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L'Arménie : lumière du fond des siècles
Jean-Pierre Mahé
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section)
Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres)
Président de la Société Asiatique
Certains pays sont comme une porte qui s'ouvre sur la profondeur des siècles : le temps y semble plus dense qu'ailleurs. C'est notamment le cas de l'Arménie, dont l'histoire et l'intérêt archéologique vous sont présentés ici par Jean-Pierre Mahé.

Avec ses 28 000 kilomètres carrés, l'actuelle république d'Arménie est encore plus petite que la Belgique, mais ces quelques arpents de montagnes et de plateaux sont comme les vestiges d'un monde englouti, d'un empire jadis puissant et dix fois plus étendu, en bordure du croissant fertile, où, il y a plus de cinq mille ans, est née la civilisation.


Partout se dressent des monuments médiévaux ou antiques, mais ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Le sol qui bruit sous les pas des vivants recèle tant de témoins d'époques disparues ! Les Arméniens sont fiers de leur patrie et conscients de l'immensité du passé. Ils savent que, du fond des siècles, sourdent encore d'heureuses influences qui les ont protégés contre les fléaux, les guerres et les invasions qui n'ont cessé de déferler sur leur sol natal. Ils comptent sur cette mémoire des lieux pour bâtir leur indépendance toute nouvelle.


Cet attachement à la terre des ancêtres et cette interférence du présent et du passé éclatent dans l'Éloge de l'Arménie, composé par le poète Tcharentz au lendemain du génocide de 1915 et de la première guerre mondiale :


  De mon doux pays d'Arménie, j'aime le nom à saveur de soleil,
  De la lyre de nos aïeux, j'aime la corde baignée de pleurs,
  J'aime les fleurs couleur de sang, et l'odeur ardente des roses,
  Et des filles de Naïri, j'aime la danse et la gracieuse pose.

  J'aime le noir de notre ciel, nos eaux limpides, nos lacs profonds,
  L'été brûlant, et notre auguste hiver à souffle de dragon ;
  Et, murs noirs perdus dans la nuit, notre hutte inhospitalière,
  Et de nos antiques cités, j'aime la pierre millénaire.

  Où que je sois, je n'oublierai jamais notre chant de plainte endeuillé,
  De nos livres aux lettres de fer, je n'oublierai pas la prière.
  Quelque épée que plongent en mon cœur nos blessures ensanglantées,
  Orphelin aux veines de feu, j'aime l'Arménie, ma Beauté.

  Pour la nostalgie de mon cœur, il n'est d'autre conte enchanteur,
  Plus auréolé que Narek, il n'est pas de front couronné ;
  Parcours le monde : est-il sommet plus blanc que les Massis ?
  Chemin d'inaccessible gloire, j'aime ma montagne Ararat !


A la recherche du royaume d'Ourartou


La découverte du passé arménien commence au Siècle des lumières. En 1703 William Whiston succédait à Isaac Newton à la chaire de mathématiques de Cambridge. Ce n'était pas seulement un savant intrépide, mais aussi un chrétien peu conformiste, qui devait être privé de son enseignement sept ans plus tard, sous l'inculpation « d'arianisme ».


Cherchant passionnément à retrouver le christianisme primitif, il se faisait apporter par les marchands anglais circulant au Proche-Orient toutes sortes d'écrits attribués, à tort ou à raison, aux Apôtres.


C'est ainsi qu'on lui remit une correspondance (apocryphe) des Corinthiens avec Paul. Le texte était écrit en arménien et Whiston ne connaissait pas cette langue ; il se le fit traduire en arabe. Mais ses deux jeunes fils, George et William Jr., ne voulurent pas en rester là. Instruits par les plus grands arménistes du temps, ils se constituèrent un lexique de plus de vingt mille mots et publièrent en 1736 le texte original et la traduction latine de l'œuvre la plus mystérieuse de la littérature arménienne, l'Histoire de Moïse de Khorène.


