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La thalassocratie portugaise du XVIe siècle
Jean-François Labourdette
Professeur émérite de l’université Charles de Gaulle-Lille III

Fernand Braudel écrivait : « Les historiens ont étudié, mille fois pour une, la fortune du Portugal : l'étroit royaume lusitanien ne joue-t-il pas les premiers rôles dans l'énorme bouleversement cosmique qu'introduisent l'expansion géographique de l'Europe, à la fin du XVe siècle, et son explosion sur le monde ? Le Portugal a été le détonateur de l'explosion. Le premier rôle lui revient. » Pour comprendre les causes de la gigantesque épopée collective d'un aussi petit peuple, laissons la parole à Jean-François Labourdette.

Dans la seconde moitié du XVe siècle, la pénurie d'or, la chute de Constantinople et la rupture de la route des épices par l'Asie imposèrent la recherche d'autres voies pour le commerce des épices et l'or du Soudan. Géographiquement, le Portugal était le mieux placé pour entrer en contact avec le mythique royaume du « prêtre Jean », que l'on avait identifié comme le souverain de l'Éthiopie. Il l'était également pour hériter des progrès de la science nautique réalisés à l'époque antique, perdus par l'Occident, puis transmis de nouveau à l'Europe par les musulmans de la péninsule Ibérique. Au confluent des civilisations, ce pays était le réceptacle des changements venus de l'Atlantique, de la Méditerranée chrétienne et de la Méditerranée musulmane.

La maîtrise du commerce des Indes

L'esprit de croisade qui, pendant les siècles de la Reconquista, les avait animés poussa les Portugais à conquérir et à conserver Ceuta. Ils prirent rapidement conscience du parti qu'ils pourraient tirer de l'occupation de ce port, point d'arrivée du commerce de l'or transsaharien. Sur les régions de l'Afrique noire d'où provenait le précieux métal, ils recueillirent de précieuses informations. La tentation fut forte d'établir un contact maritime avec ces terres et de dévier ainsi le commerce qui se faisait par les caravanes du Soudan occidental et par l'intermédiaire des musulmans de Berbérie. Après des décennies de reconnaissance de la côte occidentale de l'Afrique, le voyage de Vasco de Gama, en 1498-1499, finit par consacrer son contournement par le cap de Bonne-Espérance, assurant au Portugal la maîtrise de la route et du commerce des Indes.

La politique royale n'avait pas de projet parfaitement dessiné. Elle s'adapta aux circonstances et aux nécessités du moment. La ligne générale en était cependant toute tracée : l'ambition des Portugais était de se substituer complètement aux Arabes dans le commerce de l'océan Indien et, par conséquent, de priver Venise de son monopole de redistribution des épices et autres marchandises asiatiques précieuses en Europe.

En 1505, le roi Manuel Ier donna mission à Francisco de Almeida d'élever des fortalezas (forteresses) pour défendre les feitorias (comptoirs commerciaux) déjà fondées en Inde, Cananor, Cochim et Coulào. À la tête d'une grande armada, il devait s'approprier la côte orientale de l'Afrique, et y installer, en avant-garde, de nouvelles feitorias-fortalezas à Sofala et Quiloa pour empêcher l'approvisionnement des Maures en or. Désormais, deux armadas croisèrent en permanence dans un océan Indien environné de fortalezas. Les portes de la mer Rouge furent ainsi fermées aux navires arabes.

Domination navale et puissance économique

Cette domination navale ne pouvait être assurée sans de très solides points d'appui continentaux, qu'il fallait affermir en les peuplant de Portugais. Le successeur d'Almeida, Afonso de Albuquerque, inaugura en 1509 cette politique de conquête. Les positions névralgiques de Goa – devenue la capitale de l'Inde portugaise – d'Ormuz et de Malacca permirent le contrôle des routes les plus importantes du commerce des épices de l'océan Indien, à l'exception de la mer Rouge. Les Portugais y ajoutèrent de nombreux établissements et postes fortifiés dans les régions côtières, depuis Sofala en Afrique orientale jusqu'à Ternate aux Moluques. Ils furent aussi autorisés à ériger un certain nombre d'entrepôts et de comptoirs non fortifiés dans des zones où les souverains leur octroyaient une sorte de privilège d'exterritorialité. Ils ne purent en revanche imposer leur monopole à l'est de Malacca.

