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La rencontre des Grecs et des Égyptiens
André Bernand
Professeur émérite des universités

Une civilisation de métissage est née de la rencontre entre les Grecs et les Égyptiens, au point de jonction des deux plus riches héritages que l'Antiquité nous a légués. Cette notion de métissage, qu'on traduirait en grec moderne par le terme epimeixia, est si étrangère à la Grèce classique qu'on peut difficilement la traduire en grec ancien. Elle est apparue pendant l'occupation de l'Égypte par les monarques d'origine macédonienne… André Bernand nous explique comment ces deux peuples sont passés, au cours des siècles, de la méfiance, voire du mépris, à la compréhension, l'estime et même l'amitié.

Durant trois siècles, de la mort d'Alexandre le Grand (qui vécut de 356 à 323) jusqu'à celle de Cléopâtre en 30 av. J.-C., il s'opéra un brassage de deux mondes que tout séparait. Sans doute a-t-on trop longtemps étudié la Grèce dans sa spécificité hellénique, ce qui fut à la fois un avantage et un inconvénient. C'était, certes, un avantage, parce que les valeurs civilisatrices et fondamentales de la Grèce furent affirmées et affinées par les savants qui ont étudié ce pays. Mais c'était aussi un inconvénient parce que l'on n'a pas suffisamment tenu compte de cette Grèce d'Afrique qui fut l'une des créations les plus originales de l'Antiquité. Durant les trois siècles inaugurés par Alexandre le Grand, la civilisation grecque est sortie du cadre étroit de la cité-État pour s'orienter vers un hellénisme des royaumes et vers un idéal d'Empire panhellénique. Au lieu de rester enfermés dans ce petit canton qu'est l'Attique, les nouveaux Grecs rêvèrent d'établir un hellénisme œcuménique, c'est-à-dire s'étendant à la terre tout entière. Dans cet élargissement l'Égypte tint une place essentielle.

De l'incompréhension…

Avant de se comprendre, Grecs et Égyptiens s'observèrent, parfois avec étonnement, souvent avec mépris ou moquerie. Ainsi dans Les Suppliantes d'Eschyle, le roi d'Argos, Pélasgos, accorde l'hospitalité aux Danaïdes venues d'Égypte, mais déclare : « D'où vient cette troupe à l'accoutrement si peu grec, qui arbore des robes et des bandeaux barbares ? Non ce n'est pas là le costume des femmes de l'Argolide ni d'aucun pays grec. Que vous ayez osé venir en ce pays sans héraut, ni proxène, ni guide, voilà qui est surprenant ». Le roi poursuit, en s'adressant à ces femmes : « Vous ressemblez plutôt à des Libyennes, pas du tout aux femmes de notre pays ; et le Nil pourrait nourrir pareille espèce ». Ces propos ne sont pas très obligeants, mais du moins le roi est-il plus avisé que le fonctionnaire brutal pour lequel de nos jours, tout « bronzé » ne peut être qu'un arabe.

Dans Les Suppliantes, Danaos et Pélasgos échangent des propos plus amers qu'amènes. Le poète souligne des différences fondamentales. Les Égyptiens, aux yeux des Grecs, sont des individus bizarres, des mangeurs de papyrus, des buveurs de bière, des bureaucrates noyés dans la paperasserie, tandis que les Grecs sont des mangeurs de pain, des buveurs de vin, des gens croyant davantage à la parole donnée qu'au traité couché sur le papier.

Quittant les poètes pour les prosateurs, on peut trouver des observations semblables. Ainsi Hérodote remarque-t-il que les Égyptiens font tout à l'envers : ce sont les femmes qui vont au marché, les hommes restant au logis devant le métier à tisser. Les hommes portent les fardeaux sur la tête, les femmes, sur les épaules. Ils font leurs besoins dans la maison et mangent dans les rues. Les femmes ne peuvent exercer la prêtrise. Les fils ne sont pas obligés de nourrir leurs parents, cette charge étant confiée aux filles. Au lieu de se tondre la tête en cas de deuil, ils laissent pousser leurs cheveux et leur barbe. Ils vivent avec leurs animaux. Ils se nourrissent d'épeautre, non de grains. Ils pratiquent la circoncision. Ils écrivent de droite à gauche. Quand on voit aujourd'hui des repasseurs maniant le fer avec leur pied, ou des hommes s'accroupir pour uriner, on comprend l'étonnement d'Hérodote qui a fait ces observations sur le terrain.

