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La Serbie, des Slavinies à la Yougoslavie
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)
Sans le Kosovo, quasi indépendant de Belgrade depuis 1999, la Serbie occupe un territoire de 55 200 kilomètres carrés – un dixième de la France – dont la population dépasse à peine les dix millions d'habitants. À plus de 90 %, elle est serbe et ne compte d'éléments allogènes qu'en Vojvodine où les Hongrois constituent une minorité puissante et bien organisée. Sa capitale, Belgrade, compte 800 000 habitants. Ce petit pays, objet de nombreuses transformations géographiques et politiques au cours des siècles, et qui joua un rôle prépondérant lors de la récente guerre civile en ex-Yougoslavie, reste souvent peu connu ; aussi avons-nous demandé à Georges Castellan de nous présenter les grands traits de son histoire.

Le passé des Serbes remonte aux premiers siècles de notre ère mais leur histoire fournit des dates précises. Venant du nord des Carpates, entre l'Oder et le Dniepr où l'on connaît, au Ve siècle, une Serbie blanche sur l'emplacement de la Saxe actuelle, les Serbes furent inclus dans les grandes invasions des Slaves qui déferlèrent sur l'Empire byzantin, sous l'empereur Heraclius (610-641). Appelés, comme leurs cousins les Croates, à lutter contre les Avars qui avaient constitué un vaste empire, ils franchirent les Carpates et s'établirent sur des territoires appartenant à Byzance, autour de la vallée de la Morava. Ils y formèrent des Slavinies, c'est-à-dire des cantons qui étaient organisés autour de tribus que dirigeaient des chefs désignés par les conseils des Anciens. L'autorité de Byzance y disparut de fait et il fallut deux siècles pour que l'empire puisse de nouveau nommer des administrateurs dans ces régions.


De la christianisation des Serbes à la disparition de la Serbie

Cette reprise en mains s'accompagna d'une transformation essentielle : la conversion des Serbes au christianisme. Comme pour les Croates situés au nord-ouest, les premières tentatives furent effectuées par les villes dalmates ralliées à l'Église de Rome. Mais, après la crise du refus des images – l'iconoclasme –, Byzance réorganisa la région et y envoya des disciples des « apôtres des Slaves », Cyrille et Méthode, pour évangéliser les païens de la région. En l'absence de toute cérémonie baptismale semblable à celle qui se pratiquait chez la plupart des peuples du haut Moyen Âge, on a pu fixer entre 867 et 874 l'entrée des Serbes dans le giron de l'Église byzantine. Ceux du territoire de la Raska – entre Drina et Morava – furent utilisés par Byzance contre les Bulgares du tsar Siméon, qui les soumit et les incorpora dans son royaume. Le prince d'un autre groupe habitant la Zeta – le Monténégro actuel – obtint du pape une couronne royale et fut le premier roi serbe, Michel (1051-1081).

Au XIIe siècle, le gouverneur, le grand zupan – à prononcer [joupan] – nommé par Byzance dans la région de la Raska, essaya de s'affranchir de la suzeraineté de l'empereur. Avec l'appui du roi de Hongrie, Étienne Nemanja se proclama indépendant en 1166. Il réunit sous son autorité les régions de Raska et de la Zeta et constitua le premier grand État serbe autour de sa capitale Peç, siège d'un évêché dépendant de la métropolie d'Ohrid. Son fils Étienne, luttant contre le patriarche de Byzance, reçut du pape, selon la coutume, une couronne royale – devenant ainsi celui que les chansons de geste appellent « Étienne le premier couronné ». Mais son frère Sava, moine du monastère de l'Athos, en Grèce, s'adressa au patriarche de Byzance, alors réfugié à Nicée pour fuir les croisés de la quatrième croisade, et obtint de lui la consécration comme « métropolite autocéphale » – archevêque indépendant – du royaume dont le siège était à Peç dans l'actuel Kosovo. Comme les Bulgares, les Serbes avaient désormais leur Église indépendante (1219), qui célébrait sa liturgie en slavon, la langue de Cyrille et Méthode, tout en restant byzantine par sa spiritualité comme par sa discipline.