Un nouveau monde s'ouvrait aux savants de l'époque. Relatant l'histoire d'Arménie depuis le Déluge et la Tour de Babel, le chroniqueur arménien incitait à poser le problème de l'origine des langues. Ne soutenait-il pas que les Arméniens étaient fils de Japhet, comme les Grecs et les Perses ? De fait, les langages de ces différentes nations paraissaient nettement plus proches les uns des autres que ceux des fils de Sem, Hébreux, Chaldéens ou Arabes. Du récit des origines, on allait bientôt passer à la comparaison. Ainsi naquit, au début du XIXe siècle, la linguistique moderne, grâce à quoi l'arménien allait pouvoir revendiquer sa juste place parmi les langues indo-européennes.


La cité de la reine Sémiramis


Mais pour la science historique la lecture de Moïse de Khorène n'était pas moins stimulante. Il racontait comment la voluptueuse reine d'Assyrie, Sémiramis, intriguée par les chansons qui circulaient sur la beauté d'Ara, le roi des Arméniens, avait conquis, au nord de la Mésopotamie, les environs d'un grand lac salé, près duquel elle avait bâti une ville, un aqueduc et une prodigieuse forteresse revêtue d'inscriptions incompréhensibles.


Peu après sa fondation en 1822, la Société Asiatique de Paris, logée dans l'Institut de France, offrit de subventionner quiconque irait retrouver la cité de la reine Sémiramis. L'érudit allemand F. E. Schulz, de Giessen, partit pour la Turquie en 1827 et arriva jusqu'à la forteresse de Van, dont il copia consciencieusement les inscriptions cunéiformes. Mais il fut tué en 1829 sur le chemin du retour.


Cependant sa copie parut en 1840 dans le Journal Asiatique, sans la moindre traduction, car la langue du texte était alors tout à fait inconnue. Il fallut d'abord déchiffrer l'assyrien, grâce à l'inscription trilingue (en perse, assyrien et mède) de Darius à Béhistoun, en 1851, pour se rendre compte qu'on avait affaire à une langue différente, l'ourartéen, apparenté au hourrite, que l'on décrypta progressivement vers la fin du XIXe siècle.


On connut alors le premier royaume établi sur le territoire arménien, du IXe au VIe siècle avant J.-C., l'État d'Ourartou, dont le nom apparaît dans la Genèse, sous la forme d'Ararat, la montagne où se posa l'Arche de Noé. Bien qu'elle ne représente que le secteur nord-est de l'Ourartou, une zone frontalière contre les tribus barbares de la chaîne du grand Caucase, l'actuelle république d'Arménie recèle les monuments ourartéens les mieux préservés et les plus méthodiquement explorés.


Détruite en une nuit par une attaque subite des Scythes, au début du VIe siècle avant J.-C., la cité militaire et administrative de Teïchébaïni – ainsi nommée en l'honneur de Teïchéba, le dieu de la foudre – demeura enfouie dans l'oubli des hommes et la poussière des siècles jusqu'aux fouilles de 1939. Les archéologues découvrirent avec stupeur, sous une épaisse couche de cendres et d'humus, l'équipement des guerriers, leurs chars et leurs trésors. Dans les entrepôts de la forteresse, les jarres à vin s'alignaient par rangées entières, avec des vases emplis de grains pétrifiés et toutes sortes de plats d'airain, de casques et de boucliers inscrits aux noms des anciens rois d'Ourartou.


En 1950 on explora aussi le site d'Erébouni, ancêtre de l'actuelle Erévan, fondée en 782 avant J.-C. par Arguichti, fils de Ménoua, comme le révèle une inscription trouvée sur le terrain.


« Par la grandeur du dieu Khaldi, Arguichti, fils de Ménoua, a construit cette magnifique forteresse. Je lui ai donné pour nom Erébouni, pour renforcer le pays de Van contre les tribus barbares. Arguichti dit : « Le sol était aride, rien n'y était construit ; j'y ai fait de grands travaux, j'ai creusé quatre canaux depuis le fleuve, j'ai planté un vignoble et une forêt » ».


Sur la hauteur d'Arin-Berd, au nord d'Erévan, se dressait un palais royal, qu'on visite encore aujourd'hui, avec deux temples, des magasins et des salles ornées de fresques magnifiques.