Diodore, quant à lui, raconte non sans une certaine crédulité que l'extrême fécondité du limon du Nil fait naître des rats en multitude. Il s'étonne des pratiques éducatives des Égyptiens. Au lieu de chercher le développement harmonieux du corps et de l'esprit, comme le préconisait la paideia grecque, ils nourrissent leurs enfants de racines et des tiges des plantes des marais, les laissent nus et sans chaussures, ils agrandissent sans mesure leur famille, ce qui fournit une main-d'œuvre abondante. Ces observations sont corroborées par Strabon, excellent observateur. En définitive, l'Égypte, aux yeux des Grecs, apparaissait si étrange qu'elle passait pour une sorte de pays miraculeux. Elien, Grec de Lemnos ayant vécu entre 170-180 et 230-240 ap. J.-C., décrit des animaux étranges. Selon lui, la grenouille égyptienne, pour éviter d'être gobée par le serpent d'eau, prenait dans la bouche un oiseau dont les dimensions dépassaient la gueule du reptile, en sorte qu'il renonçait à la saisir. Quant aux chiens d'Égypte, pour éviter les bêtes aquatiques, au premier rang desquelles il faut placer le crocodile, ils lapaient tout en courant le long de Nil, pour éviter d'être surpris en train de se désaltérer. Une autre performance était celle des colombes, censées pondre douze fois dans l'année. Il est inutile de dire que les Grecs étaient stupéfaits qu'on pût distribuer aux crocodiles des tartines de miel.

À l'époque dite « classique », les Grecs étaient retranchés dans cette notion d'autochtonie qui leur faisait croire qu'ils étaient nés de la terre attique. C'est un thème développé par tous les orateurs. Lysas, quand il célèbre les soldats athéniens tombés pendant la guerre de Corinthe (qui dura de 395 à 386) développe l'idée que leur pays était à la fois leur patrie et leur mère. Isocrate, dans son Panégyrique et dans son Panathénaïque, rappelle que les Athéniens étaient nés de leur sol. Platon, dans le Ménéxène, raconte comment, face aux exigences du roi de Perse, les Grecs tinrent bon parce qu'ils étaient purement grecs et sans mélange de barbare. Au début du discours d'Aspasie, Socrate reproduit l'éloge de l'Attique, mère nourricière des Athéniens. Démosthène, dans l'oraison funèbre des guerriers morts à la bataille de Chéronée en 338 av. J.-C., recourt à ce mythe de l'autochtonie, et Hypéride reprend cette « langue de bois » en 322, dans son oraison funèbre des morts de la première guerre lamiaque, au lendemain du décès d'Alexandre.

…au rapprochement

Pourtant des voix discordantes se firent entendre. Notamment celle d'Hérodote qui fut traité par Plutarque de philobarbaros. Les thômasia ou « merveilles » et les erga, les « ouvrages », de l'Égypte provoquaient son admiration la plus vive. Il explique, non sans humour, ce qui a fait l'émerveillement d'Hécatée de Milet quand ce dernier visita le temple de Karnak. En Égypte, Hérodote remonte le temps et cherche les racines de la civilisation grecque. Platon, dans le Timée, rapporte la conversation qu'aurait tenue, à Saïs, Solon avec un très vieux prêtre du temple de Neith pour expliquer les sources de la sagesse grecquele qui cultivait toutes les sciences et tous les arts ; pieux, il observait les règles de la morale ; sa stabilité politique semblait refléter l'harmonie cosmique. L'extraordinaire ancienneté de l'Égypte provoquait leur émerveillement. Aussi, peu à peu, les Grecs s'adaptèrent à ce pays fertile que le dieu Hapi, réglant les inondations, protégeait de la famine. Loin des préjugés trop longtemps répandus, ils cherchèrent à se couler dans les coutumes égyptiennes plutôt qu'à imposer leurs institutions et leur mode de vie – politique de souplesse qui leur paraissait le meilleur moyen de préserver leurs intérêts. Quant aux Égyptiens, ils acceptaient d'autant mieux la domination des Ptolémées qu'ils voyaient dans les Grecs non pas des occupants, mais des libérateurs venus les délivrer du joug perse. Ce rapprochement entre les deux peuples explique, comme l'a bien noté Diodore de Sicile, la liste des illustres voyageurs grecs en Égypte. Lycurgue, Solon, Thalès de Milet, Pythagore, Démocrite, Platon et bien d'autres firent le voyage d'Égypte pour compléter leur culture. Isocrate, nonagénaire « de choc », tout en affirmant la supériorité de la Grèce, comprit que le panhellénisme dont il rêvait devait non seulement unir tous les Grecs, mais s'appuyer sur un soutien pour mieux lutter contre le danger perse. C'est pourquoi il se tourna vers Philippe II de Macédoine, lui demandant d'être pour les Grecs unis à la fois un guide – hégémôn – et un bienfaiteur – euergétès. Après la mort de Philippe II, son fils Alexandre le Grand conduisit cette politique qui tendait à faire cohabiter les Grecs et les Égyptiens.

