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La prise de Constantinople par les Turcs
Jean-Claude Cheynet
Professeur d'histoire byzantine à l'université de Paris IV-Sorbonne

Directeur du Centre de recherche sur l'histoire et la civilisation de Byzance (CNRS-Collège de France, depuis 2000)
En 1449, lorsque le basileus Constantin XI Paléologue quitte Mystra en Morée pour succéder à son frère Jean VIII, Constantinople, la reine des villes, ne domine plus un vaste empire. L'empereur peut à peine franchir les murailles de sa capitale et ses sujets ne peuvent gagner le Péloponnèse byzantin que sous la protection des galères latines. Le port est encore actif et fait vivre une cinquantaine de milliers d'habitants, dont des marchands latins. Sur l'autre rive de la Corne d'or, Péra, colonie génoise, reçoit une grand part du trafic qui transite par le Bosphore.

Le vieil empire, qui avait survécu aux assauts des Arabes aux VIIe et VIIIe siècles, avait reculé depuis la fin du XIe siècle face aux Turcs. S'il avait finalement contenu la poussée des Seldjoukides, il n'avait pas résisté longtemps, affaibli par près de soixante ans d'occupation latine, aux attaques des tribus turcomanes. L'une de ces dernières, celle de l'émir Osman, s'était établie en Bithynie et n'avait cessé depuis de s'étendre aux dépens des chrétiens comme à ceux des autres émirs turcs. Les Ottomans avaient écrasé les Bulgares, les Serbes, les Grecs et s'étaient rendus maîtres des Balkans, à l'exception de la Morée. En Asie Mineure, leur expansion fut plus lente et même, un temps, freinée par la défaite, en 1402, du sultan Bayezid face à Tamerlan.

Pour résister à un adversaire toujours plus redoutable, les Byzantins essayaient de s'allier à des émirs turcs encore indépendants ou de faire appel aux Latins qui commençaient à s'inquiéter de l'avance turque en Europe au point que Vénitiens et Génois mettaient de côté leur traditionnelle rivalité. Cependant seule la papauté pouvait susciter une croisade de secours, mais elle souhaitait que fût rétablie au préalable l'union des Eglises, rompue depuis 1054. De plus, les circonstances n'étaient guère favorables puisque deux des principales puissances de l'Occident, la France et l'Angleterre, étaient engagées dans une guerre que nous appelons guerre de Cent Ans. En 1438-1439, un concile tenu à Florence puis à Ferrare avait finalement abouti à l'union des Eglises, mais la croisade qui en résulta, conduite par le roi de Hongrie, désormais en première ligne face aux Turcs, fut écrasée à Varna en 1444. Tout espoir de nouvelle expédition était abandonné pour un long moment.

Les protagonistes

Pourtant, en 1451, une certaine sérénité s'empara des chancelleries occidentales. On venait d'apprendre la mort du redoutable sultan Mourad et la proclamation à Edirne/Andrinople, la capitale ottomane, de son fils Mehmet II. Ce jeune homme de dix-neuf ans, né d'une esclave turque, rassurait car son père, Mourad, après lui avoir confié le gouvernement de l'empire à titre d'apprentissage, l'avait finalement renvoyé à Manisa, dans une province d'Asie Mineure. On attend donc peu d'initiative de la part de ce souverain inexpérimenté. De fait, le nouveau sultan confirme les traités signés par son père. Les ambassadeurs de Constantin XI sont bien accueillis et Mehmet II jure sur le Coran qu'il ne touchera pas au territoire byzantin.

Homme cultivé, il passe pour connaître le grec, l'arabe, le latin, le persan, l'hébreu. Cet homme pieux, n'était son goût pour l'alcool, était secret mais énergique. Sur le plan politique, il percevait parfaitement que l'Empire ottoman n'aurait pas atteint son équilibre avant d'avoir éliminé cette ultime trace de l'empire chrétien d'Orient, toujours capable de susciter une croisade contre lui, sans compter que la possession d'un tel site stratégique sur le Bosphore accroîtrait la sécurité et la prospérité de ses Etats.