Le Portugal eut désormais la maîtrise de l'un des plus vastes empires maritimes et commerciaux que le monde ait jamais connus, s'étendant de l'Amérique, avec la découverte du Brésil par Cabral en 1500, à l'Extrême-Orient. Le roi Manuel Ier pouvait légitimement revendiquer le titre de roi de Portugal et des Algarves, « Seigneur de la conquête, de la navigation et du commerce d'Éthiopie, d'Arabie, de Perse et de l'Inde ».

La puissance économique des Portugais reposa d'abord sur la fondation de feitorias. Sous la direction d'un officier royal, le feitor, elles étaient les grands centres d'achat des marchandises que l'on envoyait à Lisbonne. Celle-ci, devenue le plus grand emporium d'Europe, possédait la deuxième tête de l'organisation commerciale, la Casa da India, centre de réception des marchandises de l'Orient. C'est sur cette institution que reposèrent toute l'administration de l'empire et l'exercice du monopole royal. La troisième tête de l'empire commercial était la feitoria de Flandres, à Anvers, où les Portugais redistribuaient les marchandises importées d'Orient dans les pays de l'Europe du Nord. Cependant, l'utilité de la feitoria de Flandres fut assez rapidement remise en question. Venise, dépossédée de l'essentiel de son commerce, et par conséquent de sa principale source de richesse, n'avait pas tardé à réagir : réanimant la voie terrestre des épices elle parvint, dès la seconde moitié du XVIe siècle, à récupérer une grande partie de ce trafic.

D'ailleurs, le petit royaume ibérique ne possédait pas de ressources démographiques suffisantes tant à l'administration et l'exploitation d'un aussi vaste empire qu'à sa défense contre les convoitises des nouveaux compétiteurs, Anglais et Hollandais. C'est d'abord parce qu'il fallait pallier cette faiblesse que les Portugais acceptèrent si facilement, en 1580, l'union dynastique avec l'Espagne sous le sceptre de Philippe II.

L'irrémédiable démantèlement de la thalassocratie portugaise

La reprise de la route méditerranéenne des épices par le golfe Persique et par Damas, en diminuant l'importance du commerce des Indes, porta à l'Empire portugais un préjudice croissant. La conjoncture internationale contribua à créer, dans le dernier quart du XVIe siècle, un second complexe économique de dimension mondiale entre les deux rives de l'Atlantique. Au fil des ans, l'imbrication des deux empires ibériques, fruit de l'union dynastique de 1580, devint toujours plus perceptible. Avant même la déroute de l'Empire asiatique, une économie atlantique l'emporta dans Empire portugais de plus en plus intimement articulé sur les ressources américaines que les Castillans dominaient politiquement mais dont les Portugais retiraient les principaux bénéfices. L'importance de la contrebande entre l'Algarve et l'Andalousie, aux Açores et dans le Rio de la Plata alla en grandissant. La liaison directe de l'Amérique avec l'Afrique, qu'exigeait l'importation d'esclaves, contribua largement à cette mutation, tout comme la croissance du Brésil, d'abord négligé par la Couronne et où s'implanta progressivement une économie de plantation. Dès les dernières années du XVIe siècle, la Couronne ne tira plus l'essentiel de ses ressources du commerce de l'océan Indien mais de l'exploitation du Brésil. Ce dernier devint ainsi, aux XVIIe et XVIIIe siècles, la pièce maîtresse d'un Empire portugais dont la nature avait fondamentalement changé. De commercial et maritime, il était devenu colonial.

Jean-François Labourdette
Mars 2001
 
Bibliographie
Histoire du Portugal Histoire du Portugal
Robert Durand
Nations D'Europe
Hatier, Paris, 1983

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