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La Roumanie : sœur latine ou cousine orientale ?
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Avant la seconde guerre mondiale, une expression avait cours en France à propos de la Roumanie : on parlait de « la sœur latine ». En effet, la langue roumaine étant d'origine latine, l'on classait les Roumains dans la famille des peuples latins, dont un certain nombre d'hommes politiques français voulaient défendre la cause. Le terme a disparu. Était-il pertinent ? Sans doute pas : l'histoire et la culture roumaines méritent mieux que cette simple épithète…

Romains et Roumains

À l'origine des Roumains, il y a le peuple des Daces, élément du rameau des Indo-Européens établis à partir du VIIe siècle av. J.-C. dans le nord des Balkans, où ils développèrent une culture spécifique influencée par les colonies grecques de la mer Noire – Istros sur le lac de Sinoe, Callatis, Tomis (Constanta) où mourut le poète Ovide – et par les royaumes des Celtes qui dominaient les Carpates aux IVe-IIIe siècles av. J.-C. De cette symbiose naquit un « royaume » avec un chef, Décébale, qui se heurta à l'Empire romain dont la frontière, depuis Auguste, était sur le Danube. Les guerres Daciques menées par Trajan de 101 à 106 ap. J.-C. conduisirent à l'occupation du pays et à la constitution d'une province romaine de Dacie, qui dura jusqu'en 271 et se traduisit par une romanisation profonde. Les empereurs en effet y pratiquèrent une colonisation importante à cause des mines d'or des Carpates. Le latin fut largement répandu. Parmi les inscriptions retrouvées, trois mille sont dans cette langue, contre trente seulement en grec. Comme partout dans leur empire, les Romains construisirent des cités, des routes, dont on peut voir des restes à Ulpia Trajana (Sarmizegetusa), Albanus Major (Abrud), Apullum (Alba Julia). L'évacuation de la province par l'empereur Aurélien (271-272) a ouvert une polémique qui dure encore entre historiens roumains et hongrois.

Cette évacuation a-t-elle abouti à l'exode de l'ensemble de la population, comme le pensent ces derniers, qui font venir les Roumains du centre des Balkans vers le XIIe siècle ? Au contraire, les historiens de Bucarest croient à la continuité du peuplement par les descendants des colons romains. Quoi qu'il en soit, on vit se constituer, sous l'influence des Hongrois déjà maîtres de la Transylvanie, les principautés de Valachie et de Moldavie aux XIIIe et XIVe siècles sur les rebords orientaux des Carpates. Sous les princes Basarab et Bogdan, elles devinrent indépendantes de la Hongrie jusqu'à l'arrivée des Ottomans à la fin du XIVe siècle. Le sultan Bajazet envahit la Valachie en 1395, son successeur Mahomet II vainquit la Moldavie en 1456. Mais les maîtres de Constantinople voulurent davantage et transformèrent les deux principautés en États vassaux, intervenant dans la nomination du prince, exigeant de lui un tribut et des hommes d'armes pour leurs campagnes militaires. En revanche – et les Roumains le soulignent avec fierté – à la différence des pays bulgares ou serbes, il n'y eut dans les principautés ni garnison militaire, ni administrateur ottoman. Cela dura jusqu'en 1711-1715, dates auxquelles la Sublime Porte nomma directement les princes qui durent acheter leurs charges. Choisis dans les familles grecques de Constantinople, ils donnèrent son nom à la période dite « phanariote » – de Phanar, quartier grec sur la Corne d'Or. Pendant trois siècles, les principautés furent constamment secouées par les luttes entre les princes. Leurs électeurs, les boyards, eurent à se battre contre leurs voisins polonais et hongrois souvent sous la bannière du sultan, tandis qu'à partir du XVIIIe siècle commencèrent à se faire sentir les premiers souffles des Lumières à la cour des Princes.