La dynastie des Némanides fournit un certain nombre de rois glorieux qui étendirent leur territoire. En particulier, celui qui est considéré comme le plus grand des souverains serbes, Étienne Dusan (1331-1355), conquit toute la Macédoine et se fit proclamer le jour de Pâques 1346, à Skopje, « empereur des Serbes et des Grecs », tandis qu'il élevait le métropolite de Peç à la dignité de patriarche, en dépit des protestations du titulaire de Byzance. Après sa mort, l'Empire serbe se morcela en principautés rivales sous l'œil attentif des Ottomans, désormais présents dans les Balkans.

Au printemps 1388, le sultan Mourad intervint dans ces querelles. Le 15 juin 1389 il rencontra, dans la plaine de Kosovo – Kosovo polje, le « champ des merles » – aux abords de la ville actuelle de Pristina, une armée chrétienne commandée par le prince serbe Lazare, allié au roi de Bosnie et disposant entre autres de combattants albanais et roumains. La bataille fut une défaite complète pour les Serbes. Le prince Lazare, fait prisonnier, fut décapité devant le cadavre du sultan Mourad qui avait été poignardé par un Serbe. Cette défaite fut cependant célébrée pendant des siècles par des chansons de geste et constitue encore une date majeure de l'histoire de la Serbie du XXIe siècle.

Puis la Serbie disparut, partagée en diverses provinces de l'Empire ottoman – situation qui dura quatre cent quatorze ans, jusqu'en 1804. Tandis que le sultan envoyait dans les villes ses administrateurs et ses soldats en créant des foyers d'islamisation, les villages devenus possessions des spahis – feudataires redevables du service militaire à cheval – demeuraient des communautés autonomes, soumises à des chefs de zadrougas – familles larges – qui n'entretenaient avec le pouvoir du sultan que des rapports très espacés, limités essentiellement à l'impôt. Entre les villes « turques » et les villages serbes, la symbiose culturelle ne se fit pas. Les paysans gardèrent leur langue et leur religion orthodoxe ; leurs traditions étaient soigneusement conservées par les pesme – chansons de geste – que récitaient des bardes appelés guzlars, du nom de leur instrument, la guzla, violon à une seule corde.


Georges le Noir et la résurrection de la Serbie

Pendant ces siècles se produisirent de nombreuses jacqueries écrasées dans le sang mais aussi des incursions des armées voisines, autrichiennes et hongroises d'abord, russes ensuite. C'est d'ailleurs l'influence combinée de Vienne et de Saint-Pétersbourg qui explique le soulèvement en 1804 du pachalik de Belgrade. Un ancien soldat-auxiliaire de l'armée autrichienne devenu marchand de porcs sut mobiliser contre les chefs de guerre ottomans les représentants des paysans armés par des agents viennois ; il s'appelait Djordje Petroviç, dit Georges le Noir : Karageorge. L'armée serbe improvisée put, en deux années, chasser du pachalik les troupes ottomanes, s'emparer de Belgrade le 30 novembre 1806, fête de la Saint-André, et installer un gouvernement qui dura jusqu'en 1813. Mais les puissances intervinrent. Karageorge, sollicité par l'Autriche et la Russie, ne sut pas dominer la situation qu'il avait créée. Il fit appel en vain à Napoléon et ses troupes furent écrasées par les armées ottomanes. En octobre 1813, il passa la Save et se réfugia en Autriche, abandonnant ses concitoyens aux représailles sanglantes des Turcs réinstallés. Cet échec n'en constitua pas moins une référence fondamentale dans la formation de l'idéologie nationaliste du XIXe siècle. De 1804 à 1813, la Serbie fut considérée comme le premier État national indépendant, héritier naturel du royaume médiéval avec lequel il renouait après quatre siècles de « joug ottoman ». Devant les puissances européennes, il posa le problème d'une Serbie de nouveau indépendante. Il fallut un second soulèvement en 1815, mené par un autre marchand de porcs, Milos Obrenoviç, pour parvenir à un statut nouveau. En fait, il n'y eut que quelques accrochages et Milos entreprit très vite des discussions avec les représentants du sultan. Reconnu knez – prince – des Serbes, il obtint des pouvoirs financiers et juridiques ; puis, pendant dix-sept années, il discuta âprement pour obtenir en octobre 1830 un Khatti cherif – édit signé par le sultan – le reconnaissant prince héréditaire d'un pays autonome, mais toujours sous la suzeraineté d'Istanbul. Le rêve des Serbes était réalisé. Cependant, en 1817, Milos fit exécuter Karageorge rentré clandestinement dans son pays – point de départ d'une vendetta qui traversa tout le XIXe siècle, faisant se succéder les assassinats et les abdications des princes Karageorgevic et Obrenovic jusqu'au massacre en 1903, dans le palais de Belgrade, du roi Alexandre Obrenovic et de son épouse. Ce fut la fin des Obrenovic et les puissances n'acceptèrent qu'avec réserve de reconnaître le nouveau roi de la famille des Karageorgevic, Pierre Ier de Serbie.

