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Il y a une vingtaine d'années il eût été facile de parler de la langue serbo-croate. Langue officielle de la Yougoslavie – avec le macédonien et le slovène –, elle était alors de loin la langue majoritaire, parlée par à peu près vingt millions d'habitants sur un total de vingt-cinq millions. Pour diverses raisons, on tendait alors à minimiser la diversité linguistique de la fédération mais son éclatement a conduit à en prendre toute la mesure. Aujourd'hui, il est souvent plutôt question de deux, voire – avec le bosniaque – de trois langues balkaniques, riches d'une passionnante production littéraire.

Une ou deux langues ?

Le serbe et le croate font partie, avec le bulgare, le macédonien et le slovène, des langues slaves du sud. On parle du « serbo-croate » depuis le milieu du XIXe siècle, alors qu'auparavant ces deux langues avaient connu un développement différent. Suivant les circonstances, la parenté linguistique est soit mise en avant et encouragée – ainsi au XIXe siècle – soit – c'est le cas aujourd'hui – niée et combattue. Il faut en effet savoir que par-delà les frontières politiques – d'ailleurs fluctuantes – l'ensemble de ce que l'on nomme habituellement la langue « serbo-croate » est divisé, selon les critères linguistiques, en trois grands groupes dialectaux en partant de la façon de dire « que », « quoi » : le stokavien – de chto –, le kaïkavien – de kaj – et le tchakavien – de tcha. À l'intérieur de ces groupes, on distingue les variantes iyéavienne, ékavienne et ikavienne, selon la manière de prononcer le e : par exemple liyépa, lépa ou lipa, pour « belle ». Dans toute la Serbie, au Monténégro et dans une partie de la Croatie on utilise le chtokavien ; le tchakavien est parlé sur le littoral croate et la région de Zagreb utilise le kaïkavien. Il faut savoir également que, du fait de conditions culturelles différentes, le vocabulaire varie beaucoup d'un pays à l'autre.

Rappelons que ces langues furent écrites sous l'influence des religions, au nombre de trois sur le territoire : le catholicisme romain, l'orthodoxie et l'islam. Le christianisme pénètre chez les Slaves du sud soit directement à partir de Rome – il s'agit surtout de la côte et des îles, jadis parties intégrantes de l'Empire romain – soit de Byzance par l'entremise des disciples des apôtres slaves Cyrille et Méthode, qui, chassés de Moravie où les deux frères avaient été envoyés au IXe siècle, poursuivirent leur mission sur les territoires de la Macédoine, de la Serbie et de la Croatie actuelles. Ils inventèrent l'écriture glagolitique qui sera remplacée plus tard par la cyrillique.

Langues parlées, langues écrites et littératures

Le serbe écrit est d'abord étroitement lié à l'orthodoxie. Il connut un développement important entre le XIIe et le XIVe siècles, la grande époque de la Serbie médiévale. Il s'agit du slavon serbe – le serbo-slave –, langue de l'Église, de l'État et du discours élevé. L'écrit en langue populaire est réservé aux textes concernant le droit ou le commerce. Cependant, à partir du XVe siècle, l'occupation ottomane entraîne une raréfaction de l'écrit qui, désormais, reste confiné aux monastères. En revanche, cette période connaît un développement important de la littérature orale. Au XVIIIe siècle, alors que la population serbe migre massivement vers la Voïvodine et la Hongrie, la langue écrite est considérée comme le ciment de l'unité. Subissant alors l'influence du slavon russe – le russo-slave –, elle s'éloigne encore un peu plus de la langue parlée. Cherchant à rendre la langue écrite plus compréhensible, les divers auteurs tentent d'y faire entrer des éléments de la langue populaire. Chacun écrit donc un peu à sa manière et, en dehors de l'Église, il n'existe pratiquement pas de norme. Dositej Obradovic sera le premier à préconiser l'emploi de la langue parlée.

Le grand réformateur de la langue serbe Vuk Stefanovic Karadzic – que les Serbes appellent affectueusement Vuk – est à l'origine du rapprochement avec le croate. Vivant à Vienne, il se forme au contact des grands philologues comme Joseph Dobrovsky, Jernej Kopitar ou encore Jakob Grimm. C'est sous leur influence qu'il rédige la première grammaire de la langue serbe parlée (1814) et le premier dictionnaire serbo-germano-latin (1818). Il écrit en chtokavien. En même temps il recueille et fait connaître en Europe la poésie populaire serbe – fort mal vue par le clergé et par la noblesse qui la considèrent comme indigne d'être écrite – qui exprime en réalité la beauté et de la dignité de cette langue. Il adapte l'orthographe cyrillique. La réforme de Karadzic représente une rupture complète avec le passé et elle ne sera acceptée dans toute la Serbie qu'au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.

