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La Sardaigne mégalithique
Roger Joussaume
Directeur de recherche honoraire au CNRS
Consultant international à l'Unesco pour le mégalithisme

Avec un peu plus de 24 000 kilomètres carrés, la Sardaigne est la deuxième île de la Méditerranée pour sa superficie. Elle a connu de brillantes civilisations préhistoriques au Néolithique et à l'âge du bronze qui ont laissé d'importantes traces sous forme de très nombreux édifices variés ainsi que d'innombrables hypogées, plus de mille cinq cents, qui parsèment l'île.

Le mégalithisme dans les îles de la Méditerranée occidentale

Les îles de la Méditerranée occidentale, plus spécialement la Corse, la Sardaigne, les Baléares et Malte, ont développé des mégalithismes particuliers propres à chacune d'entre elles et qui s'étalent dans le temps entre le IVe et le Ier millénaire avant notre ère, soit du Néolithique à l'âge du fer : coffres, dolmens, statues-menhirs et torres en Corse ; coffres, dolmens, « tombes des géants », statues-menhirs et nuraghes en Sardaigne ; navettas, talayots et taulas aux Baléares ; temples mégalithiques et dolmens des îles de Malte et Gozo. Encore faudrait-il, pour être plus exact, répartir ces édifices en monuments purement mégalithiques, c'est-à-dire construits avec des grosses dalles de pierre plus ou moins brutes – dolmens et monuments apparentés ainsi que pierres dressées, menhirs et statues-menhirs – et architectures cyclopéennes pour les monuments faits de gros blocs de pierre entassés tels que les torres de Corse, les nuraghes de Sardaigne et les talayots des Baléares. Il faut cependant reconnaître que bien des monuments, comme les « tombeaux de géants » de Sardaigne, les navettas des Baléares et les temples maltais, peuvent utiliser conjointement les deux techniques, mégalithique et cyclopéenne, dans une même construction. De plus les fonctions de tous ces monuments sont très différentes – funéraires, religieuses, défensives –, voire multiples – funéraires et religieuses par exemple. À ces monuments édifiés sur le sol et dont beaucoup sont liés à la mort, s'ajoutent, dans la plupart de ces îles, de très nombreux hypogées, grottes artificielles creusées dans le roc, monde souterrain abritant souvent des sépultures collectives.

Cadre chronologique des périodes récentes de la préhistoire sarde

Les premiers monuments mégalithiques, coffres de pierre et pierres dressées, sont apparus en Sardaigne à un stade relativement évolué de la période néolithique de l'île, vers 4000 avant J.-C. Le Néolithique, caractérisé par l'élevage et l'agriculture, s'est progressivement installé en Sardaigne à partir du VIe millénaire avant J.-C., ce qui impliquait de savoir naviguer.

Le Néolithique ancien « Cardial » appartient à une ambiance que l'on retrouve sur les côtes de la Méditerranée, de l'Italie, de la France et de la Catalogne ainsi qu'en Corse et en Sicile. L'outillage en pierre est fait sur l'obsidienne originaire de l'île. Les haches polies sont très peu nombreuses alors que la population occupe des grottes et des habitats de plein air élevant essentiellement des moutons et des chèvres, mais aussi quelques porcs et bovins.

Le Néolithique moyen qui prend ses racines dans le Néolithique ancien régional est caractérisé par la culture de Bonu Ighinu (écrit aussi Bonuighinu) datée du Ve millénaire avant J.-C. Les morts sont déposés individuellement dans des tombes en fosse creusées dans le sol, des hypogées, ou dans des grottes naturelles mais ici en dépôt secondaire. Ils sont en position repliée sur le côté, accompagnés de récipients en céramique, d'objets en pierre et en os et d'une figurine féminine sculptée dans laquelle on veut reconnaître la Déesse Mère que l'on retrouve dans toute la Méditerranée.

