Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Langue et littérature portugaises
Robert Bréchon

Ecrivain. Spécialiste de la littérature portugaise.

La langue et la littérature portugaises sont parfois, à tort, quelque peu éclipsées par leur prestigieuse voisine espagnole. Du Moyen Âge à nos jours, par-delà les aléas de l'histoire et des régimes politiques, Robert Bréchon, poète, critique et essayiste, ancien directeur de l'Institut français de Lisbonne, conseiller culturel de l'ambassade de France au Portugal et membre de l'Académie des sciences de Lisbonne, nous fait découvrir toute l'originalité et la richesse du patrimoine littéraire lusitanien. Il nous introduit auprès de ses poètes et de romanciers les plus brillants, nourris d'autodérision, parfois de désespoir, et de cette subtile et intraduisible émotion que l'on nomme en portugais, saudade.

La formation de la langue portugaise

Comme les autres langues de l'Europe du Sud, le portugais est issu de la transformation du latin, contaminé par les parlers locaux et par ceux des envahisseurs successifs. Après une période intermédiaire, où la même langue « romane » est plus ou moins commune aux peuples de l'Ibérie, le portugais se forme et se fixe dans la partie occidentale de la péninsule, appelée Lusitanie, du nom d'un ancêtre mythique, Lusus. Il est très proche du galicien, parlé par les voisins du nord, et assez différent du castillan des voisins de l'est. Ce qui fait l'originalité phonétique de la langue des Lusitaniens par rapport à celle des frères ennemis espagnols, c'est que l'accent tonique y prédomine au point de faire disparaître les syllabes non accentuées. La nasalisation et le chuintement les distinguent de la prononciation nette du castillan. Le portugais a quelque chose de plus musical et de plus affectif, qu'on retrouve dans la poésie.

Cette langue ainsi formée dès le Moyen Âge ne s'est plus guère modifiée, en métropole, depuis la Renaissance. L'orthographe, devenue très compliquée, a été simplifiée au XXe siècle. Les caractéristiques de la prononciation se sont accentuées. C'est outre-mer que le portugais a le plus changé, en retournant parfois à l'origine. Au Brésil, le développement séparé a conduit à la constitution d'une langue dont les Brésiliens eux-mêmes ont tendance à affirmer l'autonomie, ce qui est au Portugal l'objet d'interminables controverses.

Si la langue n'a pas beaucoup changé en cinq siècles, la littérature elle aussi donne l'impression d'une remarquable continuité. La sensibilité l'emporte sur la raison, l'imagination sur la réflexion. C'est une littérature de poètes, parfois épiques, surtout lyriques, à l'occasion satiriques, car les Portugais, s'ils ont le sens du tragique de l'existence, sont assez enclins, pourtant, à se moquer des autres et d'eux-mêmes.

L'histoire de la littérature portugaise peut se résumer ainsi : deux périodes très brillantes, le XVIe et le XXe siècles, chacune dominée par un très grand poète, Camões pour l'une, Pessoa pour l'autre. Entre temps, trois siècles de relative « décadence », qu'éclairent néanmoins quelques écrivains de génie.


Le Moyen Âge

On peut dater du XIIe siècle la naissance d'une littérature nationale, même s'il y a encore par la suite des échanges et une certaine parenté avec l'Espagne ; et même si d'autres influences se font sentir – celles de la France, de la Bourgogne, de l'Occitanie – l'originalité du lyrisme portugais apparaît déjà dans les Cancioneiros – recueils de chansons anonymes – et dans les Cantigas – chants d'amour. On y trouve le thème qui caractérise la sensibilité portugaise jusqu'à nos jours, avec le mot qui le désigne, la saudade, tendre et émouvant regret, nostalgie du passé et de l'impossible, tristesse dans laquelle on se complaît. Le premier poète de ces premiers temps du lyrisme est le roi Dinis – Denis – mort en 1325.

