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La Russie
François-Georges Dreyfus
Ancien professeur de l'université Paris IV-Sorbonne
Ancien directeur du Centre d'études germaniques de l'université de Strasbourg († 2011)

Le vaste espace qui s'étend du Boug à l'Oural, traversé par trois grands fleuves orientés nord-sud, le Dniepr, le Don et la Volga, a été le lieu de passage des différents peuples venus d'Asie qui ont envahi l'Europe, en particulier les Ostrogoths, les Huns et les Avars. François-Georges Dreyfus, professeur émérite à la Sorbonne, ex-président du Comité russe à l'Institut des hautes études de défense nationale, nous donne ici quelques clefs pour mieux comprendre les caractères spécifiques de ce monde russe.


Des « Rus » aux Mongols


Entre le IVe et le VIIIe siècle apparaissent des populations indo-européennes, les Slaves, les plus anciennement arrivés étant les Antes qui furent une sorte de relais entre les cultures scythes et hellènes et celle de la principauté de Kiev au IXe siècle. Ces Slaves ont peu à peu intégré les populations finnoises, que l'on retrouve encore en Russie du Nord et une partie du peuple turcophone Khazar qui constitue jusqu'au Xe siècle un royaume partiellement judaïsé qui s'étendait au nord de la mer Noire entre Don et Dniestr. Les Vikings, appelés ici Varègues, sont à la recherche d'une route commerciale vers le sud ; conduits par le prince Rurik, ils s'installent dans cette immense région slavophone, le long d'un axe allant de Novgorod à Kiev, conquise vers 880.


Dès lors se constitue la principauté de Kiev, qui est la lointaine ancêtre de l'Ukraine, de la Biélorussie et de la Russie mais n'a guère de rapport avec l'Ukraine actuelle : en 912 la principauté de Kiev s'étend essentiellement vers le nord de Smolensk jusqu'à Iaroslav et jusqu'aux lacs Ladoga et Onega. La Rus' doit, semble-t-il, son nom à Rurik. Peu à peu le monde slave oriental se trouve dans l'obédience de Kiev dont le prince s'allie à Byzance, adopte le christianisme en 988 et l'impose à son peuple. La principauté de Kiev va disparaître au tout début du XIIe siècle à la suite de partages successoraux et des revendications des villes commerciales qui, comme Novgorod, souhaitent leur indépendance. Pendant un siècle, après la mort de Vladimir Monomaque (1125) le monde rus' est divisé en principautés plus ou moins indépendantes. Quant aux princes de Kiev, ils émigrent avec une partie de leur peuple vers le nord ; le titre de grand prince de Vladimir se substitue à celui de Kiev. Alors se constitue la nation grand russe issue des liens entre colons russes et autochtones finnois. Autour des princes de Vladimir se met en place un régime féodal auquel sont soumis les boyards. À l'ouest, à Pskov et Novgorod, s'installe un régime municipal. Tout ceci disparaît avec l'invasion mongole qui ravage la principauté de Vladimir et occupe Kiev. Seules Smolensk, Pskov et Novgorod échappent à l'invasion et à l'occupation, mais se heurtent aux menaces des Suédois et des Teutoniques écrasés par Alexandre Nevski au lac Peïpous.


Dès lors la Russie va vivre sous le joug tatar jusqu'au XVIe siècle. Les princes, puis grands princes, de Moscou ne sont que des vassaux des Tatars. Ivan III, prince de Moscou, ne cesse de payer tribut qu'en 1480 mais la libération définitive de la domination tatare n'aura lieu qu'entre 1550 et 1590 (Kazan 1552 – Saratov 1590).


L'impact de la conquête mongole


De 1237 à la fin du XVIe siècle la Russie est occupée par les Mongols tatars et en a été profondément marquée à bien des égards, plus que les autres peuples. Le peuple russe a absorbé et intégré la part essentielle des peuples envahisseurs turcophones, même si à l'est de Moscou, entre Vladimir et Kazan, on compte encore une dizaine de millions d'habitants islamisés, Tatars et Tchouvaches entre autres.