De Troie à Rome : les Arméniens dans le monde antique


Pays de l'Arche de Noé, l'Arménie a connu dans sa longue existence plusieurs déluges et plusieurs renaissances. Affaibli par les raids des Cimmériens et des Scythes, Ourartou s'effondre au VIe siècle et tombe, vers 590, sous la coupe des Mèdes. C'est durant cette période qu'apparaissent les premiers locuteurs de la langue arménienne. D'où venaient-ils ? La question est toujours controversée. Mais les derniers progrès de l'histoire du peuplement de l'Asie Mineure rendent aujourd'hui la réponse moins incertaine.


Les fouilles archéologiques et les sources hittites permettent d'affirmer que la guerre de Troie, évoquée par Homère, eut lieu durant le premier quart du XIIe siècle avant J.-C. Après la chute d'Ilion, les vainqueurs colonisèrent le littoral de la mer Égée, ouvrant le passage à un autre peuple venu des Balkans, les Phrygiens, dont l'avant-garde renversa l'Empire hittite et franchit l'Euphrate en 1165 avant J.-C. Les sources assyriennes les mentionnent alors sous le nom de Mouchki.


Longtemps frontaliers d'Ourartou, les Mouchki s'y infiltrèrent d'abord lentement, puis plus intensément après la chute du royaume. Se fondant à la population locale, ils finirent par lui imposer la langue indo-européenne qu'ils parlaient, c'est-à-dire l'ancêtre de l'arménien, qui avait encore un chemin de près d'un millénaire à parcourir pour se fixer comme langue écrite au Ve siècle après J.-C.


La lente progressivité de cette ethnogenèse est bien illustrée par le site antique d'Armavir au sud-ouest d'Erévan. Moïse de Khorène raconte qu'après la mort d'Ara, son petit-fils Anouchavan s'y était installé comme prêtre des platanes sacrés, dont les feuilles, animées par le vent, rendaient de salutaires oracles. Les fouilles, commencées en 1962, permirent de constater qu'Armavir n'est en fait que la citadelle orientale d'une cité ourartéenne plus ancienne, Arguichtihinili, fondée au VIIIe siècle avant J.-C. Déclinant à la chute d'Ourartou, le temple et le palais royal furent restaurés par les satrapes orontides, qui se proclamèrent rois après la victoire d'Alexandre sur l'Empire perse en 331.


Dans une inscription grecque trouvée sur place en 1927, le poète Numénius, invité de la cour, annonce à la reine la mort du roi Oronte IV, vaincu et tué en 200 avant J.-C. par l'un de ses vassaux, le satrape Artaxias, fondateur d'une nouvelle monarchie :


« Mon message n'apporte rien de funeste à sa gloire, car c'est les armes à la main que la vie l'a quitté, et le beau pays d'Arménie à la ville nouvelle, son rival s'en est emparé ! »


Artaxias construisit sa capitale d'Artaxata dans la plaine de l'Araxe, justement près de l'endroit où, cinq cents ans plus tard, l'apôtre de l'Arménie, saint Grégoire l'Illuminateur, devait être jeté dans la fosse profonde de Khor-Virap. Sur les conseils d'Hannibal, qui avait fui les Romains au fin fond de l'Orient, et ne rêvait que de revanche, le roi établit la ville entre sept collines, comme Rome.


L'un de ses descendants, Tigrane II le Grand, épousa Cléopâtre, fille de Mithridate Eupator, le célèbre roi du Pont. Il conquit un vaste domaine, incluant la Syrie, la Cilicie et la Phénicie, s'étendant des rives de la mer Caspienne jusqu'à la Méditerranée, depuis la Mésopotamie jusqu'aux Alpes Pontiques. Prenant le titre de Roi des rois, « il accumula des monceaux d'or, d'argent, de pierres précieuses, de vêtements et d'étoffes de toutes couleurs, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, grâce à quoi les laids paraissaient aussi magnifiques que les beaux, et les beaux – dit Moïse de Khorène – se muaient tous en héros de la race des dieux ».


Quatre rois vassaux entouraient son trône et le suivaient dans tous ses déplacements. Longtemps il tint en échec les armées romaines ; mais, trahi par son fils, Tigrane le Jeune, il fut obligé de pactiser avec Pompée en 66 avant J.-C. et devint « ami et allié du peuple romain ». Sans le savoir il ancrait ainsi l'Arménie en Occident, car l'alliance avec l'Empire allait durer près de huit siècles, jusqu'à la conquête arabe.