C'est un peu plus tard, au XIVe siècle, que naît une littérature en prose. Plus que les romans de chevalerie, imités des auteurs du nord, le genre dominant va être la chronique, récit d'histoires vraies. Le plus illustre des chroniqueurs, au XVe siècle, est Fernand Lopes, qui se situe chronologiquement entre Froissart et Commynes, et que certains historiens leur trouvent supérieur. Il a eu la chance d'avoir à raconter des vies dont la réalité dépassait la fiction, comme celle du connétable Nuno Alvares Pereira, le héros de la victoire sur les Espagnols, en 1385, ancêtre de rois, ou celle d'Inès de Castro, la « Reine morte », dont le roi Pedro a si cruellement vengé l'assassinat en 1361. Camões et bien d'autres poètes reprendront cet épisode qui hante l'imaginaire lusitanien.


La Renaissance

Le Chansonnier général de 1516, qui récapitule l'abondante production du temps – près de trois cents poètes – marque la fin du lyrisme médiéval et inaugure la modernité. Cet âge d'or de la poésie coïncide avec l'apogée de la grandeur du Portugal, sous le règne de Dom Manuel, le « Fortuné » et de son successeur Jean III. L'extraordinaire aventure des Découvertes, qui avait été lancée en 1415 et dirigée par l'infant Henri le Navigateur jusqu'à sa mort en 1460, s'achèvera en 1578 avec la défaite et la mort du jeune roi fou, Dom Sébastien, événement qui ouvre l'ère de la nostalgie du passé et d'une nouvelle espérance dans l'avenir.

Luis de Camões (1524-1580) ne domine pas seulement son siècle ; il a été reconnu très tôt dans le monde entier comme l'un des plus grands poètes des temps modernes. Son épopée des Lusiades, publiée en 1565, imitée de l'Enéide, a immortalisé l'expédition de Vasco de Gama, parti de Lisbonne en 1497, avec sa flotte de trois navires, pour atteindre l'Inde l'année suivante, après avoir contourné l'Afrique par le sud. Sa propre vie a été presque aussi dangereuse que celle de ses héros. Éborgné dans un combat, emprisonné après une rixe, soldat puis fonctionnaire en Chine, il n'est pas toujours un auteur aussi solennel qu'on le croit : il y a dans certains chants, comme dans celui de « l'île des amours », une fantaisie et un érotisme qui déconcertent.

La gloire qu'il doit aux Lusiades avait fait oublier, surtout à l'étranger, son œuvre lyrique que l'on redécouvre. Il est le poète à la fois de l'amour malheureux et du destin tragique, aussi méditatif et peut-être plus musical que ses contemporains français de la Pléiade.

L'autre grand poète lyrique du siècle, c'est Bernardim Ribeiro, lui aussi chantre de l'amour triste et de la souffrance de l'amant trahi. Il a publié en 1554 un roman dont le titre, Saudades, définit bien l'essence de la sensibilité portugaise. Mais l'écrivain le plus important avec Camões, c'est le dramaturge Gil Vicente, devenu un classique, encore beaucoup lu et joué aujourd'hui. À la fois courtisan et homme du peuple, auteur de farces mais aussi de drames religieux appelés autos, plein de verve et capable de ferveur, il dépasse son temps. Certains le comparent à Molière, d'autres à Shakespeare.

Une époque aussi agitée que celle des Découvertes devait fatalement engendrer une foule de récits d'aventures. On a alors un goût particulier pour les relations de naufrages, réunies plus tard sous le titre d'Histoire tragico-maritime. Le chef-d'œuvre du temps, en prose, est la Pérégrination de Fernand Mendes Pinto, mort en 1583, peu après Camões. Il y montre l'envers de l'épopée qu'il avait lui-même vécue. Dans un registre plus grave, João de Barros, Diogo de Couto et bien d'autres historiens et chroniqueurs ont fait connaître l'étonnante destinée de cette petite nation qui, pendant plus d'un siècle, a été la maîtresse des mers.


Du baroque au classique

Si l'on admet que le chef-d'œuvre de Mariana Alcoforado, Les Lettres de la religieuse portugaise, publié à Paris en 1669, a pour auteur véritable un Français, le comte de Guilleragues, le seul très grand écrivain du XVIIe siècle est le père jésuite Antonio Vieira (1608-1697), que Pessoa appelle « l'empereur de la langue portugaise ». Mort au Brésil après y avoir passé la plus grande partie de sa vie, prédicateur, théologien, diplomate, suspect à l'Inquisition, il est typiquement baroque par son imagination délirante et par son style recherché, aux effets surprenants avec ses constants oxymores. Sa grande œuvre inachevée, L'Histoire de l'avenir, est l'exposé le plus complet du mythe du « Quint-Empire », qui sera repris par Pessoa. Il y annonce l'avènement d'un royaume spirituel universel, qui aura son siège au Portugal.