La langue croate connaît également une période d'utilisation du slavon croate, écrit soit en alphabet latin, soit en cyrillique, soit en glagolitique. Par la suite, les différentes régions de la Croatie se développent de façon inégale. Mais la tradition littéraire fut toujours fortement influencée par les parlers locaux. À l'époque de la Renaissance, le littoral connaît un essor littéraire exceptionnel qui influera sur le développement ultérieur de la langue croate. Marko Marulic écrit alors en variante tchakavienne, alors que d'autres, tels Drzic ou Gundulic utilisaient la variante iyékavienne du chtokavien. Au XVIIIe siècle, la plupart des écrivains, se fondant sur la tradition de la Renaissance, utilisent le chtokavien, ce qui ne signifie nullement que les autres variantes fussent exclues de la littérature, l'absence d'un pouvoir central favorisant une certaine dispersion. Au XIXe siècle, les tenants de l'idée illyrienne – d'une union de tous les Slaves du sud – cherchent à promouvoir l'unité linguistique avec le serbe. Ljudevit Gaj, et plus tard Djuro Danicic, seront les plus fervents adeptes de la langue unique. En 1850, une réunion est organisée à Vienne sous les auspices du linguiste Miklosic afin de codifier cette langue « serbo-croate » ou « croato-serbe ». Le serbe garde la graphie cyrillique, le croate adopte la nouvelle graphie latine nommée gajica, copiée sur la graphie tchèque. Officiellement, cela signifie la disparition du kaïkavien et du tchakavien qui pourtant continuent à être écrits, y compris par de grands écrivains et jusqu'à nos jours – Krleza en kaïkavien, Nazor en tchakavien.

La fondation de la Yougoslavie en 1918 ne fera qu'accentuer le besoin d'unité linguistique ; le serbe – chtokavien-ékavien –, langue du pouvoir central, a désormais la prépondérance. Dans la Yougoslavie de Tito on assistera cependant à un certain assouplissement : ainsi, en 1974, la spécificité du croate sera reconnue par la constitution. Dans le domaine littéraire, la diversité est encore plus grande dans la mesure où les territoires croates, catholiques, étaient intégrés dans l'ensemble hongrois et autrichien alors que toute la bande côtière subissait l'influence de Venise à laquelle elle était étroitement liée économiquement. La Serbie, orthodoxe et le territoire de la Bosnie-Herzegovine subirent l'influence de l'Empire turc auquel ils étaient intégrés. Tout ce qui précède nous permet de comprendre qu'il est impossible de parler d'une littérature serbo-croate, les intéressés ayant toujours distingué les écrivains croates des écrivains serbes et même bosniaques.

Croatie : tradition nationale et influences européennes

Après les écrits médiévaux religieux, la grande littérature croate naît au XVIe siècle. Marko Marulic (1450-1524), originaire de Split, auteur de l'épopée Judith, est considéré comme le premier grand écrivain croate. À Dubrovnik – Raguse – l'influence italienne se fait sentir tout particulièrement, notamment chez l'auteur dramatique Marin Drzic (1508-1567) qui écrivit la pastorale Vénus et Adonis et la comédie L'Oncle Maroje. Le plus grand poète de Dubrovnik est toutefois Ivan Gundulic (1589-1638) auteur de Dubravka, l'hymne à sa ville, qui a vu également naître le poète lyrique Ivan Vucic (1592-1658).

Les autres régions de la Croatie connaissent également leurs époques brillantes. Deux héros de l'histoire croate, les comtes Petar Zrinski (1621-1671) et Krsto Frankopan (1643-1671), qui s'étaient rebellés contre les Habsbourg et furent décapités, comptent parmi les poètes les plus connus du XVIIe siècle croate.

Le XVIIIe siècle vit le développement rapide de la littérature à Zagreb. L'œuvre la plus populaire de cette époque est Le Plaisant discours du peuple slave de Andrija Kacic-Miosic (1704-1760). Le XIXe siècle, avec l'idée illyrienne prônée par le publiciste Ljudevit Gaj, vit naître les poètes Stanko Vraz, Petar Preradovic, Dimitrije Demetar et surtout Ivan Mazuranic (1814-1890), homme d'une vaste culture, qui sut unir la tradition locale à la modernité européenne. Dans La Mort de Smaïl-aga Cengijic (1846) il exalte le patriotisme slave. Le XIXe siècle vit le développement du roman, surtout historique à thème national, comme par exemple, La Révolte paysanne de Avgust Senoa (1838-1881).

