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La religion des Étrusques
Jean-René Jannot
Professeur émérite à l’université de Nantes
Membre de l’Istituto di Studi Etruschi ed Italici (Florence-Rome)
Un jour qu'il labourait son champ, un paysan de Tarquinia – peut-être même le roi du lieu – vit, avec stupeur, sortir du sillon qu'il creusait un enfant qui, à peine hors de terre, se mit à révéler une science digne d'un vieillard. Il se nommait Tagès. Au bruit de ce prodige arrivèrent les rois de toute l'Étrurie, et on prit alors, sous la dictée, cette révélation divine qui permettait de connaître l'univers des dieux et des hommes. Son message transmis, Tagès disparut, mais les textes restèrent et constituèrent le noyau de la disciplina etrusca, qui pendant toute l'histoire du peuple étrusque et jusqu'au triomphe du christianisme fut au cœur de la vie religieuse de l'Occident antique. Afin de mieux comprendre cette « science merveilleuse », pour reprendre les termes mêmes de Cicéron, nous nous sommes adressés à Jean-René Jannot.

Une littérature aux mains de l'aristocratie

Aux textes initiaux de la révélation de Tagès vinrent bientôt s'ajouter des gloses, des commentaires, tout un capital d'observations et de constructions rituelles, qui firent classer cette littérature autour de plusieurs thèmes. Au premier rang se trouvaient les libri haruspicini, qui traitaient principalement des signes que l'on peut observer sur le foie des animaux ; puis venaient les libri fulgurales permettant de comprendre les signes transmis par la foudre, et enfin les libri rituales, dont le contenu était beaucoup plus général, puisqu'il comprenait des textes concernant les prodiges, le destin (libri fatales) ou même l'au-delà (libri Acheruntici), sans parler de ceux qui pouvaient s'appliquer à l'organisation politique ou urbanistique, ou à la conduite d'opérations militaires.

Toute cette littérature était entre les mains de l'aristocratie – au sein de laquelle se recrutaient les haruspices – qui tirait de cette science une partie de son pouvoir. À ce milieu appartenait Laris Pulenas qui, dans le texte de son épitaphe, précise qu'il a écrit un livre de « science religieuse » ; c'était également le monde de Caecina, l'ami de Cicéron, descendant d'une grande famille de Volterra. Quand Auguste, désireux de reconstruire l'Italie, songea à en restaurer les fondements religieux, il fit appel aux bibliothèques sacrées des plus grandes familles d'Étrurie...


Un système de connaissance de l'univers

Les révélations de Tagès, tout comme celles de la nymphe Vegoe, dont le message avait été délivré à Chiusi, celles de « devins » comme Cacus, et certainement de bien d'autres, étaient d'abord une approche de l'univers et du monde des dieux. En effet, l'haruspicine et la science des foudres postulent une correspondance entre le monde et son reflet : le foie d'un animal sacrifié est un microcosme qui représente l'univers et le monde divin ; les manifestations de la foudre ne sont pas hasardeuses, mais traduisent les dispositions et les volontés des dieux. L'initiative de cette connaissance est due aux dieux eux-mêmes – démarche qui étonnait les philosophes. Citons ce mot de Sénèque :

« Entre les Étrusques, les plus savants des hommes pour l'interprétation des foudres, et nous (stoïciens), il y a la différence suivante ; nous pensons que la foudre est lancée parce que les nuages se heurtent, mais eux estiment que les nuages se heurtent afin que la foudre soit lancée. En effet, comme ils rapportent toute chose à la divinité, ils ne pensent pas que la foudre signifie parce qu'elle se produit, mais bien qu'elle se produit afin de signifier. »

La révélation de Tagès offre un code de lecture, une clé pour comprendre des signes obscurs qui, correctement traduits, dévoilent non pas tant l'avenir que l'état présent du monde, l'orientation du destin et les dispositions des dieux.

