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L'Albanie d'hier et d'aujourd'hui
Pierre Cabanes
Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre.
Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie

Auteur de nombreux ouvrages et publications, Pierre Cabanes en évoquant aujourd'hui comment ce pays, riche en sites archéologiques méconnus, nourrit sa passion de chercheur, nous permet d'entrevoir les découvertes inattendues que l'on peut faire dans cette région souvent oubliée.


Pierre Cabanes, vous avez été chef de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie. Depuis quand vous intéressez-vous à ce pays et pourquoi ce choix ?

Il est vrai que l'intérêt que je porte depuis 1971 à ce pays peut étonner ; on aurait tort d'y chercher une admiration pour le régime que connaissait alors l'Albanie, dont le dirigeant unique, Enver Hoxha, prétendait qu'elle était le seul État au monde appliquant le marxisme-léninisme intégral. En réalité, historien de l'Antiquité, à partir de 1965 j'ai préparé une thèse de doctorat sur l'Épire de la mort de Pyrrhos à la conquête romaine (272-168 avant J.-C.) à une période où les fouilles menées par des collègues grecs et les trouvailles épigraphiques qu'ils ont faites sur le site de Dodone, notamment, ont permis d'acquérir une meilleure connaissance des institutions épirotes dans la période du IVe au Ier siècle avant J.-C. ; mais j'ai réalisé aussi que l'Épire antique ne s'arrêtait pas à la frontière définie en 1913 entre la Grèce et l'Albanie et qu'un tiers au moins de son territoire se prolongeait en Albanie du Sud dans les régions que l'Antiquité qualifiait de Chaonie. C'est pourquoi, à l'instigation de mon maître M. Louis Robert, professeur au Collège de France, qui était allé lui-même en Albanie en 1965, j'ai demandé au Quai d'Orsay la possibilité d'aller travailler dans ce pays dans le cadre de l'accord culturel franco albanais. L'accueil a été, je dois le dire, tout de suite sympathique de la part des chercheurs albanais, contents de rencontrer quelqu'un travaillant sur leur pays et susceptible de leur apporter un peu d'air frais et quelques informations sur les recherches parallèles menées dans les pays voisins. La seule méfiance résultait du titre de mes recherches : la notion d'Épire rappelle vite aux Albanais les revendications de certains Grecs sur l'Albanie du Sud, qualifiée alors d'Épire du Nord, tandis que certains Albanais ne manquent pas de rappeler l'importance de la présence albanaise en Grèce de l'Ouest et jusqu'en Attique.


Depuis 1971, un quart de siècle s'est écoulé et vous continuez à vous rendre chaque année en Albanie. Ce pays possède-t-il de telles richesses archéologiques que vous souhaitiez toujours aller plus loin dans leur connaissance ?

Il est certain que la découverte de l'Albanie antique m'a fourni des matériaux inédits d'un très grand intérêt, qui complétaient à merveille ce que les recherches en Épire grecque avaient déjà révélé. Pour ne prendre qu'un exemple, j'ai pu présenter dès 1972 et publier deux ans plus tard les inscriptions grecques gravées sur le mur de la parodos occidentale du théâtre de Butrint – l'antique Bouthrôtos, où Virgile et Racine placent la rencontre d'Andromaque, d'Hélénos et d'Énée : celles-ci font connaître une communauté humaine, celle des Prasaiboi, structurée vers 163 avant J.-C. et qui vécut, pendant un siècle, avant l'installation de l'ami de Cicéron, T. Pomponius Atticus, sur un grand domaine de cette région (à partir de 59), puis la colonisation césarienne qui aboutit à l'implantation de vétérans romains sur place en 44. Une série de listes d'affranchissements montre que plus de quatre cents esclaves sont ainsi libérés (on en connaît aujourd'hui plus de cinq cents) auprès du sanctuaire d'Asclépios et de celui de Zeus Sôter ; à la même époque, le sanctuaire de Delphes fournit les noms de près de mille quatre cents affranchis, c'est dire que Butrint vient au second rang comme sanctuaire connu actuellement et pratiquant l'affranchissement d'esclaves en grand nombre. De plus, ces listes d'affranchissements révèlent que la société des propriétaires libres est organisée en groupes familiaux qui donnent conjointement la liberté, comme si l'énumération de toute la famille – hommes et femmes, parents et enfants – était nécessaire pour que la liberté de l'affranchi soit totale ; chacun renonce à son droit de propriété sur l'affranchi, ce qui permet de croire à une communauté familiale des biens, dans laquelle la femme n'est pas du tout en tutelle comme à Athènes, mais où elle peut librement disposer de ses biens.