Mais il y avait aussi des Roumains à l'ouest des Carpates, dans la Transylvanie hongroise, depuis l'an 1000. Leur noblesse fut rapidement magyarisée et ils furent réduits à un peuple de paysans serfs et d'artisans. Les Habsbourg de Vienne leur imposèrent l'uniatisme, c'est-à-dire l'obéissance au pape ; pourtant, ils demeurèrent fidèles à la discipline de l'Église d'Orient. Une petite élite roumaine se forma autour de l'évêque uniate Micu Klein, qui demanda pour ses compatriotes le droit de former une « nation », c'est-à-dire une reconnaissance juridique à côté des Hongrois et des Allemands. Par-là, elle retrouva le passé roumain et affirma sa descendance directe des colons de Trajan. En 1785, les Roumains furent libérés du servage par l'empereur Joseph II après une terrible révolte paysanne. Quelques intellectuels adressèrent alors à l'empereur un mémoire, le Supplex libellus Valachorum qui s'appuyait sur l'antiquité des Roumains, demandait l'égalité politique avec les Hongrois, ainsi que des représentants à l'assemblée de la province.

Le XIXe siècle vit l'affirmation de la prépondérance politique de la Russie qui avait atteint la mer Noire sous Catherine II. Sous son influence, un soulèvement conduit par le boyard roumain Tudor Vladimirescu essaya d'entraîner l'ensemble des chrétiens de l'Empire ottoman contre le sultan, en 1821. Ce fut un échec, mais ce soulèvement mit un terme à la période phanariote. Il marque également les débuts de l'époque moderne pour les États roumains. En guerre avec la Turquie pour appuyer les Grecs révoltés, la Russie occupa la Valachie et la Moldavie et leur donna, en 1830, des Règlements organiques, véritables constitutions faisant élire le prince par une assemblée de boyards et créant des organismes exécutif et législatif.

La difficile unité de la Roumanie

Des écoles s'ouvrirent et des étudiants, envoyés à Paris – Rosetti, Ion Cuza, Balcescu et autres membres du Cercle du Collège de France –, y puisèrent des idées libérales. Ils essayèrent de les acclimater chez eux, en déclenchant des révolutions en 1848. Elles échouèrent, car ces fils de la noblesse avaient négligé les paysans. Toutefois ils avaient proclamé les idées de représentation populaire et de liberté politique. Réfugiés dans la France de Napoléon III, les anciens révolutionnaires y découvrirent l'idée de l'union des deux États. La guerre de Crimée se termina par le traité de Paris en 1856, qui faisait disparaître le protectorat russe, mais rétablissait la suzeraineté ottomane et maintenait les deux principautés séparées à la grande déception des patriotes. Alors, ceux-ci élirent comme représentants aux deux assemblées prévues des « unionistes », qui à leur tour désignèrent en 1859 le même prince : le colonel Ion Cuza, ancien de 1848. L'unité était faite et les puissances la reconnurent. Le prince Cuza réalisa de grandes réformes : sécularisation des terres des grands monastères, élargissement du droit de suffrage, réforme agraire, promulgation de codes inspirés du Code Napoléon, organisation de l'enseignement. Mais, en conflit avec les conservateurs, il fut contraint de se retirer en 1866, remplacé par Charles de Hohenzollern, qui sous le nom de Carol Ier régna jusqu'en 1914. La Roumanie demeurait un État unitaire qui profita de la nouvelle guerre entre la Russie et la Turquie pour proclamer son indépendance absolue en participant à la lutte aux côtés de la Russie (1877).

Dirigée par un gouvernement contrôlé par deux chambres, la Roumanie devint un royaume en 1881. Elle vit alterner les conservateurs et les libéraux, développa une industrie pétrolière, mais se heurta au mécontentement des paysans qui se révoltèrent en 1907. Au plan extérieur, elle s'allia secrètement à l'Allemagne et à l'Autriche bien que sa culture demeurât fortement marquée par l'influence française. Quant aux Roumains de Transylvanie, ils s'associèrent aux révolutions de 1848 qui embrasèrent l'Autriche. Ils prêtèrent leur concours aux armées impériales luttant contre les Hongrois de Kossuth. Puis Vienne les oublia et, lors du « compromis » austro-hongrois de 1867, les sacrifia à l'alliance avec Budapest. Ils devinrent partie intégrante du royaume de Hongrie bien que constituant, en 1910, 55 pour cent de la population de Transylvanie. Ils furent alors soumis à une politique de « magyarisation » scolaire et culturelle qui dura jusqu'à 1914, malgré les efforts du Parti national roumain.