Mongols et Tatars importent dans le monde russe ce que l'on a appelé « le despotisme oriental ». À partir de cette période, l'autocratie devient la règle institutionnelle et les souverains renforcent rapidement leur autorité sur leurs vassaux, les boyards, auxquels on accorde en échange les terres de leur territoire et les paysans qui y vivent, favorisant l'institution et le développement du servage. Ainsi naît une tradition autoritaire que souligne le titre de tsar que s'attribue en 1584 le grand prince de Moscou ; sa titulature devient rapidement « X, par la grâce de Dieu, czar autocrate de toutes les Russies ». Cette tradition autoritaire va perdurer d'Ivan IV à Eltsine.


L'occupation islamique va renforcer le poids de l'Église qui apparaît comme un rempart face aux tentatives d'islamisation. Depuis 1054, date du schisme entre Rome et Byzance, existe l'Église orthodoxe dirigée par le patriarche de Constantinople. L'Église byzantine est profondément liée à l'empereur qui nomme et révoque les patriarches. Après la prise de Constantinople par les Turcs, l'Église de Russie se proclame autocéphale (1458). Quatre ans plus tard, Philotée, un moine de Pskov, va élaborer la véritable théorie d'une sorte de messianisme russe : « Deux Romes sont tombées, dira Philotée, la troisième [celle de Moscou] est solide et il n'y aura pas de quatrième. »


Cette troisième Rome a emprunté à Byzance son hostilité à l'égard de la latinité, née avec le schisme, exacerbée par le sac de Constantinople par la quatrième croisade (1204). Le patriarcat de Moscou va maintenir et développer cette latinophobie qui est en même temps un refus du nouveau monde occidental. Aussi Pierre le Grand comprend-il que, pour éviter l'hostilité de l'Église à l'égard des réformes, il convient de la placer sous contrôle de l'État. Est alors constitué – sur le modèle des Églises luthériennes allemandes – un saint-synode qu'anime un procureur général désigné par le tsar. C'est ce saint-synode qui va désormais diriger l'Église non sans rencontrer une sourde hostilité renforcée par le comportement des « vieux croyants » qui, opposés aux réformes du patriarche Nikon, se sont déjà soulevés au milieu du XVIIe siècle.


Apparaît alors dans l'orthodoxie russe une théologie à caractère mystique qui touche les milieux populaires mais écarte une vraie réflexion philosophique et va favoriser – comme l'a bien montré Alain Besançon – le développement d'un mouvement slavophile. Nous avons beaucoup de mal à imaginer que la Bible ne sera traduite en Russe qu'au XIXe siècle, grâce en partie à la Société biblique de Londres ! La religion russe se fonde longtemps sur la vie et le culte des saints et sur la liturgie. Elle repose aussi sur une opposition à l'Occident et une hostilité à l'islam. Comme le rappelle A. Besançon la théologie russe en arrive à dire : « Nous sommes différents, vous êtes mauvais donc nous sommes supérieurs. Nous sommes supérieurs parce que nous avons la vraie foi et cette foi, nous la trouvons dans le peuple qui en est porteur. » De là va naître une mythification du peuple, du système du mir transformé en « communautarisme évangélique ». Ainsi la Russie, pour les slavophiles, était supérieure par sa religion et son organisation sociale !


Or la supériorité prétendue de la Russie est totalement inexacte au niveau économique. La Horde d'or, ce sont des cavaliers et il n'y a guère d'autre ressource que l'agriculture. Jusqu'au XIXe siècle le monde russe est un monde rural où dominent les grandes propriétés aux mains des boyards, dont les terres sont cultivées par des moujiks asservis dans 95 pour cent des cas. On le sait, le servage ne sera aboli qu'après 1850. Jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle, les structures agricoles s'organisent autour des grandes propriétés plus ou moins bien cultivées et des micro-exploitations aux faibles rendements. Ce n'est qu'à partir des années 1880 que commence à apparaître la moyenne propriété, celle des koulaks, qui, émancipés de la tradition du mir, sont conscients de leur statut et veulent accroître leurs biens. S'ils sont très minoritaires, ils contribuent à la modernisation de l'agriculture mais ils sont peu populaires dans un monde rural encore très traditionnel. Celui-ci groupe alors les trois quarts de la population d'un empire où le réseau routier est très primitif – et il l'est encore aujourd'hui – et le réseau ferroviaire bien peu dense. Il n'y a guère d'industrie qu'autour de Saint-Pétersbourg et de Moscou, en Ukraine et dans l'Oural.