Quels sont aujourd'hui les apports de l'archéologie albanaise à la connaissance de la vie antique ?

L'Albanie a la chance d'avoir conservé sur son territoire de nombreux sites archéologiques. Libérée du joug ottoman juste à la veille de la première guerre mondiale, l'Albanie n'a pas été l'objet de recherches archéologiques systématiques jusqu'aux années 1920, même si des voyageurs du XIXe siècle, comme le colonel Leake, le consul de France auprès d'Ali Pacha Pouqueville, Léon Heuzey et bien d'autres, avaient déjà visité le pays et signalé l'intérêt de certains sites. Par là même, l'archéologue qui arrive en Albanie a le sentiment d'aborder une terre vierge. Il a en même temps la joie de découvrir des sites d'une grande beauté : le coucher de soleil sur la mer vu d'Apollonia offre un spectacle merveilleux, dans le silence du soir troublé seulement par les clochettes des moutons. Le monastère Sainte-Marie, qui enserre au centre de sa cour la belle église byzantine de couleur rouge, éclatante sur l'azur du ciel, s'harmonise avec le portique, l'odéon et le monument des agonothètes parsemés parmi les oliviers centenaires. Non moins imposantes sont les plates-formes du site de Byllis qui associe le théâtre antique, la grande citerne et les basiliques paléochrétiennes de l'époque de Justinien, celles d'Antigoneia au cœur du bassin du Drino et de Phoiniké dans le bassin de la Bistritza. Le théâtre de Butrint, niché au flanc de la colline, disparaît dans le fouillis de la forêt vierge qui recouvre le site antique, resserré entre le lac et son émissaire, au voisinage immédiat du massif du Pantocratôr qui domine le nord de l'île voisine de Corfou.

Ces sites furent-ils habités par de nombreuses sociétés humaines ?

La beauté des sites va de pair avec la diversité des sociétés humaines qui y ont vécu. Le voyageur est, d'abord, fasciné par les grandes cités coloniales fondées par les Corcyréens et les Corinthiens à Épidamne-Dyrrhachion et à Apollonia d'Illyrie. La première, fondée vers 627, a conservé sa vocation commerciale : le port et l'agglomération urbaine de Durrës recouvrent la ville antique, ce qui en rend difficile la mise au jour, sauf de façon très ponctuelle ; le musée de la ville témoigne pourtant de la richesse de son sous-sol, par quelques sculptures de bonne facture d'époque classique, par son monnayage, par ses mosaïques apparentées à celles de Pella en Macédoine, par les cippes funéraires retrouvés souvent par hasard dans les nécropoles situées hors les murs. Récemment publié, ce matériel épigraphique de l'antique Épidamne-Dyrrhachion regroupe près de six cents inscriptions et il est intéressant d'y observer la pénétration lente mais réelle de l'onomastique indigène à l'époque hellénistique ; aux noms grecs traditionnels viennent s'ajouter des noms locaux, des noms illyriens comme Bersas, Bersantos, Breukos, Brygos, Genthéas, Genthios, Dazaios, Dazios, Epikados, Madèna, Platta, Teutaia, Trauzina, Trauzos. On peut s'imaginer la population très cosmopolite qui vit dans la taverne de l'Adriatique, selon l'expression de Catulle. C'est à Dyrrhachion que, dès le début du IIe siècle, Plaute plaçait sa comédie des Ménechmes dans laquelle il qualifie les Épidamniens de « grands buveurs et de grands noceurs ». Le grand amphithéâtre, édifié au IIe siècle après J.-C., partiellement dégagé aujourd'hui, témoigne du renouveau de la ville à l'époque romaine, confirmé plus tard par l'enceinte édifiée par l'empereur Anastase.

Qu'en est-il de la cité d'Apollonia ?