Pour un lecteur qui veut aller à la rencontre de la littérature croate, nous pouvons avant tout recommander la lecture de Miroslav Krleza (1893-1981), romancier, auteur dramatique, poète, critique, polémiste. Il a su mettre en avant l'extrême richesse de la langue croate et jouer finement sur ses différentes variantes. La littérature croate moderne reste riche de talents, étroitement reliée aux courants occidentaux tout en gardant ses spécificités. Tous les aspects de la communauté se retrouvent traités de manière particulièrement originale et profonde, qu'il s'agisse des horreurs de la première guerre mondiale – le recueil de nouvelles Mars, Dieu croate publié en 1922 –, du déracinement moderne – Le Retour de Philippe Latinovitz de 1932 –, de la dictature moderne – Banquet en Blituanie de 1965 –, du sort des paysans – Les Ballades de Petrica Kerempuh de 1936 – ou de la décadence d'une famille bourgeoise – la pièce Les Glembaye de 1933.

Serbie : de la « langue des manants » à la langue littéraire

La Serbie connut une brillante civilisation avant la conquête ottomane. Ainsi, saint Sava, le fils cadet du grand souverain Stevan Nemanja, écrivit au début du XIIIe siècle une Vie de saint Siméon, sur le modèle des hagiographies byzantines.

Après la bataille de Kosovo en 1389, le territoire serbe est soumis pendant quatre siècles à la domination turque. Les monastères, seuls foyers de la culture, maintiennent la tradition écrite en slavon. La population développe alors une littérature orale d'une extrême richesse, littérature qui ne sera mise en valeur et reconnue qu'à la faveur du romantisme européen. Il s'agit de véritables poèmes épiques chantant les luttes des guerriers serbes contre l'envahisseur et évoquant les épisodes tragiques de la vie de la communauté. Ils exaltent non seulement le sentiment patriotique mais la haute valeur morale des personnages. Les chants lyriques expriment la vie individuelle, avec ses joies et surtout ses peines. Certains de ces chants furent traduits très tôt et de nombreuses fois dans plusieurs langues occidentales, tel par exemple Le Chant de la femme de Hasan Aga – Hasanaginica. En Occident, on avait tendance à voir dans ces chants l'expression primesautière de l'âme du peuple ; ils faisaient aussi figure d'épopée en cours de constitution car les faits récents y prenaient place tout naturellement. Il faut reconnaître, par-delà les modes, que cette poésie contient une grande charge d'émotion et possède bien une valeur littéraire propre.

Vers la fin de la période ottomane un foyer de littérature se développa en Voïvodine où les Serbes migrèrent en masse à la fin du XVIIe siècle. Si l'activité littéraire reste toujours liée à l'Église – et donc à sa langue spécifique – le parler populaire est de plus en plus souvent introduit dans l'écrit. On doit à Djorje Brankovic Les Chroniques slavo-serbes (1705) et à Zaharije Orfelin (1726-1785) un recueil de poèmes intitulé Les Pleurs de la Serbie (1761). La région de Voïvodine favorise le contact avec le reste de l'Europe et notamment avec l'esprit des Lumières, sous l'influence desquelles on assiste à une véritable renaissance de la culture nationale. Dositej Obradovic (1739-1811), homme savant, curieux du monde et soucieux du développement de son peuple est la figure centrale de ce renouveau. Son ouvrage intitulé Vie et aventures (1783) est la somme de son expérience acquise durant sa vie et des réflexions philosophiques et morales.

La réforme linguistique de Vuk Karadzic (1787-1864), qui fit de la « langue des manants » la langue littéraire, permit le véritable développement de la littérature serbe moderne. Parmi les auteurs romantiques les plus populaires, citons le poète Branko Radicevic (1824-1853) et Jovan Jovanovic Zmaj, (1833-1904), auteur de poèmes et de contes très connus. Le roman historique – ainsi Djuraj Brankovic (1859) de Jakov Ignjatovic (1824-1889) – est toujours très prisé par le public, habitué aux évocations du passé. Le réalisme se répand durant la seconde moitié du XIXe siècle, notamment avec l'œuvre de Milovan Glisic (1847-1908), auteur de nouvelles et de romans dans lesquels il décrit la vie de l'époque. Considérant les liens multiples de la culture serbe avec la Russie, les classiques russes ne manquent pas d'influencer les auteurs, qu'il s'agisse de la veine fantastique de Gogol ou du thème de la paysannerie relativement aisée et de la bourgeoisie émergeante.

