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La vie religieuse à Rome jusqu'au début de l'empire
Jean-René Jannot
Professeur émérite à l’université de Nantes
Membre de l’Istituto di Studi Etruschi ed Italici (Florence-Rome)

Lorsque, en 382, le christianisme triomphant supprima toutes les cérémonies religieuses du paganisme en place, ce sont plus de cent vingt fêtes qui disparurent du calendrier romain, en attendant que beaucoup d'autres s'y substituent. De ces très nombreuses manifestations qui scandaient l'année, certaines étaient de première importance, d'autres très secondaires, mais toutes se déroulaient selon un schéma immuable. Beaucoup étaient si anciennes qu'on en avait presque oublié le sens et qu'on avait brodé sur les cérémonies incomprises des mythes étiologiques (explicatifs) et des légendes historiques qui n'avaient d'autre fondement que celui de justifier un acte rituel. C'est que la religion romaine était avant tout un tissu d'actes rituels, comme nous l'explique Jean-René Jannot.

Un calendrier très chargé

Le terme de religio ne désigne pas ce que nous entendons par religion, mais un climat surnaturel qui saisit le visiteur des lieux consacrés, et c'est le mot pietas qui, de la manière la plus adéquate, rend compte de la vie religieuse. L'équilibre entre le monde divin et celui des hommes, le fonctionnement harmonieux de l'État ou de telle ou telle gens est assuré par l'accomplissement scrupuleux des rites immémoriaux dont beaucoup étaient souvent en rapport avec l'idée d'expiation – piare – d'une souillure ou d'un crime.

Ces rites prenaient place tout au long de l'année ; certains suivaient le rythme des saisons. Ainsi, à la mi-mars, on chassait le « vieux Mars » et on fêtait Anna Perenna, divinité de la permanence de l'année ! Le 11 juin, c'était la fête de Mater Matuta, presque celle du solstice d'été : les matrones y berçaient les enfants de leurs sœurs et chassaient du temple une esclave qu'elles y avaient introduite. En revanche, au creux de l'hiver, le 21 décembre, aux fêtes de Diva Angerona, on honorait la renaissance du soleil. Si ces divinités scandaient le temps, d'autres marquaient l'espace. On rendait ainsi un culte aux lares, à celui de la maison et aux divinités penates qui l'accompagnaient, à ceux des carrefours – lares compitales –, à ceux qui veillaient au sol de la patrie ; on honorait Pan et Faunus qui régnaient sur les terres sauvages, et un collège d'hommes-loups, les luperques, parcourait le 15 février les rues de Rome en frappant de lanières de peau de bouc les femmes stériles qui, ainsi, se retrouvaient fécondes. Il y avait enfin ces rites de la fin août, d'octobre et de novembre au cours desquels, pour apaiser les âmes des morts qui, en cette période, remontaient par le mundus – la fosse de communication avec l'au-delà temporairement ouverte – on jetait des fèves par-dessus l'épaule, sans regarder les ombres des défunts qui allaient s'en emparer.


Rites privés

Des actes religieux se déroulaient quotidiennement dans le cadre de la maison, autour de l'autel domestique, le petit laraire où se pressait tout un monde de figurines : lares, pénates, statuettes de dieux et de déesses, et le genius du lieu. On leur offrait avant chaque repas de la bouillie, des boissons et, les jours de fêtes, des couronnes de fleurs. On ne commençait pas un repas, et a fortiori un banquet, sans offrir une libation aux dieux, et il était hors de question le soir de balayer la salle à manger des reliefs de repas qui, la nuit, contribuaient à nourrir le monde des défunts. De la même manière, à la campagne, les paysans ne manquaient pas de présenter les offrandes des prémices des récoltes ou de la chasse aux petites effigies placées aux carrefours ou perchées dans un arbre : minuscules sanctuaires où s'exerçait la pietas populaire. Les peintures de Pompéi montrent ces oratoires ruraux où les passants suspendaient des couronnes et accrochaient des offrandes que le vent agitait. Ce pouvaient être de simples rochers ou même une souche d'arbre : là demeuraient des êtres divins qu'il fallait vénérer afin, nous dit Caton, de préserver les récoltes et les troupeaux.

Toute la vie de la maison était de la sorte réglée par des rites qui, tous, relevaient du sacré. Les repas familiaux, et plus encore les réceptions, les étapes de la vie, de la naissance à la mort, les rites de passage d'une classe d'âge à une autre, d'une condition à une autre, comme le mariage, impliquaient des actes religieux au bénéfice de divinités spécifiques. Pilumnus et Picumnus devaient protéger le bébé : on leur organisait un repas où l'on étendait leurs effigies – nommé « lectisterne » – et comme la déesse Juventas assistait le jeune homme qui quittait l'adolescence, on lui offrait une monnaie. Enfin, on ne manquait pas de présenter des offrandes aux mânes des défunts, aux dates anniversaires de leur mort.

