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La Société des Africanistes :
des chercheurs et des hommes de terrain
Philippe Laburthe-Tolra

Professeur émérite et doyen honoraire de la faculté des sciences humaines et sociales de l’université de Paris V Sorbonne-René Descartes


La Société des Africanistes a été fondée en 1930, au moment même où se préparait la première grande expédition ethnologique française en Afrique, la mission Dakar-Djibouti (1931-1933) conduite par Marcel Griaule. Elle regroupe des spécialistes mais également des passionnés, enthousiasmés par la révélation des cultures africaines et travaille en étroite symbiose, depuis 1939, avec le musée de l'Homme, dont elle ne cesse d'enrichir les collections d'objets, d'archives sonores, de photographies et de films concernant l'Afrique. Elle a toujours maintenu l'interdisciplinarité qui est devenue une des caractéristiques de ses publications : ethnologie, sociologie, histoire, archéologie, préhistoire, géographie, linguistique, anthropologie biologique, musique et arts.

Explorations et savoirs scientifiques

L'africanisme, en tant que recherche d'un savoir scientifique global de l'Afrique, remonte à la plus haute Antiquité. Hérodote nous parle de périples autour du continent. Ptolémée donne une carte de l'Afrique au IIe siècle de notre ère. Les Arabes l'explorent, y trouvent de l'or en abondance, y diffusent l'islam. Le plus célèbre de ces voyageurs est Ibn Khaldun (XIVe siècle). À partir du XVe siècle, avec les navigations portugaises et Léon l'Africain, les connaissances se multiplient. Elles sont récapitulées en 1668 dans La Description de l'Afrique du Hollandais Olfert Dapper, traduite en français en 1686, et présentant l'onomastique, la géographie, la zoologie du continent, « les mœurs, coutumes, langue, richesses, religion et gouvernement de ses peuples ». Les explorations occidentales commencent cent ans plus tard ; elles sont tout d'abord britanniques à l'exception de celle de René Caillié, qui atteint Tombouctou en 1824, puis allemandes à partir de 1850, pour prendre peu à peu une portée politique avec la présence, puis la ruée coloniale ; pour les Français, ce seront Faidherbe, Brazza…

En 1900, ne restent plus que deux vieux pays pleinement indépendants en Afrique : l'Abyssinie, alias Éthiopie, et le Maroc, à côté de la création américaine de la République du Libéria, et de l'Égypte qui ne s'émancipait des Turcs que pour tomber sous la dépendance du consul britannique.

En France, l'École coloniale fondée en 1885 fournit des cadres dont certains s'efforcent avec honnêteté d'étudier sans préjugés les coutumes locales : peuvent être ainsi considérés comme de vrais précurseurs africanistes Maurice Delafosse (1870-1926), Louis-Gustave Binger, Henri Labouret. Ce dernier s'inscrira au nombre des membres fondateurs de la Société.

La fondation de la Société

La Société des Africanistes, créée en 1930 à Paris au Muséum national d'histoire naturelle, se constitue selon la loi de 1901 comme les autres sociétés savantes. Elle se donne pour but de regrouper toutes les personnalités qui s'intéressent au continent africain, même s'il ne s'agit pas de spécialistes, car ceux-ci sont alors, dans les domaines scientifiques ou techniques, extrêmement peu nombreux : la France ne possède pas encore, comme aujourd'hui, quantité de géographes, anthropologues, historiens, politologues, économistes, démographes, musicologues, linguistes, juristes… africanistes, dont nombre d'Africains, sans parler des écrivains, peintres, musiciens, poètes, professeurs de littérature ou politiciens du continent. Une efflorescence que les fondateurs de 1930 étaient loin de pouvoir imaginer.

Quels étaient donc ces premiers membres ? Une réunion de personnes qui croyaient à la nécessité de promouvoir une connaissance méthodique de l'Afrique en fonction des immenses territoires que l'aventure coloniale avait mis là entre les mains des Européens et plus particulièrement des Français.

