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La Villa Médicis, les temps battus et les malentendus
Pascal Bonafoux
Ecrivain et critique d'art. Professeur d'histoire de l'art à l'université.

Il y a une vingtaine d'années, un pensionnaire de l'Académie de France à Rome recopia sur la porte de son atelier ce vers du Chant Troisième de la Divine Comédie de Dante : « Vous qui entrez, perdez toute espérance. » À ceux qui s'inquiétaient de savoir quel enfer pouvait être la vie à la Villa Médicis, il répondait qu'il y fallait renoncer à comprendre quoique ce soit, tant les ambiguïtés et les malentendus y sont depuis des siècles battus comme des cartes. Pascal Bonafoux nous invite à le suivre dans ce curieux labyrinthe, où il n'est pas même certain que la chronologie ait cours…

Messaline et la villa Pinciana

Ce pensionnaire en donnait, parmi d'autres, cette « preuve » : pendant quelques jours, au printemps, dans le bosco qui domine les jardins, dans l'allée des orangers longée par le long mur qui séparent les jardins de la villa de ceux de la Trinité des Monts, la nuit, des vols de lucioles vont, viennent, forment des voiles qui se déploient avec d'amples mouvements pareils à ceux d'une danse de Loïe Fuller. Un portiere de la Villa auquel il avait décrit cette apparition lui avait alors conseillé, grave, de surtout ne pas s'en approcher s'il devait la voir encore ; parce que ce drapé de lumière était un manteau dans lequel Messaline entraînait dans la mort ceux dont elle voulait faire ses amants. L'empereur Claude la fit assassiner dans une villa construite à l'endroit même où s'élève la Villa Médicis… Et Messaline est présente toujours.

Elle avait tout fait, près de deux mille ans plus tôt, pour s'accaparer la fastueuse villa qui était celle de Valerius Asiaticus. Accusations, calomnies, fausses preuves lui permirent d'obtenir sa condamnation et Valerius Asiaticus dut, en 47, s'ouvrir les veines. La magnificence de cette villa dans laquelle il mourut était, Tacite l'assure, incomparable avec celle de la villa que Lucius Licinius Lucullus avait le premier fait construire sur cette colline. Or, si le nom de Lucullus qui reçut dans cette villa Pompée et Cicéron, ce dont témoigne Plutarque, est resté dans les mémoires, c'est parce que sa passion pour le luxe et les arts, les lettres et le raffinement furent incomparables… Lucullus aurait-il déterminé le destin de cette colline ?

Après la mort de Messaline, la villa fut une propriété impériale jusqu'aux temps de Trajan. Alors le domaine passa aux mains des Acilii, patriciens qui le cédèrent aux Pincii. C'est à eux que la colline, qui n'est pas l'une des sept collines de la fondation de Rome, doit son nom, le Pincio. Ce n'est – enfin – que lorsque le rempart voulu par Aurélien fut construit entre 271 et 276 autour de Rome que cette « huitième » colline devint une part de la ville même.

Si Aurélien éprouve le besoin de construire ce mur, c'est parce que Rome commence de n'être plus sûre d'elle-même ; parce que les provinces les plus lointaines de l'empire sont menacées par les coups de bélier de barbares… En 410, par la Porta Pinciana, pour la première fois, des barbares d'Alaric entrent dans Rome. En 527, pour éviter que les Goths de Vitigès qui assiègent Rome ne pénètrent dans la ville par l'aqueduc de l'Aqua Virgo creusé dans la colline, le général Bélisaire prit soin de le faire murer. Pour construire ce mur, ses soldats durent descendre par un escalier de cent dix-huit marches foré dans la roche même depuis l'une des salles de ce qui avait été la villa des Pincii.

Les ambitions du cardinal Ricci

Cet escalier ne fut redécouvert qu'en 1564, l'année même où le cardinal Ricci alors âgé de près de soixante-dix ans, fit, en mai, l'acquisition d'une terre à l'abandon, la vigna Crescenzi. C'est l'époque où, fort du soutien que lui apporte Cosme Ier de Médicis, il ne désespère pas de pouvoir atteindre le trône pontifical. Mais… Sur l'espèce de terrain vague qu'est la vigna, il n'y a plus guère, visible encore, que la voûte d'une citerne antique parmi des ruines dont on ne sait plus alors si elles sont celles d'un palais ou d'une villa.