Au premier siècle de notre ère les rois parthes arsacides d'Iran tentèrent d'arracher l'Arménie à Rome. Malgré la valeureuse campagne de Corbulon, malencontreusement remplacé par l'incapable Paétus, Néron fut contraint de composer avec l'ennemi. Il accepta de couronner, comme roi d'Arménie, Tiridate, frère de Vologèse, roi des Parthes. L'Arsacide dut venir à Rome pour se soumettre à l'empereur :


« Moi, descendant d'Arsace, je suis ton esclave ; je suis venu vers toi, ma divinité, afin de t'adorer comme Mithra, car tu es pour moi destin et fortune. »


Contre la menace des Alans, un peuple scythe établi dans le Caucase, ancêtre des Ossètes, Tiridate restaura l'antique forteresse de Garni, comme l'indique l'inscription découverte en 1945 :


« Hélios Tiridate, grand roi d'Arménie Majeure, rebâtit comme maître, pour son auguste reine, cette citadelle inébranlable, la onzième année de son règne. »


L'enceinte fortifiait un promontoire dominant le cours de l'Azat, au bord d'un canyon abrupt d'orgues basaltiques. Au centre se dresse un temple, reconstitué (1969-1975) avec les pierres d'origine. À proximité se trouvaient un palais et un bain, orné d'une mosaïque représentant les Néréides, Okéanos et Thalassa, qui déclarent : « Sans rien gagner, nous avons travaillé ».


L'Arménie chrétienne


En ce temps-là les dieux arméniens s'habillaient à la grecque. Aramazd-Vanatour, le père des Immortels, ouvrait l'an sous les traits de Zeus Hospitalier. Vahagn le Brave, qui cueillait les dragons et les monstres aussi facilement qu'un bon jardinier arrache les mauvaises herbes, brandissait la massue d'Héraklès. Son amante, Astrik, l'étoile du matin, empruntait les grâces d'Aphrodite. Anahit, la déesse d'or et la dame du pays d'Arménie, était aussi farouche qu'Artémis. Nana, fille d'Aramazd, rivalisait de sagesse avec Athéna.


Durant le IIIe siècle de notre ère, ce panthéon mazdéen, hellénisé depuis l'âge des Diadoques, dut essuyer le tir de deux bords opposés. Du côté de l'Iran, les Perses sassanides renversent les Arsacides parthes en 224 et prétendent rétablir la vraie foi de Zoroastre. On abat les statues importées de Grèce, on allume partout des autels du feu, on pourchasse toutes les créatures et toutes les doctrines de ténèbres. L'Arménie, où règne encore la branche cadette de la dynastie arsacide, est bientôt envahie. L'Empire romain, livré à l'anarchie après la chute des Sévères en 235, est d'abord trop affaibli pour contre-attaquer.


D'un autre côté, s'annonçait la foi nouvelle du Christ. Depuis des millénaires, l'Arménie était en contact avec la Syrie et la Mésopotamie. Les dieux voyageaient entre les deux pays. Baal-Chamin, le Seigneur des cieux, était devenu, sous le nom de Barcham, le riche voisin de Vahagn, qui lui vola la paille dont il fit la Voie lactée. Son idole était faite d'ivoire, de cristal et d'argent : on l'appelait le Dieu de blanche gloire. Quand la première église chrétienne fut fondée à Antioche, l'Évangile ne tarda pas à franchir le Taurus, apporté, dit la légende, par l'apôtre Thaddée, qui avait converti le royaume d'Édesse.


Vinrent aussi des formes hétérodoxes de christianisme, comme les gnostiques, mentionnés par Épiphane, ancêtres des Borborites, qui sévissaient encore au Ve siècle. Le Perse Mani (215-275), « Sceau de la prophétie », qui prétendait unir les doctrines de Jésus, de Bouddha et de Zoroastre, eut aussi des disciples en Arménie. Il voulut convertir le roi sassanide Chahpour Ier et faire du manichéisme la religion officielle de l'Empire perse. Mais le roi Bahram, adepte convaincu du zoroastrisme, le fit écorcher vif et tous ses adeptes furent bannis. Au IVe siècle apparaissent les Messaliens, venus de Mésopotamie, qui erraient en mendiant et en priant sans cesse. Comment l'orthodoxie chrétienne allait-elle triompher ?