Cette piété à l'égard de divinités très proches, se manifestant dans les gestes de chaque jour, nous paraît très formaliste, et les dieux auxquels elle s'adressait ont souvent des préoccupations bien matérielles. Mais dans ce cadre s'exprime parfois un véritable sentiment religieux, une sorte de familiarité avec le monde divin dont témoignent Térence ou Horace.


Rites publics

Les cérémonies officielles étaient grandioses. Les sacrifices, minutieusement réglés, se déroulaient de manière fastueuse. À chaque dieu était destinée une victime spécifique : à Jupiter un bœuf, à Apollon ou à Neptune, un taureau, à Junon une génisse, à Mars le solennel triple sacrifice d'un verrat, d'un bélier et d'un taureau (le suovetaurilia) ; parfois même des sacrifices gigantesques et coûteux réunissaient jusqu'à cent bœufs. De grandes cérémonies mêlaient la dévotion et le patriotisme. On célébrait chaque année en septembre, en souvenir d'une épidémie qui avait vu leur création, les jeux Romains en l'honneur de Jupiter : occasion d'une imposante procession et de concours gymniques, équestres et artistiques qui, initialement, avaient eu pour but d'obtenir des dieux la fin de la « peste ». D'autres jeux se déroulaient à d'autres moments de l'année, tels les ludi megalenses qui, quoique moins importants, contribuaient à assurer les bonnes relations de la Ville et des dieux. Certains rites avaient une origine qui se perdait dans la nuit des temps, comme la course et le sacrifice du cheval d'octobre qui était l'occasion de fermer la saison des combats. Le triomphe d'un général victorieux n'était pas seulement un rite spécifiquement militaire, mais surtout religieux, venu directement d'une pratique étrusque ; le visage peint au minium, le général était conduit sur un char dans un cortège magnifique et montait au Capitole pour un face à face avec Jupiter « très bon et très grand ». On ne manquait pas toutefois de lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, et les moqueries faisaient partie intégrante du rituel. Mais cet acte était si éminemment sacré, et le respect du dieu si profond, qu'on vit dans cette circonstance l'empereur Claude monter au Capitole à genoux !

Les relations entre la Ville et le divin étaient très étroites : tout surhumains qu'ils aient été, les dieux étaient proches. On les invitait avec une insistance extrême, on leur forçait la main. Pendant la guerre contre la cité étrusque de Véies, Camille proposa à Juno Regina d'abandonner les Véiens qu'elle protégeait pour s'installer à Rome... et la déesse fut installée sur l'Aventin. Les dieux ne résistaient pas non plus au rite de la devotio. Il s'agissait de payer d'avance une dette aux divinités infernales en se sacrifiant pour les contraindre à aider Rome. Le consul Decius se « dévoua » ainsi, en un combat incertain, pour le salut de son armée qui, au moment où il tomba sous les coups de l'ennemi, reprit l'avantage et gagna la bataille.

Ainsi les relations avec le monde des dieux ne s'établissaient pas sur la base d'un marchandage, mais bien à l'initiative même des hommes, comme si les dieux étaient magiquement contraints d'accepter l'échange rituellement fixé par les hommes.


Un foisonnement de dieux

Les Romains reconnaissaient un dieu dans chacune des fonctions élémentaires de la vie. Un dieu veillait au pêne de la serrure, un autre aux gonds des portes, un troisième s'occupait du seuil de la porte et un quatrième régnait sur le linteau ! Sur les actes les plus simples veillaient ainsi des divinités sans personnalité ni histoire, sans forme ni mythe, mais dont le pouvoir était absolu sur un point de détail. Une déesse protégeait la semence, une autre l'enfouissement, une troisième – mais celle-là était importante, c'était Proserpine – la germination, une autre encore la floraison, une autre la tige et les grains ; enfin une dernière veillait à la moisson avant qu'une autre ne surveille l'engrangement et la mise au silo. Les prières, véritables litanies, étaient ainsi interminables de crainte qu'une divinité, si minime et inconsistante qu'elle fût, ne pût être oubliée. Par prudence, on ajoutait à la liste « celles dont je ne connais pas le nom et celles qui ne sont pas nommées »…

Ces petites divinités fonctionnelles ne semblaient guère aptes à provoquer une piété véritable, pas plus d'ailleurs que ne l'étaient les vertus ou les sentiments, les idées ou les abstractions qui, vers la fin de la République, et sous l'influence de la philosophie grecque, recevaient un culte. La Piété, la Victoire, l'Espérance (Spes), l'Abondance (Ops), l'Honneur et le Courage (Virtus) n'étaient guère plus consistants pour les contemporains de Cicéron que la déesse Raison pour ceux de Robespierre, même si des temples avaient été consacrés à la Concorde ou à l'Abondance.

Dans ces conditions, les besoins véritablement religieux ne trouvaient pas aisément à se satisfaire. Mais la caractéristique majeure de la religion romaine ayant toujours été son ouverture, s'il était possible de satisfaire un besoin religieux au moyen d'un culte venu d'ailleurs se faisait sentir, Rome était toute prête à lui accorder une place dans la Ville… et dans le calendrier.

