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La tombe du Seigneur de Sipan
Daniel Levine
Professeur à l'université de Paris IV-Sorbonne

En février 1987 la police péruvienne saisissait quelques objets en or et en cuivre doré provenant du pillage d'un ensemble funéraire de la région de Lambayeque. La qualité des éléments de parure attira immédiatement l'attention de l'archéologue Walter Alva, directeur du musée Briining de Lambayeque et spécialiste de la culture mochica qui s'est épanouie entre le Ier et le VIIe siècle de notre ère. Après une brève enquête sur le terrain, il réussit à localiser la provenance des pièces. La piste des pilleurs conduisait, dans la vallée de Lambayeque, au village de Sipan. Pour bien comprendre la portée de cette exceptionnelle découverte archéologique sur la côte nord du Pérou, nous nous sommes adressés à Daniel Lévine.

À proximité de Sipan se dressent les vestiges de structures pyramidales en briques d'adobe, connues localement sous le nom de Huaca Rajada. À leur pied, la plate-forme funéraire a été percée d'une multitude de trous et de tunnels par les chercheurs de trésors. Une première sépulture a été pillée mais, grâce à l'intervention rapide des archéologues péruviens, conduits par Walter Alva, le pire a pu être évité. Une extraordinaire aventure archéologique vient de débuter ; pour la première fois au Pérou, des scientifiques vont pouvoir fouiller minutieusement des sépultures de seigneurs mochica, entourés d'un riche mobilier funéraire. La quantité impressionnante d'informations consignées durant les années de fouille constitue une contribution exceptionnelle à la connaissance de la culture mochica.

Cet univers culturel a en effet, jusqu'alors, été reconstitué à partir de milliers de pièces conservées dans les collections particulières ou dans les musées. Malheureusement ces pièces, provenant généralement, depuis des décennies, de fouilles clandestines, ont été prélevées de leur sol d'enfouissement sans aucun souci d'enregistrer scientifiquement les informations qui permettent de leur donner un sens et de les restituer sur l'échelle du temps.

Du « gardien » au « seigneur »

En réalité, la plate-forme funéraire de Sipan a été utilisée pour inhumer plusieurs seigneurs et dignitaires mochica. C'est la tombe de l'un d'entre eux, dite du Seigneur de Sipan, qui fit la célébrité du site.

Après plusieurs mois d'excavation dans le corps de l'édifice en briques d'adobe apparaissait le premier signe d'une sépulture d'un personnage de haut rang. La fouille révéla les restes du squelette, en très mauvais état de conservation, d'un jeune homme allongé sur le dos, coiffé d'un casque en cuivre doré, muni d'un bouclier rond en cuivre et vraisemblablement vêtu d'une tunique en coton selon les fragments de textile découverts sur les os. Il s'agit en fait de l'équipement du guerrier tel qu'il est traditionnellement représenté dans l'iconographie mochica, et plus spécialement sur les poteries peintes et modelées. Les pieds du jeune homme avaient été amputés avant son inhumation – mutilation interprétée comme un rite destiné à empêcher le guerrier, sacrifié lors de l'enterrement d'un seigneur, de quitter son poste dans l'au-delà ; il fut alors appelé « le gardien ». Sa présence devait en toute logique annoncer l'existence de la sépulture intacte d'un personnage de très haut rang.

À moins d'un mètre sous la tombe du « gardien », les vestiges de poutres en bois, désintégrées, indiquaient l'emplacement du toit d'une chambre funéraire. L'enlèvement des sédiments qui avaient envahi cette chambre permit d'atteindre le grand cercueil en bois contenant les restes du Seigneur de Sipan, enterré avec de magnifiques parures en or, en argent en cuivre doré ornées de pierres semi-précieuses. L'étude anthropologique des restes osseux semble indiquer qu'il était mort entre trente-cinq et quarante-cinq ans, et aucun indice ne suggère une fin violente.