Le Néolithique récent – fin du Ve et grande partie du IVe millénaire avant J.-C. – est occupé par la culture d'Ozieri dite aussi de San Michele, du nom de la grotte près d'Ozieri où il fut mis en évidence. Ce groupe est une évolution sur place de la culture de Bonuighinu même si des échanges à plus ou moins longue distance sont visibles dans la vaisselle comme dans l'art où apparaissent des figurines particulières de la Déesse Mère. Si cette culture a une large répartition surtout dans le nord-ouest de l'île, le groupe des cercles mégalithiques de l'est (Limuri), dit aussi d'Arzachena, présente un faciès spécifique qui se retrouve en divers points de l'île jusque dans le centre sud – Pranu Muttedu à Goni par exemple. La poterie décorée est abondante, gravée, incisée de motifs spiralés ou en zigzag sur des vases aux formes multiples, en bouteille, en calotte, à profil segmenté et parfois à support polypode. Elle peut être peinte et présente souvent une belle qualité de surface. Les figurines féminines sont d'aspect cruciforme qui rappelle certaines productions cycladiques. D'autres motifs corniformes sont fréquemment associés aux tombes en hypogées, « maisons des fées » ou domus de Jana, très nombreuses à cette époque. Les pierres taillées sont essentiellement du silex et de l'obsidienne pour obtenir des pointes de flèches, des grattoirs et des perçoirs. Les haches polies sont assez nombreuses. Quelques petits objets en cuivre apparaissent à la fin de la période. Si les tombes collectives dans des hypogées de toutes sortes sont très fréquentes, d'autres modes sépulcraux sont connus : fosses, grottes et abris naturels, coffres en pierre dans un cercle de pierres limitant un tumulus associé à des pierres dressées et dolmens. On ne sait trop si ces différences dans les inhumations sont liées à des régions particulières, à des différences chronologiques, voire à une différenciation sociale dans un même groupe humain.

Les villages connus de la culture d'Ozieri sont assez nombreux. Les cabanes, en partie creusées dans le sol, sont de forme plus ou moins circulaire et paraissent avoir été construites en matériaux périssables.

La dernière phase de la culture d'Ozieri, parfois dénommée Sub-Ozieri, est marquée par l'apparition de la métallurgie. On entre progressivement dans le Chalcolithique caractérisé par les cultures, héritières de la culture d'Ozieri, de Filigosa et d'Abealzu dans la première moitié du IIIe millénaire avant J.-C. C'est à la culture de Filigosa qu'appartient le sanctuaire exceptionnel de Monte d'Accodi dans le nord-est de l'île sur lequel nous allons revenir. Dans les deux cultures, les sépultures sont toujours collectives dans des hypogées dont le couloir d'accès non couvert, appelé dromos par analogie avec le monde grec, est une nouveauté. C'est aussi dans la culture de Filigosa qu'apparaissent des statues-menhirs évoluées, dont la tête est marquée par le T que forme le nez avec l'arcade sourcilière, porteuses d'un poignard pour les stèles masculines.

La phase d'Abealzu, qui succède donc à Filigosa, est caractérisée par la disparition du décor et des formes carénées des céramiques et une augmentation des vases tripodes. La métallurgie du cuivre, de l'argent et du plomb est bien développée. Les hypogées des cultures précédentes sont toujours utilisés mais la tombe en allée de Corte Noa-Laconi et celle en cercle de Masone Perdu-Laconi appartiennent à cette culture d'Abealzu.

À partir du milieu du IIIe millénaire avant J.-C. la culture de Monte Claro précède le Campaniforme. C'est à cette époque qu'apparaîtront les prémices de l'architecture nuraghique cyclopéenne. Les dépôts funéraires sont toujours pratiqués en hypogées mais également dans des fosses, des coffres de pierre voire dans des urnes. Les Campaniformes ont déposé leurs morts dans des tombes préexistantes surtout les hypogées ou dans des coffres qui leur sont propres en inhumation individuelle.

Avec la culture de Bonnanaro, nous entrons dans l'âge du bronze vers 2000 avant J.-C. auquel succédera l'âge du fer à partir de 900 avant J.-C. Dès 1000 avant J.-C., les Phéniciens occupaient la côte de la Sardaigne qu'ils laisseront aux Carthaginois en 535, remplacés par les Romains conquérants en 238 avant J.-C. L'époque nuraghique couvre toute cette période et même au-delà de la domination romaine dans l'intérieur des terres. La civilisation nuraghique, à partir de 1800 avant J.-C., par ses constructions cyclopéennes défensives, les nuraghes, dont plus de sept mille sont recensés de nos jours, par ses puits sacrés, et par ses tombes dites « tombes des géants » – plus de quatre cents inventoriées –, est sans doute la période la plus mégalithique de l'histoire de l'île. Toutefois cette civilisation, dont on ne sait que peu de choses, n'a laissé de remarquable, en dehors de ces massives architectures, que de nombreuses statuettes en bronze, et quelques statues de pierre, qui renseignent sur la vie quotidienne des hommes.