La cité d'Apollonia, plus orientée vers l'exploitation de son terroir agricole, et dont le port fluvial s'ensable à partir de César, a conservé des institutions plus aristocratiques qui réservent les magistratures aux descendants des premiers colons venus de Corcyre et de Corinthe vers 600 avant J.-C. ; la bonne société coloniale a su faire de la ville un centre culturel où le jeune Octave vient se former en 45 avant J.-C. Demeurée cité grecque, alors que Dyrrachium recevait le statut de colonie romaine, Apollonia connaît un renouveau extraordinaire au IIe siècle après J.-C. : c'est l'époque de la construction d'un nouveau centre monumental, celui qu'a dégagé entre les deux guerres l'archéologue français Léon Rey, avec odéon, salle du conseil, arc de triomphe ; c'est aussi l'époque de l'édification des grandes villas sur le versant ouest de la ville, dont beaucoup restent encore à dégager. Toute une architecture, une sculpture apolloniate se met en place, qui a laissé des monuments exceptionnels, comme le portique aux dix-sept niches, le grand nymphée ou la descente aux enfers conservée aujourd'hui sous le portique du monastère Sainte-Marie. Une autre cité coloniale fondée par les Eubéens, Orikos, mériterait de retenir l'attention si sa position au fond de la baie de Pasha-Liman n'en interdisait la visite, en raison du rôle que cette baie a joué jusqu'ici pour abriter jadis les escadres ottomanes, puis les sous-marins soviétiques, ceux de la Chine et sans doute aujourd'hui ceux de l'oncle Sam. Le petit théâtre, qui y a été dégagé, est d'époque romaine.

Les sites découverts au sud du pays sont-ils différents ?

Le sud a conservé des sites qui sont plus apparentés avec ceux de l'Épire grecque voisine : les deux grandes villes de Phoiniké et d'Antigoneia n'ont pas encore fait l'objet de fouilles systématiques et beaucoup reste à faire. Mais leur situation même est intéressante : dans le cadre de l'État fédéral des Épirotes, la communauté des Chaones n'a pas adopté l'organisation politique de la Grèce méridionale et centrale, la cité-État. Elle est restée fidèle à une organisation fondée sur l'ethnos, qui constitue une entité plus vaste et donc plus favorable à la vie pastorale fondée sur la transhumance, si bien que les grandes villes d'Antigoneia et de Phoiniké sont seulement les chefs-lieux de cet ethnos, structuré en deux bassins fluviaux, celui de la Bistritza et celui du Drino que chacune des villes contrôle. Butrint, aux confins de la Grèce et de l'Albanie, à proximité immédiate de Corfou, a été tour à tour une antenne de Corcyre sur le continent pour contrôler le détroit, le lieu d'une présence troyenne en Occident marqué de la tradition légendaire d'Andromaque mais aussi d'une tradition historique chez Varron qui mentionne une région qualifiée de Pergamis, tout comme une inscription de Passaron, dans le bassin de Joannina, fait connaître un peuple des Pergamioi aux IIIe-IIe siècles avant J.- C. Mais Butrint est aussi le sanctuaire d'Asclépios, dieu guérisseur des corps et libérateur d'esclaves, et la prospérité de la ville médiévale est soulignée par le magnifique baptistère du Ve siècle et la vaste église à trois nefs, témoins de la vitalité de cette ville malgré l'humidité, les moustiques et les fièvres qui sont finalement venus à bout de la population, au point que le site s'est totalement endormi jusqu'au XXe siècle.

Aux limites de l'Épire et de l'Illyrie méridionale, le long de la basse vallée de l'Aôos, deux villes sont parvenues à se faire reconnaître comme grecques par le sanctuaire de Delphes qui, au IIe siècle avant J.-C. les invite à participer aux concours pythiques, privilège réservé aux seuls Hellènes : Amantia et Byllis, très différentes l'une de l'autre par leur site. La première, édifiée sur une étroite arête rocheuse, est entourée de beaux murs polygonaux et l'espace ainsi enclos est trop étroit, au point que le stade a été construit hors les murs, témoin de l'adoption du genre de vie des Grecs. Byllis, bâtie sur un vaste plateau au voisinage immédiat d'une ville plus ancienne dont nous n'avons que le nom actuel, Klos, abrite tout un centre monumental qui témoigne du genre de vie grec des habitants, avec théâtre, stade, vastes portiques ; la ville rétrécie à l'époque byzantine abrite alors au moins quatre basiliques paléochrétiennes édifiées au VIe siècle après J.-C. lors de la restauration du pouvoir impérial par l'empereur Justinien jusque sur les rives de l'Adriatique.

