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La Syrie romano-byzantine et les nomades du désert
Georges Tate
Professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines
Directeur de la Mission archéologique franco-syrienne de Syrie du Nord † 2009
 
 

La défense de l'Euphrate, aux confins orientaux de l'empire, fut une préoccupation constante du gouvernement impérial, depuis la création de la province de Syrie par Pompée en 63 avant J.-C. jusqu'à la conquête de la Syrie par les Arabes musulmans. George Tate nous explique comment les Romains firent alterner campagnes militaires offensives, annexions et alliances avec des Syriens romanisés, tel le prince Odénath, jusqu'à ce que les velléités d'indépendance de la reine Zénobie n'entraînent la chute de Palmyre. Aux portes du désert, Parthes, Perses puis Arabes veillaient, prêtes à profiter de la moindre faiblesse des Romains…

La menace parthe

À la faveur du déclin de l'Empire séleucide, les Parthes, peuple indo-européen venu des plaines orientales de l'Europe, avaient étendu leur domination sur le plateau iranien, puis en Mésopotamie et avaient finalement atteint l'Euphrate. Durant plus de dix siècles, sous la dynastie Arsacide, puis sous les Sassanides, les Perses furent l'ennemi le plus redoutable et le plus constant de Rome. Les hostilités furent d'abord déclenchées par Rome mais leur issue fut désastreuse : Crassus fut battu et capturé par les Parthes à Carrhes en 53 avant J.-C. et Antoine lui-même, en 36, tenta une expédition contre eux en faisant un détour par l'Arménie ; ce fut à nouveau un échec complet alors que les Parthes avaient réussi à s'avancer jusqu'à Antioche et à Apamée et avaient même pris et pillé ces deux villes (41 avant J. C.).

De la romanisation à l'annexion

Par la suite, pourtant, la menace parthe cessa d'être dangereuse. Rome, il est vrai, avait pris ses précautions. Le nombre des légions stationnées en permanence en Syrie passa de quatre sous Auguste à six sous Septime Sévère, sans compter les corps auxiliaires, ce qui représentait une force considérable même si certaines d'entre elles avaient pour mission de maintenir l'ordre intérieur, notamment durant les révoltes juives, plutôt que de combattre les Parthes.

Au début du principat, en effet, la maîtrise de Rome sur l'ensemble du territoire syrien n'était pas encore assurée. Quand Pompée avait créé la province de Syrie, il avait laissé subsister de nombreuses principautés autonomes dont les dirigeants portaient souvent le titre de tétrarque. Il pouvait s'agir de chefs de brigands ou de peuplades, voire de tribus arabes qui s'étaient introduites en Syrie pour s'y installer en mettant à profit la faiblesse des derniers Séleucides. Pompée et Antoine, après lui, avaient estimé qu'il était avantageux de maintenir ces principautés, quelle que fût leur dénomination, car Rome pouvait s'en remettre à elles pour administrer des régions insoumises et préparer leur annexion après une romanisation progressive. Les empereurs Julio-Claudiens hésitèrent entre les deux formules du protectorat et de l'annexion mais, sous les Flaviens, ces principautés furent toutes annexées. La province de Syrie, qui n'avait jusqu'alors aucune frontière commune avec les autres provinces romaines d'Orient ni avec les Parthes, devint une pièce essentielle du dispositif impérial en Orient et, en particulier, du glacis de Rome face aux Parthes.

En fait, jusqu'au début du IIIe siècle, la Syrie ne fut pas attaquée par les Parthes ; elle joua, au contraire, le rôle de base arrière dans les guerres offensives que Rome mena contre eux, soit pour asseoir leur domination, stratégiquement essentielle, en Arménie, soit pour étendre leur domination en Mésopotamie et conquérir une position d'où ses armées pourraient s'avancer aisément en Mésopotamie centrale et méridionale et prendre notamment la capitale de Ctésiphon.