Un modèle de foie de mouton, en bronze, a été retrouvé près de Plaisance : c'est probablement un aide-mémoire destiné à un jeune haruspice. Sur la face supérieure et sur un ruban qui court à sa périphérie, des cases portent le nom de divinités. L'haruspice représenté sur un miroir gravé du Vatican (Chalchas) lit les signes qui apparaissent sur un foie véritable. Le pied gauche au contact d'une hauteur de terre, mère de toute connaissance, il tient le foie dans sa main gauche et examine attentivement les signes visibles que sa science lui permet de traduire en une appréciation de l'état du monde divin.

L'observation des foudres répond à des règles comparables : chaque secteur de la coupole céleste est le domaine où se manifeste une des divinités. En fonction de la nature de la foudre, de sa forme, de sa direction, de sa force, la signification varie. Des livres entiers ont été composés sur le sujet, et les observations viennent enrichir les données initiales. Il en va de même pour l'apparition des « monstres », hermaphrodites ou veaux à deux têtes, et des « prodiges », montée des eaux ou pluie de sauterelles, dont l'interprétation n'est jamais facile, mais dépend de la connaissance des textes sacrés.

L'espace est partagé entre les dieux, et cette organisation spatiale immuable assure l'équilibre de l'univers. De même, et en conséquence, toute organisation humaine doit-elle, sous peine d'être vouée à l'échec, respecter un ordre, une disposition qui règle l'implantation des villes, les limites et l'affectation des terres. La fondation des villes et la cadastration sont ainsi fixées par les libri rituales, et toute transgression est censée perturber l'équilibre divin. Une prophétie attribuée à la nymphe Vegoe menace ainsi des pires catastrophes quiconque déplacerait les bornes.

L'attention minutieuse portée au monde visible, afin de comprendre l'invisible, conduit à un comportement de type « scientifique », au sens étymologique du terme, mais sur des prémisses irrationnelles, où l'on multiplie les observations pour tenter d'en tirer des lois.

C'est dans le même esprit que l'on aborde l'idée de temps. Les dieux ont, une fois pour toutes, fixé la durée de vie de l'Étrurie – dix siècles – mais aussi celle de la vie de chaque homme. Les « siècles », d'une longueur légèrement variable, sont annoncés par des prodiges, et leur structure est répétitive. Certes l'histoire ne se répète pas, mais les cycles séculaires au sens large se déroulent selon un même schéma : les événements saillants se reflètent en quelque sorte d'un siècle sur l'autre.

L'espace et le temps ainsi structurés laissent cependant une frange de liberté à l'homme : le déterminisme n'est pas absolu ! Certains actes permettent d'entrer au contact avec le monde divin et, sinon de modifier, du moins de différer ses décisions.


Le rapport avec le divin

La relation avec le monde des dieux est ainsi fondée sur une attention permanente à leurs comportements. Le contact s'établit par les offrandes et les prières. Par chance, deux textes, les plus longs qui nous sont parvenus, évoquent ces questions : la tuile de Capoue, qui date du Ve siècle, et le livre de lin de Zagreb, qui est plus récent d'au moins trois cents ans. L'un et l'autre sont des calendriers liturgiques qui indiquent à des dates précises ce qu'il faut offrir à tel ou tel dieu et les prières qu'il convient de lui adresser. Si la structure des prières est relativement simple et répétitive, assez proche des formules grecques, la nature des offrandes et des sacrifices est très diversifiée ; le plus souvent, ce sont des libations, des offrandes de bouillies de céréales, peut-être de galettes ou de fromages. Les sacrifices sanglants semblent moins fréquents, les représentations montrent surtout des offrandes de capridés. Il est certain qu'au moins à haute époque, l'Étrurie a pratiqué des sacrifices humains, mais il semble que ce soit exclusivement dans le cadre de rites funéraires.