La poésie s'abreuve le plus souvent aux courants occidentaux. Le romantisme se prolonge pratiquement jusqu'à la fin du XIXe siècle. Les poètes français modernes, surtout les symbolistes et les parnassiens, servent de modèle aux « modernes » serbes, tels Sima Pandurovic et Milan Rahic, tout comme Vojislav Ilic, considéré comme l'un des plus grands poètes de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le XXe siècle voit émerger de nouveaux talents, souvent séduits par les différents mouvements avant-gardistes qui ensuite s'assagissent. C'est le cas de l'un des romanciers les plus importants, Milos Crnjanski (1893-1977). Il fut d'abord connu comme poète, mais c'est surtout son roman monumental Migrations (1929) qui lui valut, à juste titre, une gloire internationale. Crnjanski y décrit les grandes migrations des familles serbes vers le nord, à la recherche de la terre et de la paix. Un souffle épique caractérise cette œuvre hors du commun.

Cette veine épique se retrouve dans les romans ayant pour thème la résistance pendant la seconde guerre mondiale, notamment chez un Oskar Davico ou Dobrica Cosic – pour ne citer que les meilleurs. Le lecteur français ne peut pas ignorer Kanilo Kis. Juif de Voïvodine écrivant en serbe et vivant en France, parti du nouveau roman, il est l'auteur d'une œuvre attachante et originale dont le cœur est sans doute la trilogie romanesque autobiographique Jardin, Chagrins précoces et Sablier. Parmi les grands auteurs contemporains, citons encore Radoslav Petkovic et Milorad Pavic, auteur du célèbre Dictionnaire khazar. La poésie, bien que difficilement traduisible – et donc forcément moins connue en dehors de l'aire propre à la langue – est également vivante et étroitement reliée aussi bien à la culture passée qu'aux courants mondiaux les plus modernes.

Bosnie et Monténégro : au croisement de l'histoire littéraire balkanique

La littérature du Monténégro est intégrée dans la littérature serbe. Le plus grand poète de ce pays est Petar Petrovic Njegos (1813-1857), à la fois chef religieux et politique des Monténégrins ; homme talentueux et de grande culture, il sut créer une œuvre originale et humaniste au croisement des cultures. Dans sa Couronne des montagnes (1847), poème épique patriotique nous trouvons tous les éléments de la poésie européenne de son époque harmonieusement mêlée à la grande tradition orale des chants héroïques serbes.

Faut-il parler de la littérature bosniaque ? Précisons que certains spécialistes n'hésitent pas à parler de la langue bosniaque. Il est certain qu'il existe des apports lexicaux particuliers à cette région qui connut les Bogomiles, qui vit l'installation des chefs ottomans à Sarajevo, les conversions plus ou moins forcées de la population slave à l'islam, l'arrivée des Séfarades chassés d'Espagne, l'implantation des franciscains, l'occupation autrichienne, l'arrivée des Russes Blancs… Les auteurs d'origine bosniaque sont en général classés parmi les écrivains croates ou serbes. Leur spécificité réside cependant avant tout dans le thème de leur œuvre qui témoigne de leurs origines. Tel est le cas de Branko Simic, originaire d'Herzégovine et considéré comme écrivain croate ou de Mesa Selimovic, auteur du célèbre Derviche et la mort (1966), considéré comme écrivain serbe…

Le cas le plus extraordinaire et le plus représentatif de ce mélange « serbo-croato-bosniaque » est sans doute l'un des plus grands écrivains de l'ex-Yougoslavie, Ivo Andric (1892-1975), qui reçut le prix Nobel en 1961. Né près de Travnik, en Bosnie, il fut élevé chez les franciscains, étudia à Vienne, puis publia ses premiers poèmes à Zagreb. Entre les deux guerres il fut diplomate yougoslave, puis vécut fort discrètement à Belgrade. Cependant, son œuvre est tout entière consacrée à la Bosnie. Pour mieux comprendre toute cette région dont nous venons d'évoquer les littératures, il faudrait commencer par lire son Pont sur la Drina, sa Chronique de Travnik ou ses nouvelles. Il s'agit là de ces chefs-d'œuvre rares que recèlent les littératures mondiales moins connues et pourtant si riches.

Antonia Bernard
Mai 2003
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

Vie et mort de la Yougoslavie Vie et mort de la Yougoslavie
Paul Garde
Fayard, Paris, 2000

La poésie croate des origines à nos jours La poésie croate des origines à nos jours
Slavsko Mihalic et Ivan Kusan
Seghers, Paris, 1992

La Bosnie, carrefour d'identités culturelles La Bosnie, carrefour d'identités culturelles
Midhat Begic
L'esprit des péninsules, 1994

Making a nation, breaking a nation.Literature and cultural politics in Yugoslavia Making a nation, breaking a nation.Literature and cultural politics in Yugoslavia
Andrew Wachtel
Stanford University Press, 1998

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