On trouve alors présente à l'origine de la Société la fine fleur née de ce bourgeon de la sociologie qu'est la jeune ethnologie, avec ses sciences annexes. Citons : trois « généralistes » qui sont le Dr Paul Rivet, anthropologue et américaniste, co-directeur du musée d'Ethnographie du Trocadéro – le futur musée de l'Homme – avec Lucien Lévy-Bruhl, l'« inventeur » de la « mentalité prélogique », et Marcel Mauss, le neveu de Durkheim, directeur de l'Institut d'ethnologie de Paris et professeur au Collège de France, à qui l'on doit la notion de phénomène social total et un Essai sur le Don ; on y trouve aussi le premier véritable ethnologue africaniste de terrain, qui sera le premier titulaire universitaire d'une chaire d'ethnologie générale en France, Marcel Griaule, élève de Mauss, de retour d'Éthiopie, et traducteur d'un manuscrit rapporté par Cohen, Le livre de recettes d'un dabtara abyssin ; signalons ensuite le pasteur Leenhardt, spécialiste des Canaques de Nouvelle-Calédonie, mais qui avait rédigé sa thèse sur les églises noires dissidentes d'Afrique du Sud ; l'abbé Breuil, paléontologue, expert dans l'art pariétal préhistorique, qu'il ira étudier au Sahara ; un autre grand connaisseur de ce désert, Théodore Monod ; un écrivain voyageur représenté par Madame Henry de Monfreid ; les célèbres linguistes Marcel Cohen, déjà cité, et Antoine Meillet, dominant à la fois les langues indo-européennes et sémitiques, en particulier l'amahrique d'Éthiopie ; Georges-Henri Rivière, alors sous-directeur au Muséum national d'histoire naturelle, futur créateur du musée des Arts et Traditions populaires et auteur du concept d'éco-musée ; le jeune écrivain Michel Leiris, qui vient de quitter le surréalisme ; des antiquaires réputés comme Charles Ratton et Louis Carré ; enfin, ceux qu'on appellait « les vieux Africains », c'est-à-dire des administrateurs, fonctionnaires ou militaires français ayant longtemps servi dans les colonies d'Afrique, et qui se sentent concernés par les études africaines auxquelles ils ont souvent collaboré. C'est ainsi que le premier président de la Société est le général Gouraud, alors gouverneur militaire de Paris, mais jadis, en 1898, comme capitaine au Soudan français, vainqueur du célèbre résistant guinéen Samory Touré qu'il a réussi à faire prisonnier. Cependant, un authentique Africain – le premier – fait partie de la société à dater de son origine : il s'agit de Léon Mba, « chef de canton à Libreville », qui sera, trente ans plus tard, le premier président de la république du Gabon.

Dès sa séance du 12 novembre 1930, la Société élit comme membre titulaire un étranger, à vrai dire résident en France depuis 1928, l'Allemand Carl Einstein (1885-1940), poète, écrivain, journaliste, essayiste, théoricien de l'art moderne, ami de Leiris et de Rivet, devenu célèbre pour ses travaux sur l'Afrique. Ayant, comme son compatriote Frobenius, parcouru le Cameroun allemand avant la première guerre mondiale, il avait été le premier à analyser l'art africain sur le plan formel, et à l'élever au rang d'art à part entière, sans inféodation à l'échelle de valeur occidentale classique. C'est le sujet de son ouvrage Negerplastik (« Sculpture Nègre »), paru en 1915 avec une riche iconographie, et suivi en 1921, devant le succès rencontré, d'Afrikanische Plastik (« Sculpture Africaine »), album de plus large vulgarisation précisant les rapports entre ethnologie et histoire de l'art. Il avait également diffusé en traduction des légendes et poèmes de la littérature orale africaine et les faisait connaître dans la revue Documents,qu'il avait créée à Paris en 1929 avec G. H. Rivière et G. Wildenstein. Après 1940, la Société aida efficacement sa veuve Lydia Guevrekian-Einstein. Des personnes morales également sont admises parmi les Africanistes : telles les Presses Universitaires de France ou les musées d'ethnologie de Copenhague et de Vienne.