Vers 314, le roi Tiridate IV, qui n'avait pas renoncé à la politique de persécution inaugurée en 303 par Dioclétien, fut puni de son impiété par une bien étrange métamorphose. Il avait essayé de violer une religieuse romaine, nommée Hripsimé, qui s'était réfugiée en Arménie, avec ses quarante sœurs et l'abbesse Gaïané. Fortifiée par l'Esprit saint, la jeune fille lui avait résisté, et le roi, pourtant champion olympique, avait dû avouer sa défaite. De dépit, il avait martyrisé toute la communauté. À peine le crime accompli, il fut changé en sanglier sauvage et, rejetant tous ses vêtements royaux, il alla se vautrer avec ses congénères dans les roseaux des marécages.


La sœur du roi fut alors avertie en songe que le saint missionnaire Grégoire, précipité treize ans plus tôt au fond de la fosse de Khor-Virap, pleine de reptiles et de serpents venimeux, dont l'aspect et les sifflements suffisaient à faire perdre la raison et la vie aux criminels les plus endurcis, avait survécu grâce à la Providence et aux aumônes d'une veuve. Lui seul pourrait guérir le roi.


On tira Grégoire l'Illuminateur de la fosse et il se mit en route vers la ville royale de Valarchapat. Chemin faisant, il eut une vision. Le ciel s'ouvrit et les anges veilleurs, qui prient Dieu nuit et jour, sans relâche, lui apparurent à l'endroit où, trois siècles plus tard, le catholicos Nersès III le Bâtisseur devait construire un magnifique palais et l'extraordinaire église circulaire de Zvartnots, dédiée aux « Toujours-Vigilants ».


Arrivé au pressoir où les religieuses avaient établi leur demeure, Grégoire enterra lui-même les corps des martyres, car les païens étaient indignes d'y toucher. Puis il prêcha la foi pendant quarante jours. Quand le roi eut tout entendu et recouvré l'usage de ses mains pour participer, avec l'aide de sa sœur et de son épouse, à la construction des chapelles funéraires des saintes, il implora le baptême et reprit forme humaine.


Le fils de Dieu apparut alors à saint Grégoire pour lui révéler l'endroit où devait être bâtie la première cathédrale, surmontée d'une coupole semblable au ciel reposant sur quatre colonnes. On appela le lieu Etchmiadzine, « Le Fils Unique est descendu ». Peu après, l'Illuminateur reçut la consécration épiscopale, vers 315, à Césarée de Cappadoce, devenant ainsi, à titre héréditaire, le premier chef de l'Église arménienne. Ses successeurs prirent, à partir de 555, le titre de Catholicos.


De formation hellénique, saint Grégoire ne se soucia pas de créer une littérature ecclésiastique arménienne. Les prédicateurs devaient lire la Bible en grec ou en syriaque. Soucieux de remédier à cette gêne, le moine Mesrop Machtots, pria le patriarche Sahak le Parthe de l'autoriser à créer, vers 400, un alphabet spécial qui lui permettrait de traduire l'Écriture sainte en arménien.


Avec leurs disciples, les Saints Traducteurs, Sahak et Machtots ne traduisirent pas seulement la Bible, mais les plus grandes œuvres des Pères de l'Église. Grâce à ces versions arméniennes, beaucoup de textes, perdus en grec, furent sauvés de l'anéantissement : par exemple, les écrits d'Irénée de Lyon, premier évêque des Gaules, la Chronique universelle d'Eusèbe de Césarée, véritable somme de l'historiographie antique, les Questions sur la Genèse et sur l'Exode de Philon, le plus grand savant juif d'Alexandrie.


Quand l'empereur Justinien, en 529, expulsa les derniers philosophes païens d'Athènes, la science antique s'éteignit chez les Grecs pour plusieurs siècles. Les savants persécutés se réfugièrent en Perse, où la science arabe devait s'épanouir, trois cents ans plus tard, sous le califat de Mamoun. Mais entre-temps, les Arméniens traduisirent en leur langue la Logique d'Aristote et les Commentaires du philosophe David, les traités Du Monde et Des Vertus, les manuels de grammaire et de rhétorique, toutes sortes d'ouvrages de philosophie, de mathématiques, d'astronomie, de géographie, de cosmographie et de médecine, préservant ainsi, au seuil du Moyen Age, toutes les bases d'une pensée rationnelle véritablement autonome.