C'est à Nanni di Baccio Bigio que le cardinal confie la conception d'une villa qui doit prendre place à cet endroit, à l'écart de la ville. Pour l'agrandissement d'un palais acheté quelque temps plus tôt via Giulia, il a déjà fait appel à cet architecte qui a travaillé pour Jules III, pour Pie IV. Les deux villas qu'il a déjà construites à Frascati ne permettent pas de douter de son talent. Il faut faire vite. Ne serait-ce que parce que le cardinal s'est, lors de l'acquisition, engagé à dépenser deux mille écus dans les dix-huit mois qui suivent la signature du contrat pour l'agrandissement d'un piteux bâtiment ancien… En quelques mois, il n'en reste rien. Au nord, l'ancien accès à la vigna disparaît, devient souterrain. Nanni di Baccio Bigio a conçu une villa dont les deux façades n'ont rien de commun. Entre ces deux façades, un décalage de trois étages. Immenses travaux qui modèlent la colline.

Côté ville, une haute façade austère et nue. Côté jardin, une façade ponctuée de bas-reliefs qui furent ceux de l'Ara Pacis, de niches, une façade qui se déploie de part et d'autre d'une loggia. On soupçonne qu'elle serait de Giacomo della Porta, parce qu'elle fut élevée après la mort en 1568 de Nanni di Baccio Bigio, parce que les chapiteaux des colonnes doivent leur forme à des dessins de Michel-Ange et qu'ils sont pareils à ceux que Della Porta fit tailler déjà pour le Palais des Conservateurs du Capitole. En quelques années, le cardinal fait mettre en place des sculptures antiques dans les niches comme encore dans les jardins agrandis sans cesse par l'acquisition de nouveaux terrains plantés d'arbres, ponctués de fontaines alimentées par les eaux de l'Aqua Vergine, l'ancien Aqua Virgo, qu'il a fait restaurer lorsqu'il fut surintendant des travaux publics pour la Ville de Rome. À sa mort en 1574, la villa est encore inachevée.

La villa « Médicis »

Deux ans plus tard, c'est le cinquième fils de Cosme Ier de Médicis, auquel le Pape Pie V avait accordé en 1570 le titre de grand duc de Toscane, qui fait l'acquisition de la villa : Ferdinando, cardinal de son état, est alors âgé de vingt-quatre ans. Le palais qui est le sien sur le Champ de Mars, parce qu'il est aussi le siège de l'ambassade du grand duché de Toscane à Rome, ne lui permet pas de mettre en valeur la collection d'antiques qu'il commence à cette époque. Pas plus que cette villa sur le Pincio, qu'il vient d'acquérir, mais il ne doute pas que l'architecte florentin Bartolomeo Ammannati ne fasse rapidement le nécessaire. Celui-ci renforce les fondations, rehausse la voûte de la loggia, conçoit pour le vestibule un escalier qui se sépare en un premier palier en deux rampes qui conduisent à des escaliers en vis. Enfin, sans doute est-ce lui qui imagine de construire à l'emplacement d'un escalier extérieur, au sud de la villa, un nouveau corps de bâtiment qui, en équerre avec la façade sur de jardin, peut devenir la galerie digne de la collection du cardinal. Pour des raisons qui n'ont rien de commun avec sa passion de collectionneur, Ferdinando fait également construire un pavillon sur l'une des tours du mur d'Aurélien. De la pièce principale, un escalier descend dans la tour jusqu'à une porte qui est beaucoup moins en vue qu'aucune autre porte de la villa même. Être cardinal n'empêche pas d'éprouver une certaine « inclinatione alla lascivia »… Faut-il préciser que cette pièce décorée de fresques qui en font une sorte de volière n'était pas ouverte à tous…