Il faut rappeler que le pays a perdu son autonomie après la mort de Dom Sébastien. Jusqu'à la « restauration » de 1640, il est une province espagnole. L'influence castillane est sensible chez Francisco Manuel de Melo, auteur d'une comédie dont Molière semble s'être inspiré dans Le Bourgeois gentilhomme. Le père Manuel Bernardes, prêtre oratorien, montre à la fin du siècle la voie d'une écriture classique, équilibrée. Cette réaction à l'esthétique baroque se confirme au XVIIIe siècle dans l'œuvre de Luis Antonio Verney, lui aussi ecclésiastique, et surtout dans le mouvement de l'« Arcadie lusitanienne », fondé en 1756. Mais le siècle de Pombal, le brutal apôtre des « lumières », est aussi celui de l'Inquisition triomphante. Le dramaturge Antonio José da Silva, surnommé « le Juif », a été brûlé vif en public en 1739.

Deux poètes résument l'époque : Barbosa du Bocage, d'origine française, plutôt tourné vers le passé. Il compare sa vie aventureuse à celle de Camões ; et Francisco Mauel de Nascimento, dit « Filinto Elisio », à la fois figure originale de l'« Arcadie » et précurseur du romantisme : Lamartine se réclamera de lui.


Du romantisme au symbolisme

La première moitié du XIXe siècle a été troublée au Portugal, au moins autant qu'en France, par des guerres civiles, des coups d'État et des révolutions. C'est pendant son exil en Angleterre que le premier écrivain romantique, Almeida Garrett (1799-1854), a découvert la sensibilité et l'esthétique nouvelles, qu'il va illustrer dans son pays. Poète, mais connu surtout aujourd'hui comme auteur de théâtre – le plus important depuis Gil Vicente –, nationaliste, révolutionnaire, à la fois fantaisiste et exalté, il a marqué son temps. La rue centrale de Lisbonne porte son nom.

Ce qui est romantique chez l'historien Herculano de Carvalho et chez le poète João de Deus, c'est l'abondance, le souffle, l'enthousiasme, qui les ont fait comparer à Michelet et Hugo. Mais c'est plutôt chez deux romanciers provinciaux – du Nord – que s'incarne de la manière la plus originale le romantisme portugais, sous son double aspect, mélancolique et passionné. Les Pupilles de monsieur le curé (1866), devenu un classique du genre, est l'œuvre d'un médecin, professeur à la faculté de Porto, qui a pris le pseudonyme de Julio Dinis. Doux, sentimental, idéaliste, mort de tuberculose à trente-deux ans, il représente la face « attendrissante » du romantisme. On l'a comparé à George Sand et à Dickens. Un Amour de perdition (1862), un des livres phares de la littérature portugaise, est le chef-d'œuvre de Camilo Castelo Branco, le romancier des terribles passions humaines. Le philosophe espagnol Unamuno a défini les Portugais comme un peuple « tragique » et même « suicidaire ». La vie et l'œuvre de « Camilo », comme on l'appelle affectueusement dans son pays, témoignent de sa violence et de son désespoir. Il montre le chemin à la génération suivante, celle des « vaincus de la vie ».


Le cinéaste Manoel de Oliveira a adapté plusieurs de ses romans.

Les écrivains de « l'école de Coimbra » de 1870 expriment encore plus profondément la tristesse portugaise spécifique, qui excède de beaucoup la traditionnelle saudade. Ils ne forment pas un ensemble homogène. Le « messianisme républicain » de l'historien Oliveira Martins et du philosophe positiviste Teofilo Braga, l'éloquence révolutionnaire du poète Guerra Junqueiro, qui a contribué au renversement de la monarchie, coexistent avec l'inquiétude métaphysique d'Antero de Quental ou d'Antonio Nobre. Le XIXe siècle se termine au Portugal dans une ambiance étrange, faite de désespoir et de ferveur.