Comment se présentent les sites situés au nord de la vallée du Shkumbi ?

Au nord de la vallée du Shkumbi, que suivait jadis la via Egnatia, comme aujourd'hui la grande route ouest-est qui permet de rejoindre Skopje, Sofia, Istanbul, l'archéologue a le sentiment de pénétrer dans un monde différent, mis à part le cas d'Épidamne-Dyrrhachion. Plus une seule inscription en langue grecque, quelques rares textes en latin, des sites moins nombreux, beaucoup plus distants les uns des autres. Le plus remarquable est certainement celui de Lissos, proche de la ville moderne de Lezha : une vaste enceinte a été bien conservée et dégagée récemment, depuis la colline coiffée d'un château médiéval jusqu'au port sur le Drin, enceinte renforcée de nombreuses tours quadrangulaires ou semi-circulaires et percée de nombreuses portes. Malgré Diodore de Sicile, qui peut avoir confondu Lissos et Issa sur la côte dalmate, il faut renoncer à y voir la fondation de Denys de Syracuse, vers 385, mais plutôt une fortification réalisée par des populations de l'intérieur désireuses de se prémunir contre une agression venue de la mer. Le site, dominé par l'Acro-Lissos, surprend par l'absence totale de construction à l'intérieur de l'enceinte et la pauvreté du matériel archéologique qu'on y a trouvé.

Shkodra, plus au nord, en bordure du lac frontalier avec le Monténégro, garde une belle forteresse qui a été utilisée par les armées turques jusqu'en 1912 ; c'est le site de la capitale du roi Genthios allié du roi Persée de Macédoine dans la troisième guerre de Macédoine contre Rome (172-168) ; de modestes fouilles archéologiques au pied de la citadelle de Rozafat, en bordure du fleuve, prouvent la présence d'un habitat antique dans une position qui a assuré plus tard la fortune de Scutari, en relations étroites avec Venise et Raguse durant la période médiévale. Plus proche de Tirana, le site de Zgerdhesh qui domine à l'est l'aéroport de Rinas montre une petite agglomération habitée entre le Ve siècle avant J.-C. et l'époque romaine sans que le nom antique soit connu, même si une Albanopolis est mentionnée dans cette région.

Et quels trésors l'intérieur du pays permet-il de découvrir ?

L'intériises au visiteur. Si la ville de Bérat, comme celle de Gjirokastra, mérite son nom de ville-musée par la beauté et l'unité de son habitat, le voyageur retrouve seulement près de la porte de la forteresse les murs de construction antique qui peuvent correspondre aux fortifications d'Antipatreia, qui gardait le défilé de la vallée de l'Apsos. Au-delà d'Elbasan, dans la haute vallée du Shkumbi, les tombes rupestres de la basse Selce témoignent de la fortune de quelques familles princières en même temps que des relations étroites de l'est de l'Albanie avec l'antique Macédoine : trois tombes taillées dans la falaise au IIIe siècle avant J.-C. sont richement décorées de colonnes engagées, de sculptures, de boucliers et d'armes, tandis que l'une des sépultures, intacte, a fourni une boucle de ceinture représentant une scène de combat et des boucles d'oreilles d'or, ornées de têtes négroïdes. Le bassin de Korça, qui s'étend au sud du lac de Pogradec (ou lac d'Ohrid), est le paradis des préhistoriens, par l'abondance des tumuli utilisés à partir de l'âge du bronze jusqu'à l'ère chrétienne et par les habitats lacustres fouillés dans la région de Maliq et, actuellement, par une expédition franco albanaise, sur le site de Sovjan.


L'Albanie contemporaine fait l'objet de bien des articles de presse depuis le changement de régime intervenu en 1991 ; elle soulève la curiosité en raison même de sa fermeture au monde extérieur depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Vous qui avez pu y séjourner depuis 1971, suivez-vous avec intérêt l'évolution actuelle de l'Albanie ?