Et le barbare devint métèque

Rien ne scella mieux l'amitié des deux peuples que la crainte et la haine commune qu'ils éprouvaient pour les Perses. Mais après le règne de deux années de Cambyse (de 525 à 522), qui ne commit pas tous les méfaits qu'on lui imputa, le long règne de son fils Darius Ier (de 522 à 485) établit une sorte d'équilibre entre Perses et Égyptiens, d'une part, entre Perses et Grecs, d'autre part. Aux nationalismes obtus succéda une ouverture vers une conciliation bienfaisante pour tous. La révolte de l'Ionie contre la Perse mit fin à ce rapprochement des peuples, mais les « sagesses barbares » avaient pénétré en Grèce comme en Égypte. Dès lors, la notion de « barbare » devint abstraite. Les barbares se sont hellénisés et les Grecs se sont « barbarisés », si l'on peut risquer ce terme. Dans la Cyropédie de Xénophon, c'est un Grec qui donne en exemple à ses compatriotes l'éducation d'un prince perse. Un nouvel humanisme est né.

À mesure que la notion de barbare s'estompa, vint à la lumière la notion de métèque. Ce terme, qui est devenu une injure dans le langage d'aujourd'hui, désignait dans l'Antiquité l'étranger qui venait vivre avec les citoyens d'une autre ville que celle de son origine, l'homme « changeant de maison », comme l'indique l'étymologie. Le grand orateur Lysias, dont la famille était de Syracuse et qui était venu vivre à Athènes, était un metoikos. Il n'en participait pas moins à la vie de sa cité d'adoption. La plus belle preuve que l'on puisse donner du dévouement des métèques à leur cité d'adoption, c'est le rôle qu'ils jouèrent lors des guerres. Par exemple, Thucydide nous apprend qu'à l'automne 431 av. J.-C., lors de l'expédition contre Mégare, on avait levé parmi eux au moins trois mille hoplites. Cette intégration du métèque qu'on peut déjà observer dans la Grèce classique devint courante dans le monde hellénistique. Tous les Grecs qui vinrent s'établir en Égypte sous la domination des Lagides se trouvèrent dans la situation des métèques, ayant changé leur pays d'origine contre une patrie d'adoption. L'historien Polybe, avant sa déportation en Italie, alla visiter l'Égypte en touriste, aux alentours de 140 av. J.-C., c'est-à-dire sous le règne de Ptolémée VIII Évergète. Son témoignage nous a été rapporté par Strabon et montre la déférence qu'il témoigne aux Égyptiens indigènes « intelligents et soumis aux lois ». En Égypte, les clérouques, soldats bénéficiant d'un lot de terre, ou les intendants, comme Zénon de Caunos, intendant – ministre des Finances – du dioécète Apollonios, au Fayoum, étaient parfaitement intégrés au royaume.

Une épigramme funéraire, que Zénon fit rédiger en l'honneur de son chien, nous donne une belle leçon de solidarité entre les races : « Ce tertre le proclame : ci-gît Tauron, le chien indien. Mais son meurtrier vit Hadès avant lui. Monstre sauvage à contempler face à face, rejeton à coup sûr du sanglier de Calydon, il hantait les plaines fertiles d'Arsinoé, inébranlable, en secouant la crinière compacte qui lui hérissait l'échine et bavant l'écume de ses mâchoires. La bête fonça sur le chien valeureux et promptement lui laboura la poitrine ; mais tout aussitôt elle laissa choir à terre sa propre masse. Car le chien saisit la nuque puissante, chair et toison, et il ne desserra pas l'étau de ses dents avant d'avoir livré son agresseur à l'Hadès. Ainsi il sauva Zénon du malheur, lui, un jeune chien non dressé, et il s'acquit sa reconnaissance sous la terre ».

Quelle leçon ! Doublement étranger, en tant que chien et indien, le chien barbare sauva son maître grec en terre d'Égypte…

André Bernand
Octobre 2000
 
Bibliographie
La pensée métisse La pensée métisse
Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1999

La Carte du tragique La Carte du tragique
André Bernand
Editions du C.N.R.S, Paris, 1985

Leçon de civilisation Leçon de civilisation
André Bernand
Fayard, Paris, 1994

Strabon, le voyage en Egypte Strabon, le voyage en Egypte
Jean Yoyotte et Pascal Charvet
Editions Nil, Paris, 1997

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