Traditions italiques, apports étrusques, divinités grecques, cultes orientaux

Après avoir fait venir Juno Regina de la ville étrusque de Véies, et Diane de son domaine latin d'Aricie, après avoir importé de Grèce le culte de Castor (puis de Pollux), d'Italie du Sud celui d'Apollon, après avoir adopté le rite grec pour certains sacrifices, les méthodes étrusques pour la divination, Voltumnus, le grand dieu étrusque, après la défaite de Volsinies, et avoir eu recours à Asclépios d'Épidaure (Esculape) pour guérir une épidémie, Rome était prête à faire venir n'importe quel dieu pourvu qu'il semblât utile à la cité. L'Astarté punique devenue la Vénus d'Erice, en dépit de ses prostituées sacrées, finit par entrer à Rome après la première guerre punique, et aux heures les plus noires de la seconde guerre, on fit venir la Grande Mère de Pessinonte, Cybèle, son culte orgiastique et ses prêtres émasculés, les galles. Depuis longtemps déjà, Dionysos Bacchos, nommé Fufluns en Étrurie, donnait à ses fidèles une émotion mystique.

Cette dimension était nouvelle, les rites venus d'Eryx ou de Grèce, d'Anatolie ou d'Étrurie offrant à leurs sectateurs ce que la religion romaine était incapable de leur proposer : une relation individuelle avec un dieu personnel capable de les projeter hors de leur condition prosaïque, de leur révéler une autre dimension de l'être, capable bientôt de les sauver. Le scandale des bacchanales (186 av. J.-C.) et la répression du dionysisme qui en fut la suite politique ne parvinrent pas à arrêter le processus : le mouvement dionysiaque se poursuivit et s'amplifia.

L'union du fidèle et du dieu devint un tel besoin qu'il trouva à se satisfaire dès le Ier siècle avant J.-C. dans d'autres croyances et dans des cultes venus d'Asie ou d'Égypte. Isis et ses mystères promettaient la survie, Mithra offrait le salut aux hommes vertueux et courageux. Leurs sanctuaires à Rome étaient nombreux et fréquentés.

Enfin tout un courant plus philosophique, touchant les milieux dirigeants, cherchait dans les doctrines du pythagorisme et dans l'initiation aux mystères d'Éleusis une réponse à l'universelle question de l'au-delà. Ainsi, la désaffection pour la religion la plus traditionnelle semblait, à la fin de la République, un phénomène généralisé et irréversible.


Une refondation nécessaire ?

Lorsqu'Octave s'empare du pouvoir en 31, son premier acte est religieux. L'adoption du nom d'Augustus vise à le faire reconnaître comme celui dont les dieux ont transformé la condition, celui dont la nature a été religieusement augmentée. Il tient à se présenter comme le refondateur de la Ville, le nouveau Romulus, celui qui bâtit à nouveau la cité et, pour ce faire, celui qui reconstruit la religion romaine en assumant le souverain pontificat et en refondant les sacerdoces, les cultes et les rites. D'immenses travaux de restauration des temples sont alors entrepris, mais plus grandes encore sont la tentative de refondation des rites, fêtes et collèges sacerdotaux, la recherche des textes sacrés, la restitution d'une sorte de théologie officielle qui vise à redonner vie aux pratiques cultuelles les plus anciennes en les justifiant par leur origine et leur utilité. Par un effort de synthèse, les fragments épars d'une religion faite d'apports multiples prennent chez Virgile une cohérence qu'ils n'avaient jamais eue. Mais le ciment unificateur est d'abord politique, et la volonté du souverain ne va pas tarder à proposer, dans ce qui deviendra le culte impérial, un système centré sur le caractère, que l'on veut transcendant, de l'empire universel de Rome.

Jean-René Jannot
Janvier 2001
 
Bibliographie
La religion romaine La religion romaine
Jacqueline Champeaux
Livre de Poche, Paris, 1998

La religion romaine La religion romaine
Jean-Louis Voisin, Marcel Le Glay
Armand Colin, Paris, 2ème édition 1991

La Religion romaine archaïque La Religion romaine archaïque
Georges Dumézil
Editions Hartmann, Paris, 2000

Rites, cultes, dieux de Rome Rites, cultes, dieux de Rome
R. Schilling
Klincksieck, Paris, 1979

Religion et piété à Rome Religion et piété à Rome
John Scheid
Paris, Albin Michel, 1985

Rome et ses dieux Rome et ses dieux
R. Turcan
Hachette, Paris, 1998

Les Cultes orientaux dans le monde romain Les Cultes orientaux dans le monde romain
R. Turcan
Belles Lettres, Paris, 1989

Les religions à mystères dans l’Empire romain Les religions à mystères dans l’Empire romain
Gérard Freyburger
In Religions de l’Antiquité, p. 249-349.
Paris, 2000

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