Le poète des Açores, Antero de Quental (1842-1891), dépressif, déchiré entre positivité et spiritualité, entre la révolte et l'exaltation, entre le nihilisme et la foi, exprime, dans une suite de sonnets, l'angoisse qui va le conduire au suicide. À la même époque, à Coimbra puis à Paris, où il est allé étudier, le jeune Antonio Nobre écrit les poèmes plaintifs qui formeront le recueil intitulé Seul (1892), sorte de bréviaire de la mélancolie portugaise du siècle. Trois siècles après Camões, qui chantait la gloire de son peuple, Nobre dit son découragement de voir ce qu'il est devenu : « Ah ! pauvre Lusiade, quel malheur ! » Tuberculeux, il meurt à 32 ans. Chez Cesário Verde, mort jeune lui aussi, inconnu de son vivant, la tristesse se teinte d'une discrète ironie. Ce paysan de Lisbonne, qui en évoque les vieux quartiers avec nostalgie, sera l'un des maîtres de Pessoa. Son contemporain, Eugénio de Castro, qui lui survivra plus d'un demi-siècle, occupe une place à part dans l'histoire de la littérature : il a vécu en France et y a fréquenté des poètes à l'époque du symbolisme qu'il introduit dans son pays. La sensibilité nouvelle, née à Paris, dans le dernier quart du siècle, prend au Portugal des formes différentes. Par un curieux hasard, les deux poètes les plus connus au début du XXe siècle ont passé toute leur vie en Extrême-Orient, Camilo Pessanha en Chine, à Macao, Venceslau de Morais au Japon.


Eça de Queiroz et le réalisme

Le plus puissant écrivain du XIXe siècle, c'est le romancier du Crime de l'abbé Amaro, du Cousin Basile, des Maia, qui sont autant de chefs-d'œuvre. Eça de Queiroz (1845-1900), cosmopolite mais enraciné dans la vallée du Douro, a fait une carrière de fonctionnaire : sous-préfet en province, puis consul à l'étranger. Son dernier poste a été celui de Paris. Par son âge, sa formation, ses amitiés, il appartient à la génération de l'« école de Coimbra », mais il s'en est beaucoup éloigné par son inspiration et par son style. Il y a en lui, comme chez ses modèles, Balzac et Flaubert, un romantisme dompté par le réalisme ; mais il a une ironie narquoise qui fait plutôt penser à Voltaire et à Anatole France et un sens de l'autocritique, de l'autodérision, typiquement portugais. Presque en même temps que Zola il crée, avec les Maia, le roman d'une famille, ce que Galsworthy appellera une « saga ». Dans la perspective d'une vieillesse qu'il n'a pas connue, il a écrit un livre posthume, La Ville et les montagnes, chant du retour du citadin à sa terre natale.


La nouvelle « Renaissance portugaise »

Le XXe siècle commencera lui aussi dans l'agitation et les conflits politiques. Ils aboutissent en 1908 à l'assassinat du roi, en 1910 à la proclamation de la République, en 1926 au coup d'État qui instaure la dictature, enfin en 1933 à l'installation de l'« État nouveau » de Salazar, qui confisque les libertés pour plus de quarante ans, jusqu'à la « révolution des Œillets » du 25 avril 1974. Cette période étrange est pourtant celle du retour progressif à un éclat, dans le domaine de la culture, que le pays n'avait pas connu depuis quatre siècles.

Première étape de ce retour à la grandeur, le mouvement de la « Renaissance portugaise » s'est formé en 1911 à Porto autour du poète Teixeira de Pascoaes et de sa doctrine, le saudosisme, qui allie le regret du passé et l'esprit de prophétie, illustré par les mythes du « sébastianisme » et du « Quint-Empire ». On croit que le Portugal, et à travers lui l'Europe, par le génie de ses poètes et de ses artistes, renouera avec son destin glorieux. C'est la conviction du jeune Pessoa, qui adhère pour un temps au mouvement de Pascoaes. Mais il se lie à Lisbonne avec quelques autres poètes, encore plus jeunes que lui, dont deux d'un extravagant génie : Mario de Sá-Carneiro (1890-1916) et José de Almada Negreiros (1893-1970). Ils créent ensemble en 1915 la revue Orpheu, d'une avant-garde provocatrice, qui va bouleverser la sensibilité littéraire et artistique. Le mouvement qui en naît sera appelé le « premier modernisme ». Il se prolongera en 1917 sous la forme du « futurisme portugais », qui sera sans lendemain.