L'ethnologie française de terrain

La création de la Société était liée à ce que notre franglais actuel appellerait une activité de « lobbying », destinée à faire reconnaître l'africanisme en France. Cette action fut couronnée d'un plein succès le 31 mars 1931, date que l'on peut considérer comme l'acte de naissance politique de l'ethnologie française de terrain, qui tente de rattraper le retard qu'elle a pris dans ce domaine vis-à-vis des autres nations européennes, – Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas notamment. La chambre des députés vota ce jour-là à l'unanimité une loi spéciale portant création de ce qui serait « la Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti », dont les objectifs étaient de rapporter des collections au musée du Trocadéro et de prévoir un programme à long terme d'enquêtes ethnographiques. Cette mission formerait une sorte de complément, mais aussi de contrepoids intellectuel et anti-colonialiste à l'Exposition coloniale internationale, qui ouvrait ses portes en même temps à Paris. La direction administrative et scientifique de la mission, qui devait durer vingt-deux mois et comprenait dix personnes, revint naturellement à son instigateur et concepteur Marcel Griaule. Trois autres de ses membres seulement feront comme Griaule carrière dans la recherche africaniste : Leiris, l'ethno-musicologue Schaeffner, qui inventera la dénomination de « musée de l'Homme », et la linguiste Deborah Lifchitz. Embarquée à Bordeaux pour Dakar le 19 mai 1931, l'expédition rentra à Paris le 18 février 1933 en rapportant pour le musée du Trocadéro 3 500 objets, 15 000 fiches ethno-linguistiques avec la notation de 30 langues, 200 enregistrements, 350 mètres de films, 6 000 photographies, des masques dogons, des poteaux de case du Dahomey, des fresques d'églises éthiopiennes… Le but de Griaule était de reconstituer le plus complètement possible le contexte des objets présentés et de faire connaître ainsi les valeurs culturelles des sociétés africaines.

Un centre de recherche interdisciplinaire

Dès sa création, la Société vise à être un centre interdisciplinaire de recherche et de diffusion de la connaissance en matière d'ethnographie, linguistique, préhistoire, géographie, publiant articles et comptes rendus de parutions scientifiques concernant l'Afrique. À cet effet, paraît en 1931 le premier numéro du Journal de la Société des Africanistes, semestriel, devenu plus simplement en 1976 le Journal des Africanistes, et qui en arrive donc soixante-douze ans plus tard à son soixante-douzième tome. La collection complète peut encore en être acquise. Au début y figuraient les statuts et la liste des membres. Y fut longtemps incluse une bibliographie africaniste, dont la mise à jour dut être laissée dans les années 80 à d'autres publications spécialisées, capables de faire face à un foisonnement devenu trop riche. On y trouve toujours les Actes de la Société et des notices nécrologiques « In memoriam ». Les articles émanant d'auteurs africains y sont de plus en plus nombreux. Depuis plusieurs années, un numéro sur deux environ reçoit un titre qui le consacre à un thème principal ; par exemple, en 1999 « Parcours musical en Afrique », publié avec un CD de musique ; en 2000 : « L'ombre portée de l'esclavage »; en 2001 « Les empreintes du Renard Pâle » en hommage à Germaine Dieterlen récemment disparue ; en 2002 « L'enfant dans le bassin du lac Tchad » et « Afrique-Arabie : d'une rive à l'autre en mer Erythrée ». En préparation, un numéro sur les Akan du Ghana et de la Côte d'Ivoire.

La Société édite aussi une collection de mémoires, ouvrages originaux comme Itinérances en pays peul et ailleurs…, mélanges à la mémoire de P. F. Lacroix, ou des rééditions, tel le célèbre Du Niger au Golfe de Guinée de L.-G. Binger, récit de son exploration de 1887-1889 publié en 1892, épuisé depuis, ou encore, d'Albert van Dantzig : Marie-Joseph Bonnat chez les Aschanti, Journal 1869-1874.

Une autre activité scientifique majeure de la Société est sa séance mensuelle qui inclut toujours une conférence : c'est là l'espace privilégié où les chercheurs revenant du terrain donnent aux membres, avant publication, la primeur de leurs découvertes, dans un climat convivial qui donne lieu à de fructueux échanges. Ces séances se déroulent dans la salle de cours du musée de l'Homme, au Palais de Chaillot, qui héberge la Société depuis 1939. Le cycle des conférences est clôturé à la fin de l'année universitaire par l'Assemblée générale et par une manifestation intitulée « conférence Marcel Mauss », qui tâche de faire appel à un chercheur africaniste notoire : la première, en 1999, a été donnée par le sociologue Georges Balandier.