Tombes souterraines : les hypogées

La coutume de déposer ses morts dans des hypogées aménagés dans le sol, et donc de les confier à la terre, est très répandue au Néolithique sur le pourtour et dans les îles de la Méditerranée occidentale. En Sardaigne, les plus anciens apparaissent dans la culture de Bonuighinu au milieu du Ve millénaire avant J.-C. Parfois creusée à trois mètres de profondeur, la chambre ovalaire, d'environ 1,50 m de longueur, possède un plafond arrondi. On y accède par un puits vertical circulaire qui borde la chambre sur un côté. Le mort, généralement seul, rarement accompagné d'un second défunt venu le rejoindre, est couché sur le côté en position repliée, bras et jambes ramenés vers le corps. Il peut être saupoudré d'ocre rouge, tradition ancienne répandue chez de nombreux peuples préhistoriques. Près de lui sont déposés des poteries qui pouvaient contenir des offrandes alimentaires, des outils en obsidienne, en os, des coquillages… Il tient fréquemment à la main une statuette féminine en pierre, calcaire, alabastre, grès ou tuf. Cette statuette, assimilée par les archéologues à la Déesse-Mère, est assez massive, la tête et le cou formant un cylindre reposant sur le corps en boule. Les mains sont placées le long du corps ou ramenées sur le ventre ou la poitrine.

Les hypogées vont évoluer dans les cultures suivantes qui les utiliseront en nombre pendant plus de 2500 ans. Les populations de la culture de Bonnanaro du début du IIe millénaire, au Bronze ancien, seront les derniers utilisateurs des hypogées, détrônés par les monuments mégalithiques de type « tombeau des géants » des Nuraghiques.

Une des nécropoles à hypogées – domus de janas, maisons des fées – les plus connues de Sardaigne est Anghelu Ruju non loin d'Alghero dans le nord-ouest de l'île, découverte en 1903 et fouillée à plusieurs reprises jusqu'en 1994 par E. Contu puis A. Moravetti. Creusées dans un calcaire gréseux, les tombes souterraines se répartissent en deux groupes nord et sud de sept et trente et un hypogées de part et d'autre d'une zone basse, formés de deux à onze cellules reliées entre elles auxquelles on accède par un puits peu profond ou un couloir à ciel ouvert ou dromos parfois en pente douce ou en escalier qui, dans ce cas, conduit à une grande chambre principale. Sur celle-ci, parfois précédée d'une antichambre, se greffent plusieurs cellules latérales. Dans ce type d'hypogée, considéré comme le plus évolué, apparaît une décoration en relief faite de portes, piliers, poutres, cornes et têtes de bovinés, associée parfois à de la peinture rouge. Les dépôts funéraires successifs se composent de deux à trente individus.

Parmi les très nombreux autres hypogées, nous citerons ceux de Santu Pedru, nécropole de huit hypogées dont la tombe I est exceptionnelle par son remplissage archéologique. Un dromos, couloir non couvert en pente douce de 16 m de longueur, aménagé à flanc de colline, conduit à une cella semi-circulaire au plafond sculpté de poutres radiales. Au fond, quelques marches dégagées de la paroi donnent accès à une porte quadrangulaire qui ouvre sur une chambre rectangulaire à deux piliers centraux sur laquelle se greffent six cellules latérales dont l'accès se fait par une ouverture située à mi-hauteur dans les parois latérales. Des paires de cornes en relief ornent différentes parties de l'hypogée. Une pierre haute de 2,30 m était dressée dans le couloir d'accès. La fouille de cette tombe a permis de récupérer près de cinq cents objets archéologiques appartenant à une succession d'occupations stratifiées depuis la période d'Ozieri du Néolithique récent jusqu'à celle de Bonnanaro du début du Bronze ancien en passant par celle de Filigosa et du Campaniforme. D'autres hypogées, peut-être les plus nombreux parce que les plus visibles dans la campagne, sont ceux dont l'ouverture est directement pratiquée à flanc de colline. Souvent la porte taillée dans la roche donne accès à une vaste salle principale, décorée de sculptures et de peintures (ex. : tombe VIII de la nécropole de Puttu Codiniu), dont on peut penser qu'elle donnait lieu à des cérémonies en rapport avec la mort. Sur le pourtour, de petites cellules étaient autant de lieu de dépôts funéraires (ex : San Andréa Priu).