La mort et la survie

Très tôt, dès l'aube protohistorique, les sépultures témoignent d'une croyance à une probable survie. Aliments, parfums, armes ou bijoux, étoffes et services de table accompagnent les réceptacles cinéraires. Ceux-ci deviennent progressivement des images humaines, le couvercle se transforme en visage, les anses en bras, et ces vases anthropomorphes sont enfin vêtus et installés sur des sièges d'apparat. On pressent que des rites spécifiques sont destinés à revitaliser le défunt, voire à le transformer en héros, c'est-à-dire à lui conférer une survie indéfinie, comparable à celle des dieux. Dans cette métamorphose, un sacrifice « selon le rite humain », qui s'est substitué au sacrifice humain initial, fait des morts des dii animales, par une sorte d'échange de l'âme du sacrifié contre celle du bénéficiaire. Aussi les sarcophages, et surtout les urnes tardives, représentent des scènes d'immolation venues des mythes ou de l'épopée grecque, dans le but d'offrir aux morts qu'ils abritent une sorte de substitut aux rites réels qui n'ont guère cours que dans l'aristocratie.

Quant à l'au-delà, où se poursuit la vie, c'est un monde inconnu et certainement inconnaissable. Quand les Étrusques ne copient pas des peintures grecques qui ne sont que des évocations d'un royaume des morts purement littéraire – ce qu'ils font, par exemple, à la tombe de l'Ogre, à Tarquinia –, leurs représentations de l'au-delà se bornent à évoquer le voyage du défunt, sous la conduite d'une ou plusieurs porteuses de torches (Vanth) et d'un ou plusieurs portiers au visage horrible (Charu), lesquels, au moyen d'un maillet, doivent ouvrir les énormes verrous des portes, en général fermées ou au mieux entrouvertes, de la ville des morts. Devant ces portes, souvent après qu'il a traversé la mer, les membres les plus proches de sa famille attendent l'arrivée du défunt. Ainsi donc, il n'y a point de terreur ou d'« enfer », mais l'inconnu, car passée la porte, aucune représentation ne vient nous renseigner sur cette vie de l'au-delà.

Cette assurance – presque magique – d'une vie après la mort, jointe à la réputation des haruspices, permet, à l'aube de l'Antiquité tardive, de proposer une survie, rivale du salut promis par les chrétiens.


Des dieux qui évoluent au contact du monde gréco-latin

Il est très probable qu'initialement, les dieux des Étrusques n'avaient ni forme, ni sexe, ni nom. Le mot pluriel Aiser ou Aisar servait à désigner des groupes divins dont nous percevons la survivance dans les « collèges » de dieux impersonnels romains : les dii consentes, les dii involuti, ou encore dans ces groupes divins que sont en Étrurie les Lases, proches d'Aphrodite/Turan, ou les Vanth, conductrices des morts, dont nous avons déjà parlé.

Mais assez vite, au contact des populations voisines et surtout des Grecs, ces divinités peu définies adoptent des fonctions, des traits, des noms et des mythes qui sont ceux des divinités grecques réputées avoir le même emploi. Ainsi apparaissent Turan, en qui on reconnaît ultérieurement Aphrodite, Laran qui adopte les traits d'Arès et de Mars, Tinia qui prend ceux de Zeus et de Jupiter. Ainsi, des divinités jusqu'à lors innommées ou relevant d'autres appellations adoptent des noms grecs. Calu, à la tête coiffée d'une dépouille de loup, régnait dans l'au-delà ; il se nomme désormais Aita, transposition étrusque du nom grec d'Hadès. Tinia est doté d'une épouse qui adopte le nom latin de Uni (Juno), et l'Apollo latin, issu de l'Apollon grec, engendre un Aplu étrusque qui hérite partiellement des fonctions de la divinité solaire étrusque primitive. En s'hellénisant, ces divinités se différencient et se détachent d'une partie de leurs fonctions initiales, mais elles acquièrent une histoire, des mythes ; elles adoptent, au moins partiellement, les biographies que diffusent la littérature et le théâtre grecs, et surtout celles qu'illustrent les vases grecs peints importés en masse en Étrurie.