Quelle importance pour ceux qui venaient voir les œuvres rassemblées par le cardinal ? Dans le jardin, sur le piazzale, devant la façade de la villa même, celle de la galerie, sous la loggia, partout des sculptures antiques et modernes. Pas une niche où l'une des statues que l'on crut alors être celles de Sabines n'ait pris place. Ailleurs des prisonniers daces, plus loin des faunes, des Apollons, des Bacchus, des Ganymèdes, la tête colossale de Trajan, plus loin encore le groupe des Niobides, ou encore la Dea Roma… Le Mercure de Giambologna, le Rémouleur… Des bustes… Des torses… Des copies… Celle de l'Hercule Farnèse, celle du Silène Borghèse. Et une Vénus devenue, comme il se doit, Médicis… Un obélisque marqué d'une dédicace à Ramsès II – ce dont on ne sait rien alors, tout comme l'on ignore sans doute qu'il vint d'Héliopolis ; la seule certitude que l'on ait est qu'il fut découvert à Rome même, non loin de Santa Maria sopra Minerva. De l'albâtre, du porphyre, du marbre… Et, dans les salons de la villa, des peintures. Des toiles de Pontormo, de Salviati, d'Andrea del Sarto… Ce qui n'exclut ni Titien, ni Giorgione, ni Bassano… Pourquoi se priver de copies lorsque celles-ci composent la collection des œuvres les plus célèbres ? Et sur les murs encore les portraits d'hommes illustres ; ils sont plus de deux cents. Inventaire, ébauche d'inventaire qui passe sous silence les décors peints, en particulier par Jacopo Zucchi dans la chambre qui surplombe la loggia. Là, le décor astrologique élaboré par Pietro Angeli, distribue à Terpsichore, à Minerve et à Jupiter même des places qui « démontrent » que Ferdinando ne peut que succéder, un jour, à Cosme Ier. Ce qui survint en 1587. Alors la conjonction – astrologie oblige – de la mort accidentelle du grand-duc, de l'empoisonnement de la grande-duchesse et de quelques complots, porte Ferdinando au trône de la Toscane. Il lui reste à se défaire de la pourpre cardinalice, à épouser Christine de Lorraine. Et la villa du Pincio cesse d'être son souci…

L'abandon

Et elle cesse d'être pour chacun des Médicis auxquels elle échoie, un enjeu de pouvoir. Elle ne met plus en scène ambition ni rivalités. La villa n'a plus droit qu'à des velléités, des projets avortés et de nécessaires travaux d'entretien… Alors, dans ses jardins, pendant le temps de l'un de ses séjours à Rome, Vélazquez peint les loggias, l'une construite sur le Muro Torto, l'autre ouverte sous le bosco. Les seuls paysages qu'il ait jamais peints… Vélazquez serait-il le premier à faire en sorte que la villa devienne un atelier ?

Devenu grand duc en 1670, Cosme III auquel le cardinal Charles de Médicis a légué la villa, commence quelques années plus tard de faire envoyer à Florence certaines des plus importantes sculptures. En 1700, de passage à Rome, les décors de la chambre des Amours lui semblent si graveleux qu'il en ordonne la destruction. Quelques années plus tard, lorsque s'éteint la dynastie des Médicis, que le grand duché de Toscane passe entre les mains des Lorraine, la villa semble ne plus les concerner. Si quelques travaux ont lieu encore dans les jardins, ils se soucient davantage de la vider, de faire transporter à Florence toutes les œuvres dont elle est « encombrée » encore. En 1787, elle est vide. Et mise en vente. Sans, des années, trouver d'acquéreur.

L'acquisition par la France et le Prix de Rome

Ce n'est qu'en 1804 que la France du Consulat l'achète. Pour y installer l'Académie de France à Rome.

Le 6 février 1666 Louis XIV et Colbert signèrent le décret de la création d'une institution dont la raison d'être est de permettre aux jeunes artistes français distingués par l'Académie royale de peinture et de sculpture – et « pensionnés » par le roi – d'y parfaire leur formation, d'y copier des chefs-d'œuvre pour l'ornement des palais d'un roi qui parachève le Louvre, transforme les Tuileries, entreprend la construction de Versailles.

Lorsqu'elle prend possession de la villa abandonnée depuis des années, l'Académie de France à Rome a une nouvelle ambition. Les artistes que Suvée devra accueillir dans les logements et les ateliers qu'il prépare ne devront plus leur nomination à l'Académie royale de peinture et de sculpture emportée par la Révolution, mais à l'Académie des Beaux-Arts, l'une des cinq académies de l'Institut. Il lui revient d'organiser le concours du Grand Prix de Rome. Celui-ci ne concerne encore dans les premières années du XIXe siècle que les peintres, les sculpteurs et les architectes. Puis, les graveurs et les compositeurs.

D'illustres pensionnaires

Parmi les premiers pensionnaires qui arrivent à la Villa, un certain Jean-Auguste-Dominique Ingres. Quelques années plus tard, ce n'est plus le pavillon au fond du jardin, du côté de la promenade du Pincio, qu'il occupera, mais la Villa même. Il en sera le directeur et dans l'un ou l'autre salon de ses appartements, il prendra volontiers son violon pour jouer du Mozart avec un jeune pensionnaire compositeur, un certain Charles Gounod. La villa est devenue l'antichambre de la gloire. À tout le moins des honneurs qui consacrent une carrière.