La première guerre mondiale se traduisit par la réunion au « Vieux Royaume » de la Transylvanie et de la Bessarabie (russe depuis 1878) pour former la « Grande Roumanie ». Mais auparavant, les Roumains, neutres jusqu'en 1916, entrèrent en guerre à côté des Alliés et furent battus. La Valachie fut occupée par les Allemands. Le gouvernement de Bucarest se réfugia à Jassy, d'où il rentra dans la capitale en novembre 1918 pour accueillir les Transylvains qui votèrent alors leur rattachement à la Roumanie. Celle-ci couvrait 300 000 kilomètres carrés et comptait 15 500 000 habitants, dont 70 pour cent se reconnaissaient comme Roumains.

Cette « Grande Roumanie » se voulait une fidèle alliée de la France jusqu'à ce que le roi Carol II établît sa dictature en 1938 et se rapprochât du IIIe Reich. La seconde guerre mondiale entraîna sa débâcle. La Hongrie réclama et annexa la Transylvanie du Nord, l'URSS la Bessarabie, la Bulgarie la Dobrudja du Sud. Le roi abdiqua en septembre 1940 et fut remplacé par le maréchal Antonescu, dont le gouvernement participa à la guerre contre l'URSS avant que le pays ne soit occupé par l'Armée rouge. Un régime communiste en sortit, qui, dans des frontières restaurées – sauf pour la Bessarabie soviétique –, organisa un système de démocratie populaire. Il se termina tragiquement par la farce bouffonne de Nicolae Ceaucescu le 25 décembre 1989.

Entre Orient et Occident

De cette histoire compliquée et souvent tragique est née une culture spécifique qui unit des caractères européens et d'autres venus de l'Orient. Cette spécificité est déjà sensible dans l'art du Moyen Âge. Les églises byzantines associent des éléments grecs, persans, arméniens et arabes. De même, les édifices religieux du Bucarest des XVIe-XVIIe siècles s'enivrent du baroque italien et développent ce que l'on appelle le style Brancovan, où l'on trouve encore des motifs persans. En Moldavie, les techniques gothiques permirent de déployer sur les murs extérieurs des églises des fresques d'une beauté exceptionnelle. Voronet, Arbore, Humor, Moldavitza, Sucevitza constituent des trésors de l'humanité. La Transylvanie, en revanche, fut fécondée par l'Occident. Elle construisit en style roman, puis gothique, les églises et les cités de ses habitants hongrois ou de ses colons saxons venus de Saxe, de Franconie et de Lorraine. À partir du XIXe siècle, l'ouverture au monde se fit plus complète. Les États de Valachie et de Moldavie s'unirent sur le plan culturel comme sur le plan politique. Ils connurent une industrialisation relative dans leurs villes et leurs ports.

Mais ces éléments de la civilisation moderne durent s'inclure dans une culture d'origine paysanne faite de traditions très anciennes et quasi immuables, perdurant jusqu'à la seconde guerre mondiale. De là naît parfois un sentiment d'inachevé. Nombre d'hommes et de femmes rêvent des modèles parisiens mais n'ont pas oublié les siècles de familiarité avec les habitudes et les comportements ottomans. Ainsi s'est constitué un pays qui souffre encore des retards dans sa situation économique mais offre aux voyageurs une culture spécifique s'appuyant sur une richesse monumentale exceptionnelle. La Roumanie est assurément un pays à voir.

Georges Castellan
Mai 2000
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

Vie et mort de la Yougoslavie Vie et mort de la Yougoslavie
Paul Garde
Fayard, Paris, 2000

Histoire du peuple roumain Histoire du peuple roumain
Georges Castellan
Armeline, Crozon, 2002

Communism in Rumania (1942-1962) Communism in Rumania (1942-1962)
Gh. Ionescu
Oxford, 1964

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