Il est alors curieux de constater que ces apports ne sont nullement des adoptions globales, mais bien des choix dans l'immense répertoire du monde grec ; nous observons, non des dépendances passives, mais au contraire des appropriations partielles. Ainsi en va-t-il de la geste d'Héraclès dont les imagiers étrusques aiment à illustrer la réconciliation avec Héra, qui devient sa mère nourricière et l'introduit chez les dieux. Ainsi en est-il d'Amphiaraos, maintes fois représenté, qui devient l'archétype de l'homme qui atteint vivant l'au-delà.

Derrière ces appropriations de divinités et de mythes, il y a d'abord un besoin religieux. On cherche à exprimer au moyen de mythes grecs, parfois détournés, un besoin spécifique des croyances toscanes. Ainsi un épisode peu connu de l'épopée des Argonautes est récupéré à des fins funéraires ; deux des héros de l'expédition avaient secouru le devin Phinée que les Harpies privaient de nourriture et de boisson : la représentation de cet épisode est destinée à assurer, par une sorte de magie mimétique, les besoins alimentaires d'un défunt.

Mais, assez tôt, cette récupération des mythes, des héros et des dieux se trouve empreinte d'une dimension politique. Héraclès est le héros protecteur de ces chefs politiques libérateurs et organisateurs que sont les « tyrans » du VIe siècle. Ses travaux évoquent ceux d'un Servius Tullius ou d'un Porsenna. L'adoption de mythes athéniens coïncide souvent avec des périodes où la tendance est à la démocratie, tandis que la vogue pour les Dioscures, Castur et Pultuce, correspond aux aspirations d'une aristocratie cavalière.

Cependant, tout n'est pas politique dans ces phénomènes d'acculturation, et l'essentiel demeure religieux : tandis qu'au niveau de l'État ou de l'aristocratie dominante tel emprunt reflète ou exprime l'idéologie en place, au même moment, le même emprunt, sur un monument modeste, n'a aucunement cette dimension et doit être lu à un niveau religieux, voire parfois presque magique.


Une permanence dans la longue durée

On aurait tort alors de penser que cette hellénisation, qui se lit tant sur les vases peints que sur les miroirs gravés, tant sur les grands temples tardifs que sur les petites urnes cinéraires, a effacé l'originalité de la religion étrusque : elle se survit dans les cultes populaires et dans les actes d'une piété locale. Aujourd'hui encore, tel culte à la Vierge dans son rôle de mère s'enracine dans une tradition presque trimillénaire de piété à l'égard d'une déesse nourrice (Capoue). Surtout, la double originalité de la science haruspicinale et des promesses d'une survie, toutes magiques qu'elles nous paraissent, a permis à la religion étrusque de traverser toute l'Antiquité. Remises au goût du jour en plein IIIe siècle par Cornelius Labeo, les croyances religieuses de l'ancienne Étrurie se posèrent en concurrentes de la foi chrétienne en pleine expansion.

Lorsqu'en 410 les Wisigoths d'Alaric apparurent aux portes de Rome, il s'en fallut de bien peu que le pape d'alors accepte la proposition des haruspices d'arrêter les barbares en déchaînant contre eux un rempart de foudres...

Jean-René Jannot
Décembre 2000
 
Bibliographie
Dieux, démons et devins. Regards sur la religion de l'Etrurie antique Dieux, démons et devins. Regards sur la religion de l'Etrurie antique
Jean-René Jannot
Picard, Paris, 1998

Religio Etrusca Religio Etrusca
A-J. Pfiffig
Graz, 1975

Les Étrusques, les plus religieux des hommes Les Étrusques, les plus religieux des hommes
Françoise Gaultier et Dominique Briquel
Les rencontres de l'École du Louvre
La Documentation Française, Paris, 1997

Etruscan Civilization : A Cultural History Etruscan Civilization : A Cultural History
Sybille Haynes
British Museum Press, Londres, 2000

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