Rome mena quatre grandes guerres offensives contre la Perse. Trajan, entre 115 et 117, réussit à prendre Ctésiphon et à s'avancer jusqu'au rivage du golfe Persique. Une puissante révolte en Syrie l'obligea à rebrousser chemin en abandonnant ses conquêtes. Une nouvelle offensive fut entreprise sous le règne de Marc-Aurèle et de Lucius Verus en 165. Elle permit de repousser les frontières de l'empire jusqu'à Doura-Europos. Septime Sévère ouvrit à son tour une guerre pour se venger des États alliés situés d'au-delà de l'Euphrate qui avaient apporté leur soutien à son rival Pescennius Niger (175 et 198-99). Au terme de ces guerres, la frontière de l'empire est repoussée jusqu'au-delà du Tigre et la Haute Mésopotamie, qui constituait un glacis protecteur à l'est de la Syrie, est divisée en provinces directement administrées par Rome. La campagne de Caracalla (215-217) n'apporta aucun résultat important.

Les grandes offensives perses de 252 et 259

Le changement de dynastie qu'entraînent, dans l'Empire perse, le renversement des Arsacides et l'avènement des Sassanides en 226, marque le début d'une nouvelle période dans les relations entre Rome et la Perse et, en conséquence, dans l'histoire de la Syrie. Les Sassanides adoptent un programme d'expansion dont le but est la conquête des territoires ayant appartenu autrefois aux Achéménides et dont la Syrie est une pièce majeure. Les grandes offensives perses surviennent, alors que l'empire était confronté à la plus grande crise de son histoire, du fait de l'attaque de son territoire sur tous les fronts. Une première offensive en 252 fut arrêtée en 253 après que tout le nord de la Syrie ait été pillé. Une nouvelle offensive, en 259-60, entraîne la défaite et la capture de l'empereur Valérien à Édesse puis l'invasion de toute la Syrie du Nord et la prise et le pillage d'Antioche.

Odénath, prince syrien et gouverneur romain

Alors qu'elles étaient de retour, les troupes perses sont attaquées victorieusement par Odénath, sénateur romain et prince de Palmyre, qui avait rassemblé des contingents de cavalerie cuirassée palmyrénienne et ce qui restait de l'armée romaine. Cette victoire, qui met un terme aux invasions perses, marque l'avènement de la puissance palmyrénienne. La violence de la crise entraîne alors la division de l'empire en trois parties : l'Empire romain des Gaules, la partie centrale gouvernée par l'empereur Gallien et la partie orientale gouvernée, au nom de Rome, par un prince syrien, le Palmyrénien Odénath. Odénath tenait son pouvoir de la fidélité que sa famille avait manifesté envers Septime Sévère alors que, dans son ensemble, la Syrie prenait partie au IIe siècle pour Pescennius Niger. Sa richesse lui venait sans doute, comme à toutes les grandes familles de Palmyre, du commerce des denrées de haut prix entre l'Extrême Orient et la Méditerranée dont les Palmyréniens assuraient une partie. Il dut sa fortune politique aux graves difficultés de l'empire et à l'habileté avec laquelle il se posa en défenseur de son unité, non en usurpateur. Sa puissance militaire reposa enfin sur les cavaliers palmyréniens qui servaient comme auxiliaires en Afrique du Nord, mais dont il fut aisé de rassembler les vétérans en une armée improvisée. Elle dépendait aussi de l'influence que les chefs de Palmyre, qui étaient souvent eux-mêmes d'origine arabe ou, du moins, araméenne, exerçaient sur les tribus du désert, dont ils savaient arbitrer les conflits et qu'ils avaient pu pacifier, assurant ainsi la sécurité de la Syrie romaine.

La reine Zénobie et la chute de Palmyre

Mais quand Odénath fut assassiné, en 267-268, le pouvoir échut officiellement à son fils Wahballath mais, en fait, à sa mère Zénobie. Palmyre se lance alors dans l'aventure de l'indépendance à l'égard de Rome. Zénobie fait occuper par les armées de son général Zabdas l'Égypte et l'Anatolie jusqu'aux Détroits. On ignore si elle s'appuyait sur la suprématie que l'hellénisme exerçait dans tout l'Orient grec pour affirmer l'unité face à Rome ou bien si elle se référait au contraire aux institutions romaines avec l'ambition de faire accéder son fils au rang d'empereur de tout l'empire. Quoi qu'il en soit, l'affaire tourna court : au terme d'une campagne foudroyante, Aurélien s'empare de Palmyre (272) puis de la reine Zénobie ; elle aurait terminé ses jours en résidence surveillée dans une villa de la banlieue romaine.