Un ensemble exceptionnel : Monte d'Accodi

Le sanctuaire mégalithique du Monte d'Accodi, non loin au nord de Sassari, fut mis en évidence dans les années 1950 par Ercole Contu et fouillé plus récemment par Santo Tiné. Il se présente sous la forme d'une pyramide tronquée à étages de 36 m sur 29 m de base, édifiée par l'accumulation de gros blocs de pierre plus ou moins bruts qui contiennent une masse de terre et de pierres. On atteint sa plate-forme sommitale à 9 m de hauteur par une rampe de près de 42 m de longueur. Ce monument unique en Méditerranée occidentale a parfois été comparé, sans raisons valables autres que formelles, aux ziggourats de Mésopotamie plus récentes que Monte d'Accodi.

Telle que la restauration nous le montre aujourd'hui, le monument est le résultat de deux phases de construction après une période plus ancienne d'utilisation des lieux. Le site initial correspond à un village de cabanes circulaires et rectangulaires daté autour de 4500 avant J.-C. En son centre se dressait un menhir de 4,70 m de hauteur et une dalle calcaire de plus de 3 m de côté, dont la surface est marquée de perforations périphériques, reposait sur des supports hauts d'environ 0,70 m. Ces deux monolithes se trouvent actuellement de part et d'autre de la rampe d'accès où ils ont été remis en place. Une autre dalle en trachyte de deux mètres de diamètre, avec cupules, se situe également à droite de la rampe. Le menhir fut abattu vers 3000 avant J.-C. Des fouilles à son emplacement ont permis de trouver des fosses contenant de nombreuses céramiques de la phase finale de la culture d'Ozieri, dans la deuxième moitié du IVe millénaire avant J.-C., associées à des ossements d'animaux et des cendres en rapport probable avec des cérémonies cultuelles qui devaient avoir lieu dans cet endroit.

Le premier sanctuaire fut alors édifié, pyramide tronquée, haute de 5 m pour 23,80 m et 27,40 m de côté à la base, supportant une plate-forme, que l'on atteignait par une rampe de 25 m de long, où s'élevait un édifice rectangulaire de 7,25 m sur 12,50 m, couvert d'enduit et peint en rouge. Détruit par le feu, il fut réaménagé par un agrandissement en surface et en hauteur qui amena le monument à ses dimensions actuelles avec structure étagée et escalier joignant le niveau de l'ancienne à la nouvelle plate-forme qui supportait un nouveau temple comparable au premier. Des fragments de stèles furent découverts dans le remplissage de la rampe de la deuxième phase et d'autres au nord, dans la partie arrière de l'agrandissement de la pyramide. Construit durant le Néolithique récent, le monument fut encore visité au Chalcolithique par des populations des cultures de Filigosa-Abealzu, de Monte Claro et Campaniforme. Il dut être abandonné au début de l'âge du bronze. Dans les environs immédiats du Monte d'Accodi se trouvent au moins huit nécropoles hypogéiques, plusieurs menhirs et un dolmen auxquels il faut ajouter six nuraghes.

Mégalithisme funéraire : coffres, dolmens et « tombes de géants »

Dans les hypogées, les hommes confient leurs morts à la Terre-Mère. Les monuments mégalithiques funéraires, coffres de pierre, dolmens et tombeaux des géants, quant à eux, sont construits sur le sol même où vivent les hommes. La maison des morts se situe alors au même niveau que la maison des vivants. Cependant ces deux coutumes, si différentes dans le rapport des hommes avec leurs morts, ont largement coexisté en Sardaigne au IVe millénaire avant J.-C. en particulier. Il faut probablement y voir des conceptions spécifiques à des ensembles humains quelque peu différents dont les derniers, mégalithiques aériens, auraient finalement imposé leur tradition dans la construction cyclopéenne des tombeaux des géants qui accompagnent les nuraghes de l'âge du bronze.