Je vous remercie de me poser cette question. En effet, tout en étant spécialiste de l'Antiquité, je n'ai pu m'empêcher de m'intéresser à la situation de l'Albanie contemporaine, notamment parce que mes contacts avec des chercheurs albanais m'ont conduit à les mieux connaître et à me faire, parmi eux, de vrais amis, tout comme la pratique des fouilles archéologiques avec des travailleurs venus des villages voisins favorise l'établissement de relations cordiales avec chacun d'entre eux et, depuis le changement de régime, avec leurs familles. La situation albanaise sous le régime d'Enver Hoxha était quelque chose d'inimaginable pour un pays européen, situé au voisinage immédiat de l'Union Européenne représentée par l'Italie et la Grèce. Si la pauvreté matérielle, les conditions de vie difficiles, les très faibles salaires sont bien connus, il faut surtout essayer de mesurer ce qu'était la crainte permanente de la dénonciation, de l'arrestation, de l'emprisonnement et de ses conséquences sur toute la famille et les relations : pertes de l'emploi, du logement, transfert dans une ferme d'État ou une coopérative agricole lointaine, avec interdiction de circulation à l'intérieur du pays, car il était inconcevable de pouvoir aller à l'étranger. Ce sont plus de dix pour cent de la population qui ont été ainsi déplacés, humiliés, brisés. On imagine les haines, les tensions que la délation a pu engendrer.

Et pourtant le régime est tombé en décembre 1990 et le changement s'est réalisé sans trop de violence ou de règlements de compte. Mais l'Albanie s'est trouvée brusquement désorganisée de fond en comble et la reconstruction est loin d'être réalisée. Dans les villages, tout ce qui était collectif a été, du jour au lendemain, pillé, détruit : tuiles, briques, charpentes, pierres des murs, tout a été arraché des bâtiments de la coopérative ou de la ferme d'État, et on a souvent continué avec la boulangerie coopérative et avec l'école ! Des pouvoirs locaux se sont mis en place et ont opéré le lotissement des terres communes, le partage du bétail et chacun s'est replié sur son petit bien individuel, sans imaginer la nécessité de certaines formes d'organisation commune, ne serait-ce que pour la vente de la production, le commerce, la scolarisation, l'entretien des routes et des canaux d'irrigation. Dans cette anarchie, la jeunesse a perdu toute confiance dans la possibilité d'une reconstruction de son pays, de son économie, de la société et n'a vu d'issue que dans la fuite vers l'extérieur mythique, qu'il soit italien ou grec, trop souvent perçu à travers les seules images de la télévision étrangère.

Depuis 1995, un renouveau est perceptible ; certains reprennent confiance dans la possibilité de vivre au pays, mais un demi-siècle de dictature a tué l'esprit d'entreprise, le goût de l'initiative. Des habitudes d'assistance ou plutôt du petit minimum assuré de toute façon par l'État font parfois regretter le passé, dont on veut oublier trop vite l'horreur. Toute cette lutte pour la vie se déroule à nos portes, parmi des familles semblables aux nôtres, avec des individus qui comprennent mal l'injustice de leur condition et dont les plus âgés réalisent qu'ils ne connaîtront jamais autre chose que la misère qui les accompagne depuis leur enfance.

Ouvrir les yeux, favoriser l'évolution vers un monde meilleur, c'est aussi notre tâche. Le spécialiste de l'Antiquité, qui se rend fréquemment en Albanie, ne peut pas ne pas s'intéresser de très près à l'évolution du pays, aux réactions des habitants, aux transformations qui pourront faire de ce pays un canton dynamique de l'Europe du XXIe siècle. L'Albanie peut apparaître tour à tour médiévale par le retard de son développement et certaines pratiques comme la dette de sang régie par le Kanun depuis le XVe siècle, orientale par la présence renouvelée de l'islam, mais elle est géographiquement au contact de l'Europe occidentale et culturellement porteuse de différents courants de la civilisation européenne qui doivent lui permettre de se faire, enfin, une place dans notre continent restructuré.

Pierre Cabanes
Février 1996
 
Bibliographie
L'Albanie entre Byzance et Venise, Xème-XVème siècles L'Albanie entre Byzance et Venise, Xème-XVème siècles
Alain Ducellier
Variorum Reprints, Londres, 1987

Le Guide de l'Albanie Le Guide de l'Albanie
Gilbert Gardes
La manufacture, Lyon, 1997

Passions albanaises, de Berisha au Kosovo Passions albanaises, de Berisha au Kosovo
Pierre et Bruno Cabanes
Odile Jacob, Paris, 1999

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