Lignes défensives et alliances

La chute de Palmyre marque un changement radical dans les rapports de Rome avec ses voisins orientaux dans la mesure où il n'existe plus, dorénavant, de royaume ni de cité arabe capable de contrôler les tribus du désert et où, d'autre part, les routes du commerce international avec l'Extrême Orient ne passent plus par le désert syrien mais longent les vallées du Tigre de l'Euphrate avant de se diriger vers l'ouest jusqu'à Antioche et son port, Séleucie de Piérie. Ces deux changements rendent à la fois plus complexes et plus difficiles la défense de la frontière et les relations avec les Arabes du désert. Plus complexes, car le gouvernement romain se trouve devant la nécessité de traiter avec un très grand nombre de tribus ou de s'appuyer sur des confédérations ; plus difficiles car l'interruption du commerce à longue distance se traduit par un relatif appauvrissement des tribus, par le progrès de l'économie pastorale aux dépens de la sédentarité et par une tendance à tenter de s'installer en territoire romain au moment même ou l'expansion démographique syrienne conduisait à un mouvement de colonisation de plus en plus prononcé vers l'est.

De là, deux objectifs. L'un est de construire une ligne défensive afin de protéger les sédentaires : dans ce but, Dioclétien fait construire la strata Diocletiana qui mène de l'Euphrate à Damas st se compose en fait d'une série de fortins reliés par des routes. Des systèmes semblables sont construits dans le nord, le long du Khabur, et au sud de Damas. Mais Rome comptait aussi sur les confédérations de tribus, quitte à les consolider pour préserver sa frontière. Avec le temps, ces confédérations prirent une importance de plus en plus grande. D'abord par les alliances qu'elles nouaient avec les tribus de l'intérieur de la péninsule arabique, ensuite par le rôle qu'elles finirent par jouer dans les relations entre Rome et la Perse. Au Ve siècle, les tribus arabes étaient divisés en deux groupes : le long de l'Euphrate, les Lakhmides, restés païens, dont la capitale est Hira, sont des alliés des Perses ; à l'ouest, les Kindites, au niveau de la Palestine et, plus au nord, les Ghassanides, convertis au christianisme mais de foi monophysite, sont des alliés de l'empire.

Ghassanides et monophysites

Les guerres entre l'empire et la Perse, qui reprennent à partir de 527, se déroulent ainsi par tribus arabes interposées mais il arrive aussi qu'elles prennent des initiatives propres, sans se référer à leurs liens protecteurs. C'est ainsi que Moundhir le Lakhmide effectua un raid, en 529, presque sous les murs d'Antioche. En 531 encore, sur le conseil de Moundhir, l'armée d'invasion perse abandonna l'Euphrate au niveau de Callinicum pour s'enfoncer dans la steppe et atteindre directement Gaboula après avoir évité les armées romaines. Les exploits des Ghassanides furent même brillants. Ils n'en jouèrent pas moins un rôle considérable dans les affaires intérieures de l'empire. C'est Hartith qui obtint de Justinien, en 542, que deux évêques monophysites soient sacrés par le patriarche. C'est ainsi que naquit une église syrienne monophysite, rivale de l'église syrienne chalcédonnienne, qui devint à la longue hostile au gouvernement de Constantinople. Cette collusion entre monophysites et Ghassanides constituait un danger que l'empereur Maurice crut conjurer en faisant capturer Moundhir en 581. Il était manifestement trop tard car cette arrestation déclencha un mouvement général de soulèvements et d'attaques contre le territoire impérial. Finalement le Phylarcat ghassanide se morcela : certains se sédentarisèrent et renforcèrent les monophysites. Rome dut recourir à d'autres alliés. Rien n'indiqua toutefois que les tribus arabes chrétiennes aient aidé les conquérants arabo-musulmans.

Georges Tate
Février 2002
 
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