Parallèlement à l'aventure poétique du groupe d'Orpheu, quelques grands romanciers, essayistes et chroniqueurs sont les témoins d'un changement idéologique. Le philosophe Antonio Sergio incarne une nouvelle rationalité proche du marxisme. Le romancier Raul Brandâo, dans son chef-d'œuvre Humus (1917), semble annoncer l'existentialisme. Avec lui, le sentiment tragique traditionnel prend une dimension plus morale. Le conteur régionaliste Aquilino Ribeiro, observateur narquois de la société, en lutte contre le pouvoir, mais aussi virtuose du style, a été le plus populaire des écrivains de son temps ; mais sa renommée n'a pas franchi les frontières, à la différence de plusieurs de ses contemporains, en premier lieu, évidemment, Pessoa.


La gloire de Pessoa

À ses débuts en 1912, à vingt-quatre ans, Pessoa annonce à mots couverts qu'il sera le nouveau Camões, et même, dit-il un « super-Camões ». Trois ans après, quand il fonde Orpheu, il fait scandale. Bientôt oublié, il est redécouvert en 1927 par quelques jeunes poètes de Coimbra. À sa mort en 1935, à quarante-sept ans, s'il n'est pas tout à fait un inconnu, personne ne peut mesurer l'immensité de son œuvre. En dehors de Message, son bref testament poétique, politique et spirituel, il n'a publié aucun livre de son vivant. Pendant plus d'un demi-siècle après sa mort, on n'a pas cessé de découvrir des textes inédits, en vers et en prose, qu'il avait entassés dans sa malle, ou plutôt son « arche » devenue légendaire.

Fernando Pessoa (1888-1935), né et mort à Lisbonne – qu'il n'a pas quittée pendant trente ans – a entretenu avec sa ville un commerce presque amoureux. Mais il a passé son enfance en Afrique du Sud, à Durban, où le second mari de sa mère était consul. L'orphelin a grandi en milieu anglais, ses modèles ont été Shakespeare et Milton, il a rêvé de devenir un écrivain anglais et il a toute sa vie continué à écrire dans sa première langue littéraire. À son retour à Lisbonne à dix-sept ans, il a choisi d'écrire dans sa langue originelle. « Ma patrie », a-t-il dit, « est la langue portugaise ».

Il est l'homme de toutes les contradictions, incapable de se définir, entre tous les moi possibles. Le 8 mars 1914 – dont il est dit que c'est « le jour triomphal » de sa vie – il découvre le moyen de gérer cette multiplicité par la création, en lui, de plusieurs « auteurs » différents, qu'il appelle ses hétéronymes : le simple observateur Alberto Caeiro, l'épicurien compliqué Ricardo Reis, l'ingénieur « sensationniste » Alvaro de Campos, épris de vitesse, d'ivresse et de vertige, disciple de l'Américain Walt Whitman. D'autres, on ne sait combien, vont apparaître, dont l'étonnant Bernardo Soares, auteur d'un journal intime intitulé Le Livre de l'Intranquillité. Quant au poète « orthonyme », Pessoa « lui-même », il se partage entre les délices intellectuels du raffinement de la conscience de sa conscience malheureuse et l'adhésion extatique à toutes les formes de la pensée « magique ». L'ensemble de ce « drame en personnes » forme une œuvre éclatée, labyrinthique, et pourtant ouverte à toutes les pensées possibles.


Du « modernisme » au « néoréalisme »

Les étudiants de Coimbra, qui en 1927 ont élu Pessoa pour maître, venaient d'y fonder la revue Presença, à l'origine d'un nouveau mouvement qu'on a appelé le « second modernisme », à la fois prolongement de celui d'Orpheu et réaction contre ses excès. Un peu comme la NRF en France près de vingt ans plus tôt, les poètes José Régio et Casais Monteiro, avec le critique Gaspar Simões, cherchent à redonner à la littérature un peu plus d'humanité et une forme plus classique.