Ce qui ne l'empêche pas d'être le théâtre de malentendus qui sont à l'ordre du jour de l'Académie depuis sa fondation. Dès 1707, Poerson, directeur d'une Académie qui existe depuis quarante ans, ce qui suffit pour que l'on sache à quoi s'en tenir, écrivit à Mansart : « Sa Majesté pourrait s'épargner la dépense de cette académie qui ne peut répondre aux idées que l'on a eues de former d'habiles gens. » Il n'est pas inconséquent d'imaginer que, à la fin du XXe siècle, au début du XXIe, un directeur de l'Académie ait pu faire le même constat, qu'il ait pu vouloir inviter la Ve République à « s'épargner » cette dépense. Ce que la Ve République n'a pas fait. Au contraire, c'est elle qui lui a redonné une nouvelle raison d'être. Une série de décrets voulus et signés par André Malraux, retire à l'Institut la tutelle de l'Académie et réforme le concours qui donne accès à la Villa. De nouvelles disciplines y font leur entrée, de l'histoire de l'art à la littérature, du cinéma à la restauration d'œuvres d'art. Plus tard, la photographie, le design, plus récemment encore l'art culinaire… Reste que cette diversité n'a rien changé au malentendu qu'est la vie des pensionnaires à la villa.

Vanités et déceptions…

Que cela puisse provoquer une implacable angoisse ou flatte la vanité de celui qui arrive, ne change rien à l'affaire, un pensionnaire découvre vite que le logement où il s'installe, que l'atelier où il commence à travailler a été – peut-être et dans le désordre – celui de Flandrin, ou de Bizet, ou celui de Baltard, de Hébert, de David d'Angers ou de Berlioz, celui de Carpeaux, ou de Labrouste, ou de Debussy. À moins qu'il n'ait été celui de Massenet, ou de Charpentier ou de Tony Garnier… Ou de Lili Boulanger. Et les pensionnaires ne tardent pas à citer leurs prédécesseurs. les uns citent Berlioz: « La vie casernée de l'Académie m'était de plus en plus insupportable. » Les autres, Achille-Claude Debussy qui ne tarda pas à se forger une opinion sur les lieux : « M'y voilà dans cette abominable villa, et je vous assure que ma première impression n'est pas bonne. » Et de rager plus tard : « Toutes mes plaintes sont venues se briser contre cette phrase : Mais vous avez tout ce qu'il faut pour être heureux, du soleil, des arbres, des chefs-d'œuvre. » La déception et la colère des uns n'ont pas changé. Les arguments pour les dissiper non plus. Il est très probable encore qu'un Romain pourrait ne pas se priver de faire ce constat : « Les jeunes artistes établis à Rome dans la Villa Médicis forment, dit-on, une oasis parfaitement isolée de la société romaine. » Il lui resterait à reprendre Stendhal à son compte. Mais il serait très facile aussi de trouver des pensionnaires comblés et des Romains ravis que, désormais la Villa participe intensément à la vie culturelle de leur cité. Ce fut en effet un des objectifs de Balthus, premier Directeur de la Villa depuis la réforme mise en place par André Malraux, que de revivifier l'action et le prestige de l'Académie en l'ouvrant sur la ville. C'est aujourd'hui un objectif atteint ainsi qu'en témoignent les prestigieuses expositions organisées par l'Académie de France. L'une des plus remarquables fut présentée par le grand architecte Rem Khoolas et montrait comment les modes de construction et d'urbanisme à l'œuvre successivement dans la Rome antique évoluèrent vers une recherche de la standardisation propice à leur reproduction dans tout l'Empire. Tout parallèle avec le système actuel de production de l'espace urbain… était le bienvenu. L'exposition intitulée « D'Ingres à Delacroix, les artistes français à Rome s'est inscrite dans l'ensemble des célébrations de « La Majesté de Rome » qui à travers plusieurs expositions importantes mettaient en valeur la gloire et le génie créateur de la Rome du XIXe siècle…

Allez à Rome jusqu'au Viale Trinità dei Monti. Et souvenez-vous en entrant qu'il faut perdre tout espoir… de s'y retrouver parmi les temps que la Villa Médicis bat comme des cartes et mélange à plaisir.

Pascal Bonafoux
Février 2003
 
Bibliographie
La Villa Médicis La Villa Médicis
André Chastel, Philippe Morel
Académie de France à Rome, Paris-Rome, 1990

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