Une symbolique complexe

En réalité, plusieurs niveaux de parures avaient été déposés sur son corps. Le défunt avait été inhumé avec divers ornements d'oreilles, en or, de forme circulaire et délicatement incrustés de pierres rares et exotiques représentant un guerrier, un canard ou un cervidé. Le visage avait été recouvert de pièces découpées dans de fines feuilles d'or en forme d'yeux, nez et dents. Le menton et les joues étaient protégés par un « couvre-menton » réalisé dans une feuille d'or et un ornement de nez – une demi-lune en or – fut retrouvé à proximité. La coiffe était ornée d'un cimier en or ayant l'aspect d'une lame de tumi, couteau andin dont la lame est en demi-lune. Des vestiges de grandes plumes étaient associés à ce cimier. Le corps était paré de plusieurs grands pectoraux et bracelets constitués de milliers de perles en coquillages de couleur. Il portait un collier composé de dix cacahuètes en or, à droite, et de dix autres cacahuètes en argent, à gauche. Deux tumi, l'un en or et l'autre en argent, reposaient sur un collier fait de simples disques en or. La taille était entourée de sonnailles en demi-lune comportant, au centre, la représentation d'un personnage debout tenant dans une main un tumi et dans l'autre une tête-trophée. Cette figure, caractérisée par une bouche aux traits de félin, est traditionnellement identifiée comme l'image de Ai-Apaec, divinité suprême du panthéon mochica. Les hanches étaient protégées par deux grands éléments en forme de tumi, l'un en or et l'autre en argent, dont la partie accrochée à la ceinture est ornée de la représentation du dieu sacrificateur Ai-Apaec. À l'évidence, il existe une symbolique de l'association des deux métaux précieux, l'or et l'argent, avec la droite et la gauche, mais elle nous est malheureusement encore inconnue. C'est, en effet, la première fois que ce phénomène peut être observé scientifiquement. Dans la main droite, le seigneur de Sipan tenait un sceptre en or, en forme de masse d'arme dont la tête a l'aspect d'une pyramide inversée ornée d'une scène – guerrier mochica menaçant de sa masse d'arme un captif qu'il tient par les cheveux. Les pieds étaient chaussés de sandales en cuivre. De nombreux autres éléments de parure recouvraient le corps du puissant seigneur mochica, et des étendards en cuivre doré.

Hormis le gardien qui veillait au-dessus de la chambre funéraire, le Seigneur de Sipan était accompagné dans son ultime demeure par un certain nombre de serviteurs sacrifiés lors des rites d'inhumation. Quatre cercueils encadraient son sarcophage. À droite gisait un guerrier, âgé de trente-cinq à quarante ans, amputé du pied gauche et équipé d'un casque, d'une masse d'arme et d'un bouclier rond. À gauche un homme du même âge était installé tête-bêche par rapport au seigneur, avec un chien étendu sur les jambes et les pieds ; les restes de cet individu étaient associés à des pièces en cuivre oxydé qui furent considérées comme les composantes d'un étendard. Transversalement à la tête du seigneur, un troisième cercueil contenait le corps d'une femme, âgée de seize à vingt ans, dont le pied gauche avait été amputé ; au-dessous se trouvait le cercueil d'une autre jeune femme. Dans l'angle formé par les restes de ces deux femmes et ceux de l'homme au chien, un enfant d'une dizaine d'années avait été déposé en position assise. À l'opposé, au pied du seigneur et transversalement à son sarcophage, une autre jeune femme était inhumée avec une grande couronne cylindrique en cuivre ornée d'un visage humain en relief. Deux lamas sacrifiés avaient été déposés sous les cercueils des deux hommes.

Une brillante culture qui n'a pas livré tous ses secrets

La position particulière des corps dans la chambre funéraire correspond, à n'en point douter, à une symbolique complexe qui n'est pas encore décryptée. Sur trois côtés, les parois de la tombe comportent cinq niches comprenant des offrandes de céramiques. Les poteries, essentiellement fabriquées au moule, représentent généralement des orants, des prisonniers ou des guerriers. Leur médiocre qualité contraste avec la grande finesse des parures en or, en argent, en cuivre doré ou en cuivre découvertes dans la même sépulture. Il est possible que les poteries aient été fabriquées à la hâte au moment du décès alors que les parures constituaient déjà, du vivant du seigneur, les signes extérieurs de son statut social.

L'étude de toutes les données enregistrées lors de la fouille de la plate-forme funéraire de Sipan devrait permettre de constituer une exceptionnelle banque de données sur le thème de la mort chez les Mochica.

Notre connaissance sur cette brillante culture préhispanique de la côte nord du Pérou fera de nouveaux progrès lorsqu'il sera possible de fouiller scientifiquement d'autres sépultures du même type et que les informations recueillies pourront être comparées entre elles. Les données collectées par l'équipe d'archéologues dirigée par Walter Alva constituent une très importante contribution à l'archéologie mochica.

Daniel Levine
Janvier 2001
 
Bibliographie
Discovering the new world’s richest unlooted tomb Discovering the new world’s richest unlooted tomb
Walter Alva
National Geographic, vol 174, n° 4, octobre 1988

Splendors of the Moche : new royal tomb unearthed Splendors of the Moche : new royal tomb unearthed
Walter Alva
National Geographic, vol. 177, n° 6, juin 1990.

La tombe du seigneur de Sipan La tombe du seigneur de Sipan
Walter Alva
Les dossiers d’archéologie : le Pérou des origines aux Incas, hors série n° 2

L’or des dieux, l’or des Andes L’or des dieux, l’or des Andes
Sous la direction de Daniel Levine
Serpenoise, Metz, 2000

Pérou millénaire : 3000 ans d’art préhispanique Pérou millénaire : 3000 ans d’art préhispanique
Daniel Levine
La Cita, Biarritz, 2000

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