Autour de Presença, gravitent de nombreux écrivains, dont deux au moins de première grandeur. Vitorino Nemésio, originaire des Açores, professeur, journaliste, poète, romancier, catholique militant, cosmopolite francophile, est l'un des premiers auteurs portugais à avoir été connus en France, pour son roman Gros temps sur l'archipel – d'abord traduit sous le titre Le Serpent aveugle – publié en 1944 à Lisbonne, en 1953 à Paris. Il contient un morceau de bravoure devenu classique : le récit d'une chasse à la baleine aux Açores.

Miguel Torga (1907-1995), de son vrai nom Adolfo Rocha, médecin à Coimbra après une jeunesse aventureuse, a toute sa vie publié à compte d'auteur – même après être devenu l'écrivain le plus célèbre de son pays – des poèmes, des récits et un immense journal intime. Personnalité puissante, chantre de la terre natale, homme révolté, humaniste partagé entre le doute et l'espérance, il a exercé sur son temps une autorité morale sans égale.

Tandis que les écrivains de Presença, comme ceux d'Orpheu, témoignaient de leur vie intérieure, naissait une nouvelle école littéraire, davantage tournée vers la société, la défense des faibles, le combat contre le pouvoir salazariste, appelé « fasciste ». Paradoxalement, sous ce régime policier, le Parti communiste a pu imposer ce qu'on a appelé le « néoréalisme », inspiré à la fois du naturalisme français de la fin du XIXe siècle et du « réalisme socialiste » soviétique.

L'ancêtre du néoréalisme est Ferreira de Castro, connu en France par son roman Forêt vierge, publié en 1928, traduit par Blaise Cendrars. Le maître à penser du mouvement a été le poète et historien d'art Mario Dionisio. Les deux romanciers les plus connus sont Fernando Namora, dont Le Bon Grain et l'Ivraie (1954) a presque aussitôt été traduit en français, et José Cardoso Pires, dont Le Dauphin date de 1968. Mais on pourrait en citer des dizaines d'autres. De la fin des années trente à la fin des années soixante, le néoréalisme a été le courant dominant au Portugal.


Le nouvel âge d'or de la poésie

Pourtant, dès le milieu du siècle est apparue une autre génération qui allait transformer le champ de la poésie. Jamais on n'a vu autant de poètes d'une telle originalité. Ils se sont souvent regroupés autour de revues dont la succession résume l'évolution de divers mouvements pendant un demi-siècle.

Déjà, en 1940, les Cahiers de poésie réunissaient de jeunes poètes qui allaient devenir parmi les plus importants de notre temps : Jorge de Sena, exilé en Amérique, poète cérébral, disciple de Pessoa ; Eugénio de Andrade, homme du Nord épris de lumière, païen, esthète, plutôt réfractaire à Pessoa ; et surtout Sophia de Mello Breyner, née en 1919, chrétienne nourrie d'hellénisme, aristocrate révolutionnaire, qui a chanté avec éclat la Méditerranée, Pessoa, le temps et l'éternité.

Dix ans après, deux autres mouvements prennent le relais : en 1950 celui de la Table ronde, avec le charmant David Mourão Ferreira, capable d'écrire des œuvres difficiles et des textes de fados pour Amalia Rodrigues ; c'est lui qui a révélé les Lettres d'amour de Pessoa à Ophélia. En 1951, la revue Arvore, l'« Arbre », avec les poètes métaphysiciens José Terra, Fernando Echevarria, Ruy Belo et surtout deux poètes un peu à l'écart, considérés en général aujourd'hui comme les plus grands du siècle après Pessoa, Ramos Rosa et Herberto Helder. Antonio Ramos Rosa, né en 1924, est le poète du retour à l'ignorance et à l'innocence. Ses vers semblent couler de source. Comme l'a dit René Nelli, l'état de grâce devant les mots nous tient lieu de celui que nous devrions avoir devant les choses. Herberto Helder, né en 1930, après des débuts fulgurants dans le registre de l'humour noir, a construit une œuvre monumentale, d'esprit prophétique.