Cette place faite au monde rural contribue à expliquer, au moins partiellement, le retard économique russe. Selon l'économiste américain Maddison, le PIB russe est depuis le XVIe siècle sensiblement en retard sur l'Occident comme le montre le tableau ci-après sur l'évaluation du PIB par habitant en Russie de 1000 à 1998. 

































Années


1000


1500


1820


1870


1913


1950


1973


1998


Europe occidentale


400


770


1200


1970


3500


4600


11500


18000


Russie


400


480


670


910


1500


2600


5800


4300


Sources : A. Maddison « L'économie mondiale » – Ocde 2001


Depuis Pierre le Grand, le poids de l'histoire fait qu'il y a deux Russies : une Russie occidentalisée et une Russie traditionnelle. Jusque vers 1850 les Russes occidentalisés sont moins de 10 % de la population. De 1850 à 1917, la Russie occidentalisée groupe de 15 à 20 % de la population. Depuis 1917, malgré la révolution bolchevique, malgré la planification et l'industrialisation, la Russie occidentalisée représente à peine 40 % de la population, la Russie traditionnelle 60 %, le kolkhoze s'étant partiellement substitué au mir.


Y a-t-il un impérialisme russe ?


L'expansionnisme russe n'est pas une nouveauté. Dès l'élimination des Tatars, la politique russe a conduit l'empire dans quatre directions à la recherche d'un accès à la mer. En direction du nord, vers Arkhangelsk sur la mer Blanche. En direction de l'est et du Pacifique, la Russie occupe peu à peu la Sibérie. En 1648 les Russes atteignent le détroit de Behring ; si Vladivostok devient russe seulement en 1860, Petropavlovsk et Okhotsk sont fondés à la fin du XVIIe siècle. Vers le sud, l'expansion a un double caractère. Il faut un accès à la mer Noire. Si la mer d'Azov est atteinte en 1739, les côtes ukrainiennes sont annexées au temps de Catherine II en conclusion de la conquête de l'Ukraine. Simultanément on lutte contre l'islam et le Turc que l'on dépouille peu à peu. À l'ouest, la progression russe commence avec Pierre le Grand qui dégage Smolensk face aux Polonais, puis conquiert l'Estonie et la Lettonie après la défaite de Charles XII à Poltava : il a établi sa capitale à Saint-Pétersbourg en 1703 et ouvert un accès à la Baltique. Catherine II obtient avec le partage de la Pologne les territoires jusqu'au Niémen et au Boug. Au temps des guerres révolutionnaires la Russie occupe la Bessarabie – l'actuelle Moldavie – et annexe la Finlande.


Au XIXe siècle, l'empire s'étend en Asie centrale et, non sans mal, dans la région caucasienne. La Grande Guerre est un désastre pour la Russie : territorialement, à l'ouest, elle revient aux frontières de 1772 et doit abandonner la Bessarabie, les pays Baltes et la Finlande. L'une des raisons de la popularité de Staline tient au fait qu'il rendra à la Russie la Pologne orientale, les pays Baltes, la Bessarabie et la Bucovine. L'autre désastre qu'entraîne la Grande Guerre est la révolution d'Octobre. L'État soviétique mis en place par Lénine est dès le début un régime totalitaire fondé sur une idéologie imposée, sur la police – la Tcheka, futur KGB, est fondée en 1918 –, les arrestations arbitraires et le goulag. De 1917 à 1987, il y aura au moins vingt millions de victimes. Quant au système économique, s'il favorise la création d'une industrie lourde, il est un véritable frein au développement : en 1990, l'URSS est économiquement un pays sous-développé : son PIB global est analogue à celui de la RFA, mais en URSS ce PIB est à partager par près de trois cents millions d'habitants et en RFA par soixante-deux... Il est vrai que pour essayer d'égaler la puissance des États-Unis, l'URSS doit consacrer à la défense près de 20 % de son PIB. Pour faire infiniment mieux, Washington n'y consacre que 6 %.


Le régime soviétique a entraîné la Russie dans une détresse profonde : elle devra compter plusieurs années pour remonter la pente.

François-Georges Dreyfus
Mars 2009
 
Bibliographie
Le Malheur russe. Essai sur le meurtre politique Le Malheur russe. Essai sur le meurtre politique
Hélène Carrere d'Encausse
LGF, Paris, 1991

la Puissance pauvre la Puissance pauvre
Georges Sokoloff
Fayard, Paris, 1993

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