Le Maténadaran, sanctuaire de la mémoire arménienne


Copiés de siècle en siècle, les anciens manuscrits arméniens sont conservés au Maténadaran d'Erévan, à la fois musée, bibliothèque et institut de recherche, véritable sanctuaire de la mémoire arménienne. Beaucoup de manuscrits sont ornés d'enluminures peintes entre le VIIe et le XVIIIe siècle. Simples ou somptueuses, comme les œuvres des peintres ciliciens, savantes ou naïves, comme les évangéliaires du Vaspurakan, la région du lac de Van, ces miniatures arméniennes sont toujours expressives et d'une indéniable spécificité.


Après la chute du royaume arsacide en 428, l'Arménie connut une succession de guerres et d'invasions étrangères : persécutions religieuses par les Perses aux Ve-VIe, attaque des Seldjoukides au XIe siècle, domination mongole au XIIIe, turcomane au XIVe, ottomane du XVe au XIXe, qui devait aboutir aux massacres de 1896 et au génocide de 1915.


Sur cette longue durée, les périodes d'indépendance furent fragiles et instables, parfois éphémères, que l'on songe à la renaissance bagratide (IXe-XIe siècles), au royaume arménien de Cilicie (XIe-XIVe siècles), ou à la première république (1918-1920), née de l'effondrement de l'Empire russe. Mais la continuité de la culture arménienne, l'attachement du peuple à sa terre, à sa foi, à sa langue et à ses traditions, sont remarquables.


Des plus anciennes églises, du Ve au VIIe siècle, dans la plaine de l'Ayrarat, aux grands ensembles monastiques d'Haghbat et de Sanahine, en Gougark, ou de Tatev, en Siounik, on perçoit la même inspiration : taille rigoureuse de la pierre volcanique, sobre sévérité des façades et des décors, contrastes surprenants entre la simplicité de l'aspect extérieur et la complexité des espaces intérieurs. L'imagination poétique se libère sur la sculpture des khatchkars, ces dentelles de pierre sur les bras de la croix, tour à tour signe du salut, arbre de vie du paradis perdu et trône glorieux du « Dieu crucifié pour nous », selon la formule de la liturgie arménienne.


La fin de l'Union soviétique, en 1991, ouvre à ce peuple ancien une nouvelle ère d'indépendance. Les difficultés sont nombreuses, mais les Arméniens savent y faire face. Comme les Aralez de Moïse de Khorène, ces génies à tête de chien léchant les blessures des guerriers pour les ramener à la vie, la fierté de la liberté retrouvée inspire à la jeune république une vigueur et un héroïsme dignes de ses ancêtres. Elle s'applique avec succès à assurer sa défense et à restructurer son économie. Elle s'est dotée d'institutions démocratiques d'une stabilité remarquable parmi les États issus de l'URSS. Le 1700e anniversaire de la conversion de l'Arménie a été célébré en 2003, un jubilé symbole de l'identité nationale et de l'unité de tous les Arméniens à travers le monde.

Jean-Pierre Mahé
Janvier 1996
 
Bibliographie
David de Sassoun David de Sassoun
F. Feydit
Connaissance de l’Orient
Gallimard, Paris, 1989
L’épopée légendaire des luttes, au Xe siècle, des Arméniens contre les Arabes.
Grégoire de Narek, Tragédie Grégoire de Narek, Tragédie
Jean-Pierre Mahé
CSCO n°584
Éditions Peeters, Paris-Louvain,, 2000
Présentation du plus grand poète arménien et de la vie religieuse de l’Arménie en l’an mil ; traduction française annotée du texte arménien.
Catalogue de l'exposition "Arménie entre Orient et Occident" Catalogue de l'exposition "Arménie entre Orient et Occident"
Raymond H. Kévorkian
Bibliothèque Nationale de France, Paris, 1996

Catalogue de l'exposition "Arménie, Trésors de l'Arménie Ancienne des origines au IVème siècle" Catalogue de l'exposition "Arménie, Trésors de l'Arménie Ancienne des origines au IVème siècle"
Sous la direction de Jacques Santrot
Somogy, Nantes, 1996

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