Encore dix ans après, la revue Poésie 1961 réunit de nouveaux poètes, dont plusieurs femmes qui feront scandale à la veille de la révolution, en 1972, en publiant les Nouvelles Lettres portugaises, manifeste féministe.

Depuis, la veine poétique ne s'est pas tarie. Et si l'on considère l'ensemble de la production de ces quarante dernières années, avec les œuvres de José Augusto Seabra, Vasco Graça Moura, Casimiro de Brito, Pedro Tamen, Al Berto, Nuno Judice, on constate que la vocation de ce peuple – où il y a peu de philosophes professionnels – est pourtant fondamentalement philosophique ; la pensée de l'être s'est réfugiée dans la poésie, qui s'en nourrit presque exclusivement.


La réinvention du roman

Au milieu du XXe siècle, en même temps qu'un renouvellement de la poésie se produit une rupture dans l'évolution du roman. Deux œuvres marquent ce tournant : La Sybille d'Agustina Bessa Luis, en 1954 puis Apparition de Vergilio Ferreira, en 1959. Rivaux, très différents, à la fois par leur inspiration et par leur esthétique, ils ont dominé la production romanesque pendant plus de vingt ans. Agustina porte à son point de perfection la technique traditionnelle du récit psychologique et social. Vergilio Ferreira rompt avec le récit linéaire et surtout inaugure ce qu'il appelle le roman « problématique », essentiellement moral et métaphysique.

Autour d'eux, une pléiade d'artistes du roman : la subtile Maria Judite de Carvalho, l'« existensialiste » Urbano Tavares Rodrigues, le pathétique et grinçante Almeida Faria, révélé à dix-neuf ans avec une œuvre torrentielle, et beaucoup d'autres. Il faut y ajouter un essayiste, Eduardo Lourenço, le plus pénétrant analyste de l'« âme portugaise » et de l'œuvre de Pessoa.

Une autre fracture survient après la révolution de 1974, avec une nouvelle génération qui « déconstruit » complètement, comme on dit, le roman traditionnel. Les jeunes romanciers ont été marqués par le crépuscule du salazarisme et les guerres coloniales menées par ce régime en Afrique. C'est le cas de Lidia Jorge, née en 1946, et surtout d'Antonio Lobo Antunes (1942), l'écrivain portugais aujourd'hui le plus lu dans le monde, avec Saramago, et presque le seul qui renie Pessoa. Il est le chroniqueur halluciné d'une réalité contemporaine délirante, miroir de la faillite de notre civilisation.

Aucun auteur portugais n'avait jamais eu le prix Nobel de littérature. Cette lacune a été comblée en 1998, quand l'académie suédoise a couronné José Saramago, romancier communiste que le Mémorial du couvent – traduit sous le titre du Dieu manchot – avait révélé en 1982, à soixante ans. Il achève de désarticuler le roman traditionnel pour en faire un récit fabuleux, où le mythe se mêle à la réalité, comme jadis dans l'épopée.

Robert Bréchon
Novembre 2002
 
Bibliographie
La littérature portugaise La littérature portugaise
Georges Le Gentil
Michel Chandeigne, Paris, 1995

Voyage dans un siècle de littérature portugaise Voyage dans un siècle de littérature portugaise
Nuno Júdice
L'Escampette, 1993

Le Portugal Le Portugal
Miguel Torga
José Corti, Paris, 1996

Les Lusiades Les Lusiades
Luis de Camões
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 1996

Les Maia Les Maia
J. M. Eça De Queiroz
Michel Chandeigne, Paris, 2000

Vingt et un poètes pour un vingtième siècle portugais Vingt et un poètes pour un vingtième siècle portugais

L'escampette

Oeuvres poétiques Oeuvres poétiques
Fernando Pessoa
Bibliothèque de la Pléiade
Gallimard, Paris, 2001

Le Livre de l'intranquillité, édition intégrale Le Livre de l'intranquillité, édition intégrale
Fernando Pessoa
Christian Bourgois, 1999

Etrange étranger ; une biographie de Fernando Pessoa Etrange étranger ; une biographie de Fernando Pessoa
Robert Brechon
Christian Bourgois, Paris, 1996

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter