons distinctes. D'abord, par les esquilles osseuses plantées dans les creux des parois, qui rappellent des pratiques connues dans le monde entier. Les tracés digitaux et, plus largement, les tracés indéterminés, pourraient relever de la même logique. Dans leur cas, le but n'était pas de recréer une réalité mais d'obtenir un contact direct avec les forces sous-jacentes à la roche, peut-être par des individus non initiés qui participaient au rituel à leur manière. Les empreintes de mains au pochoir permettaient d'aller plus loin encore. Lorsque l'on mettait la main sur la paroi et que l'on projetait la peinture sur la main, celle-ci se fondait dans la roche dont elle prenait la couleur, rouge ou noire. La main disparaissait métaphoriquement dans la paroi, établissant ainsi une liaison avec le monde des esprits. Certains, peut-être des malades ou à des enfants lors des rites de passage, pouvaient alors bénéficier directement des forces de l'au-delà. Dans cette optique, la présence de mains appartenant à de très jeunes enfants, comme à Gargas, dans les Hautes-Pyrénées, n'a plus rien d'extraordinaire.

Qu'une partie importante de l'art paléolithique ait été faite dans un cadre chamanique paraît donc une théorie des plus vraisemblables. Cela ne veut évidemment pas dire que toutes les images de cet art résultent de visions ni même qu'elles répondent à un même but. Par exemple, des peintures réalisées au milieu d'une grande salle auront sans doute un sens assez différent de celles que l'on trouve au fond d'un diverticule étroit où une seule personne pouvait se glisser. Les secondes peuvent être mises en relation, par analogie avec ce que l'on sait d'arts ethnologiquement connus, soit avec les recherches de visions, soit avec la volonté d'aller le plus loin possible au fond de la terre. Les peintures spectaculaires présentes dans de vastes espaces pouvaient, en revanche, avoir un rôle didactique et pédagogique, et être le support de cérémonies et de rites. La pensée traditionnelle n'est jamais simple.

Jean Clottes
Janvier 2004
 
Bibliographie
Le Chamanisme Le Chamanisme
Michel Perrin
Que sais-je?
PUF, Paris, 1995

Les Chamanes de la préhistoire.Transe et magie dans les grottes ornées Les Chamanes de la préhistoire.Transe et magie dans les grottes ornées
Jean Clottes et David Lewis-Williams
Arts rupestres
Le Seuil, Paris, 1996

Préhistoire. Les Chamanes des Cavernes Préhistoire. Les Chamanes des Cavernes
Jean Clottes et David Lewis-Williams
In Archeologia Nr.336
Dijon, 1997

Les Chamanes et la Préhistoire. Texte intégral, polémique et réponses Les Chamanes et la Préhistoire. Texte intégral, polémique et réponses
Jean Clottes et David Lewis-Williams
La maison des roches, Paris, 2001

Le Chamanisme, une tradition spirituelle multimillénaire Le Chamanisme, une tradition spirituelle multimillénaire
Ake Hultkrantz
In Les populations traditionelles. Continuité et changement dans le monde contemporain. Sous la direction de G. Burenhult
Bordas, Paris, 1995

Rêves éveilés. L'âme sous le scalpel Rêves éveilés. L'âme sous le scalpel
C. Lemaire
Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 1993

Les Populations traditionnelles. Continuité et changement dans le monde contemporain Les Populations traditionnelles. Continuité et changement dans le monde contemporain
Sous la direction de Burenhult
Bordas, Paris

Prise en compte du relief naturel des surfaces rocheuses dans l'art pariétal sud-africain et paléolithique ouest-européen: étude culturelle et temporelle croisée de la croyance religieuse Prise en compte du relief naturel des surfaces rocheuses dans l'art pariétal sud-africain et paléolithique ouest-européen: étude culturelle et temporelle croisée de la croyance religieuse
Daniel Lewis-Williams
In L'Anthropologie, n°101


Art rupestre San et Paléolithique supérieur: le lien analogique Art rupestre San et Paléolithique supérieur: le lien analogique
Daniel Lewis-Williams et T. Dowson
In L'Anthropologie, 96/4


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