Territorialement, au cours du XIXe siècle, la Serbie eut tendance à s'agrandir. En 1840, le dirigeant politique Ilja Garasanin publia un « grand projet », le Nacertanje, qui donnait pour but au petit État la réunion sous son autorité de tous les territoires peuplés par des Serbes, en Croatie, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine. Ce fut partiellement réalisé par les guerres balkaniques (1912-1913) ; les États chrétiens : Serbie, Grèce, Bulgarie, conquirent des territoires balkaniques de l'Empire ottoman. La Serbie reçut à cette occasion la moitié de la Macédoine et le Kosovo, dont la population albanaise résista les armes à la main ; le royaume doubla pratiquement de superficie. Sur le plan intérieur, le sandjak – possession personnelle du prince –, tel qu'il était sous Milos, ne devint une démocratie à allure parlementaire qu'en 1903 avec l'avènement de Pierre Ier. Quant à la pénétration du capitalisme dans ce pays encore rural à 90 % en 1875, on ne peut noter ses manifestations qu'à partir de 1890, avec les deux petits centres industriels de Belgrade et Kragujevac.

Mais le XIXe siècle finissant fut marqué surtout par les ambitions contradictoires des puissances européennes. Après avoir été quasiment vassale de Vienne sous les Obrenovic, la Serbie de Pierre Ier, ancien officier de Saint-Cyr, pencha vers la Russie et la France. Elle soutint les aspirations des Serbes de la Bosnie-Herzégovine, autrichienne depuis 1878… ce qui conduisit à l'attentat de Sarajevo : le 29 juin 1914, Gabrilo Princip abattait à coups de revolver l'archiduc François-Ferdinand, prince héritier de l'Empire austro-hongrois et son épouse Sophie. Ainsi commença la première guerre mondiale. L'armée autrichienne attaqua aussitôt la Serbie sans succès. Puis, aidée par l'armée allemande de von Mackenzin, elle occupa Belgrade et tout le pays, tandis que le roi, les dirigeants et une partie de l'armée faisaient retraite à travers les montagnes d'Albanie pour atteindre Corfou. Là, le 20 juillet 1917, des hommes politiques croates d'Autriche conclurent avec le gouvernement serbe réfugié un « pacte de Corfou », qui envisageait de façon imprécise la formation d'un « royaume des Serbes, Croates, Slovènes ». La réalisation s'en fit non sans ambiguïté et difficultés le 1er décembre 1918 quand le prince-héritier de Serbie, Alexandre Karageorgevic, proclama dans le palais royal de Belgrade l'union des trois peuples en un royaume uni.

La Serbie n'était plus qu'un élément – le plus important – d'une construction nouvelle : la Yougoslavie.

Georges Castellan
Février 2001
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

Vie et mort de la Yougoslavie Vie et mort de la Yougoslavie
Paul Garde
Fayard, Paris, 2000

A serbian village A serbian village
J.M. Halfern
Columbia University Press, 1958

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