La Société et le Muséum d'histoire naturelle : une symbiose constructive

La Société regroupe, avec la majorité des africanistes français, un certain nombre de membres africains et étrangers ; elle compte actuellement trois cent cinquante membres. Sa cheville ouvrière est le secrétaire général qui, entre autres, coordonne les concours des divers bénévoles, nombreux depuis que les subventions et aides de l'État et du CNRS se trouvent fortement réduites. Le premier secrétaire général fut Paul Lester, sous-directeur au Muséum ; son secrétaire adjoint Marcel Griaule devint secrétaire général en 1940 et le resta jusqu'à son décès en 1956. La célèbre spécialiste du Mali Germaine Dieterlen assuma ensuite cette fonction jusqu'en 1975, puis l'ethno-linguiste Geneviève Calame-Griaule jusqu'en 1988. Elle fut remplacée par Suzy Bernus, brutalement fauchée par un accident de voiture en Afrique en 1990. Se succédèrent Emilio Bonvini, Ariane Deluz, Marie-Paule Ferry, Françoise Le Guennec-Coppens. Le secrétaire général actuel est, depuis 2002, l'historien du Gabon et journaliste François Gaulme, chargé de mission à l'Agence française pour le développement (AFD).

La symbiose de la Société avec le musée de l'Homme avait été facilitée par le double rôle qu'assumait Griaule. C'est lui qui avait conçu l'organisation et le système de classement des importantes réserves du département d'Afrique Noire. Cette symbiose continue à se manifester par le fait que les livres envoyés pour recension au Journal de la Société sont ensuite déposés à la bibliothèque du musée. Nombre de membres lui ont aussi remis des collections d'objets, des archives sonores, des photos, des films concernant l'Afrique.

Avec un décalage, puisqu'elle n'a abouti qu'en 1993, une célébration a été organisée au musée de l'Homme pour marquer le soixantenaire de la Société, sous la forme d'une exposition intitulée « l'Afrique d'une société savante ». La période de soixante ans correspond en effet à l'intervalle qui sépare la célébration périodique de la fête majeure sigi des Dogon, si bien étudiés depuis Griaule. Le catalogue présente en échantillon des textes de membres évoquant d'un trait leur spécialité. L'un des plus aigus émane du cinéaste Jean Rouch : comment devient-on africaniste ? d'un coup de foudre !

Un inventaire des archives de la Société a été entrepris par Marie-Laure Chevallier. Mais elle a travaillé aussi à un site sur internet car le présent, que nous souhaitons riche en coups de foudre, et l'avenir importent davantage encore que le passé. Il faut faire face à l'afro-pessimisme aussi bien qu'à la crise mondiale. Heureusement, nous sommes encore assez sollicités pour conclure ici en donnant quelques indications pratiques à ceux qui voudraient nous rejoindre. Il suffit d'écrire au président ou au secrétaire général et de chercher à se faire parrainer. La cotisation, assez importante puisqu'elle inclut l'abonnement à la revue, peut être modulée pour les Africains et pour les étudiants. La passion de l'humanité est l'essentiel, avec le désir de savoir et de comprendre.

Philippe Laburthe-Tolra
Mai 2003
 
Bibliographie
catalogue de l'exposition "L'Afrique d'une société savante" catalogue de l'exposition "L'Afrique d'une société savante"
textes réunis par Marie-Paul Ferry
Société des Africanistes
Musée de l'Homme, Paris, 1993

Miroir de l'Afrique Miroir de l'Afrique
Michel Leiris avec des commentaires extrêmement pertinents de Jean Jamin
Gallimard, Paris, 1996

Dictionnaire de L'Ethnologie et de l'anthropologie Dictionnaire de L'Ethnologie et de l'anthropologie
P.Bonte et M.Izard
PUF, Paris, 2éme édition 1992

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