À Li Muri, dans le nord-est de l'île, quatre coffres de pierres semi-enterrés sont installés chacun au centre d'un cercle de pierres disposées de chant et dont certaines sont de véritables menhirs. Ces pierres devaient maintenir la base de petits tumulus bas en terre formant une grappe de tertres accolés. Un cinquième coffre allongé se situe au sud de la nécropole. Trois autres petits coffres, faits de quatre pierres dressées sur chant, s'alignent du nord au sud entre les quatre cercles. Peu de matériel archéologique a été découvert dans les quatre grands coffres qui devaient être des sépultures individuelles, peut-être plus collectives pour ce qui concerne le cinquième au sud. Des traces d'ocre rouge y ont été reconnues. Parmi les objets recueillis, on remarquera de fines lames de pierre, de petites haches polies, des sphères perforées, des perles et surtout une coupe en stéatite à anses en bobine qui rappellent des pièces identiques de la culture de Diana de l'Italie méridionale, à la fin du Ve millénaire avant J.-C.

Parmi les autres ensembles à coffres dans des cercles de pierres, le site de Pranu Mutteddu, au sud, tient une place particulière à la fois par l'existence de ces coffres, mais aussi par les tombes à couloirs qui s'y trouvent et par des pierres dressées par ensembles de deux ou trois, voire un véritable alignement de dix-huit monolithes. Notons des rapprochements à établir entre ces coffres sardes et ceux de Corse souvent également associés à des pierres dressées. Ils montrent des rapports établis entre les deux îles à cette époque.

Les dolmens qui subsistent sont au nombre d'une centaine en Sardaigne. Les plus anciens datent du IVe millénaire avant J.-C.. Nous avons déjà cité la dalle de pierre du Monte d'Accodi qui repose sur des piliers de 70 cm de hauteur et qui présente la particularité de posséder plusieurs perforations sur son pourtour. De telles dalles perforées sont connues dans le sud de l'Italie et dans l'île de Gozo (Malte). Le caractère funéraire de ces monuments n'est pas démontré et l'on parle parfois de tables à libation, voire à sacrifice sans preuve aucune. Faut-il d'ailleurs continuer de les appeler « dolmens » ? L'un des plus beaux dolmens sardes est celui de Sa Coveccada à chambre rectangulaire et dont l'entrée à une extrémité est une ouverture en porte de four taillée à la base d'une grande dalle, qui n'est pas sans rappeler les tombes des géants qui feront leur apparition quelque temps plus tard. Il en existe d'autres tant dans le nord – dolmens de Luras – que dans le centre – Laconi, Benetutti… – et dans l'est – Motorra.

Les monuments mégalithiques les plus spectaculaires de Sardaigne sont sans conteste les « tombeaux de géants » dont on compte au moins quatre cents exemplaires et qui firent leur apparition avec la culture de Bobbanaro au tout début de l'âge du bronze. Ils sont formés d'une chambre funéraire longue et étroite d'abord construite à l'aide de grosses dalles de pierres servant de couverture et de murs latéraux, et plus tard en amoncelant des pierres plus ou moins bien équarries se débordant légèrement l'une l'autre jusqu'à former un plafond en encorbellement. Ici, l'architecture cyclopéenne succède à l'architecture mégalithique. La chambre est construite à l'intérieur d'une enveloppe tumulaire également faite de grosses pierres. Ce qui caractérise ces monuments c'est la façade incurvée, limitant un espace rituel, formée d'une dalle centrale à perforation basale faisant office de porte, arrondie au sommet et sculptée de deux panneaux superposés légèrement creusés dans la masse de granite. De part et d'autre une série de dalles de taille décroissante forment comme deux cornes qui prolongeraient la tête allongée d'un boviné. Ces monuments ont été longuement utilisés et réutilisés pendant tout l'âge du bronze. Parmi les monuments les plus connus, citons ceux de la région d'Arzachena, Liloghi et Coddu Vecchiu, ce dernier fouillé en 1966 par Editta Castaldi et qui fut très bien restauré lui aussi.

Nous avons eu l'occasion de signaler des menhirs associés à d'autres monuments comme au Monte d'Accodi ou les coffres de Li Muri et ceux de Pranu Mutteddu où se trouve également un alignement de pierres brutes. Il en existe bien d'autres. Une place spéciale sera accordée aux statues-menhirs qui, comme leur nom l'indique, sont des menhirs, c'est-à-dire des pierres brutes ou à peine dégrossies qui présentent un caractère anthropomorphe par la représentation du visage souvent limitée à quelques traits en forme de T. S'y ajoutent parfois quelques attributs corporels comme un poignard placé transversalement au milieu du corps des stèles de la région de Laconi où un beau musée leur est dédié.

Époque nuraghique

La Sardaigne est le pays exclusif des nuraghes dont les tours cyclopéennes massives et de formes tronconiques hérissent le paysage. Nous l'avons dit, quelque sept mille nuraghes ont été recensés en plus ou moins bon état. Beaucoup ont été détruits. Certains sont de véritables forteresses au milieu de leur enceinte, autour desquelles se pressent les soubassements circulaires des maisons de l'époque, par exemple au village nuraghique de Palmavera. On s'est longtemps interrogé sur la fonction de ces édifices creux dont le caractère défensif paraît le plus évident. La plupart de ces tours construites, utilisées et modifiées, pour certaines d'entre elles, pendant près de deux mille ans depuis le début de l'âge du bronze, présentaient à leur sommet un système de créneaux aujourd'hui disparu. Sous la protection du nuraghe, les maisons rondes, qui abritaient la population, possèdent un soubassement en pierres qui devait supporter une toiture conique faite de branchages et d'herbes.

Les nuragiques attachaient beaucoup d'importance à l'eau au point que de nombreux puits sacrés parsèment l'île comme celui de Santa Cristina à l'aménagement remarquable tant dans l'agencement des marches qui conduisent à la source profonde que pour la maçonnerie en encorbellement, voûte appelée parfois tholos, du puits. À proximité se développe le village lié au sanctuaire où subsiste la maison des réunions large d'une dizaine de mètres de diamètre avec sa banquette de pierre périphérique et son sol dallé. On imagine l'assemblée des responsables discutant ici des décisions à prendre… En arrière, un vaste enclos n'a pas encore livré le secret de son utilisation.

Parmi les vestiges que nous ont laissés les peuples nuragiques, on retiendra les nombreuses figurines en bronze qui ont fait la réputation de l'île auprès des collectionneurs et des amateurs d'art antique mais qui surtout apportent de nombreuses connaissances sur la société de l'époque. Il semblerait que les figurines les plus anciennes datent du Xe ou du IXe siècle avant J.-C. et ont été produites pendant tout l'âge du fer. Elles servaient d'ex-voto et furent donc essentiellement retrouvées dans des lieux de culte. Elles représentent fréquemment des personnages avec cape sur le dos et poignard accroché sur la poitrine, la main droite levée ouverte vers l'avant, ou des archers brandissant leur arc. Des femmes assises, un enfant dans les bras, ont également cette attitude de la main levée. À côté de nombreuses statuettes anthropomorphes existent des représentations animales et de petites barques votives en bronze à proue en forme de tête de bovin ou de cerf.

Notice bibliographique

Depuis une quinzaine d'années, une trentaine de petits ouvrages (La Sardaigne archéologique) d'une centaine de pages en moyenne concernant les sites et les musées archéologiques de la Sardaigne ont été publiés en italien, français et anglais. Vendus dans toutes les librairies de Sardaigne, on les trouve également dans les musées et sur les principaux sites archéologiques (Edition Carlo Delfino à Sassari).

Roger Joussaume
Septembre 2004
 
Bibliographie
Des dolmens pour les morts. Les mégalithismes à travers le monde Des dolmens pour les morts. Les mégalithismes à travers le monde
Roger Joussaume
Hachette, Paris, 1985

Guide Archeologiche ; Peistoria e Protostoria.Sardegna Guide Archeologiche ; Peistoria e Protostoria.Sardegna
Sous la direction de A. Moravetti et C. Tozzi.
XIIIe Congrès International des Sciences Préhistoriques et Protohistoriques, Forli, 1996

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