Si attaquer Constantinople constituait un objectif prioritaire, l'entreprise n'était pas sans danger car Mourad, qui avait déjà tenté, mais en vain, de s'en emparer, avait encore été arrêté par les formidables murailles de la ville. Un échec devant la vieille cité impériale pouvait entraîner des révoltes dans les provinces européennes et provoquer la désagrégation de l'Empire ottoman, qui avait déjà failli survenir après la défaite de Bayezid en 1402. Telle était la position de Khalil Pacha, principal conseiller de Mehmet II et ancien vizir de son père, qui était sans doute aussi payé par les Grecs pour modérer les ardeurs potentielles de Mehmet II. Ce dernier céda aux arguments de Zaganos, qui appartenait au cercle des proches du souverain, et le poussait à une action d'éclat qui assoirait son prestige, notamment dans l'armée.

Constantin XI, fils de Manuel II Paléologue et de la princesse serbe Hélène Dragash, était au contraire rompu aux affaires de l'Etat. Il avait gouverné le Péloponnèse, comme despote de Mystra, pendant que son frère Jean VIII régnait à Constantinople. Il avait pu mesurer la puissance de l'armée turque. Accompagné de Jean Cantacuzène, son meilleur général, il avait repris les derniers territoires latins du Péloponnèse, puis s'était aventuré jusqu'en Béotie, mais Mourad l'avait repoussé et les fortifications de l'isthme de Corinthe avaient été emportées par l'artillerie ottomane. Après avoir été couronné à Mystra le 9 mars 1449, Constantin avait gagné sa capitale sur des galères catalanes, laissant ses frères Thomas et Démétrios gouverner le Péloponnèse. Il administrait Constantinople avec l'appui du méga-duc (grand amiral), le fort riche Luc Notaras. En effet, si l'Etat byzantin était dans le plus extrême dénuement, de belles fortunes marchandes subsistaient dans des mains privées.

Les préparatifs de Mehmet II

Constantin XI commet l'erreur de demander la rente annuelle que devait verser Mehmet II pour l'entretien du prince ottoman Orkhan, qui résidait à Constantinople et que l'empereur pouvait envoyer disputer le trône au sultan. Ce dernier, mécontent, tient un prétexte pour commencer les opérations. Il décide la construction d'une forteresse au plus étroit du Bosphore, Roumeli Hisar. Pour sa construction en quelques mois, des églises et des monastères furent détruits pour récupérer les matériaux. Mehmet fait ensuite décapiter les ambassadeurs de Constantin. Durant l'année 1452, trois canons sont établis à Roumeli Hisar pour obliger tout navire à s'arrêter. Un bateau vénitien, qui n'obtempère pas, est coulé ; son équipage, capturé, est décapité, sauf le capitaine, empalé. L'Occident comprend alors que le sultan n'est pas un pacifiste.

Le moment est bien choisi, car les principales puissances d'Occident sont engagées dans des conflits. Il est bien tard pour réagir efficacement. Venise s'efforce de sauvegarder ses établissements en Méditerranée orientale. Gênes, aux prises avec une guerre locale, est également impuissante ; au reste, le podestat génois de Péra a pour instruction d'éviter un conflit avec les Turcs. Le pape Nicolas V est également sollicité, mais il est dépourvu de ressources militaires. Constantin XI promet toutefois de rendre effective l'union des Eglises décidée au concile de Florence/Ferrare. Isidore, ancien métropolite de Kiev et de toute la Russie, devenu légat pontifical, passe par Naples où il recrute deux cents archers aux frais du pape, puis gagne l'île de Chios, alors possession génoise, d'où il emmène l'archevêque Léonard. Tous deux arrivent à Constantinople le 26 octobre 1452.

La venue des prélats latins provoque une polémique car, si Isidore est plein de tact, Léonard veut faire arrêter les anti-unionistes. Si jamais la phrase de Luc Notaras « plutôt le turban turc que la mitre latine » n'est pas apocryphe, c'est au comportement de Léonard qu'il faut attribuer la mauvaise humeur du méga-duc. Luc Notaras, comme la majorité des dirigeants byzantins, n'est pas hostile aux Latins, puisque toute sa fortune est placée à Venise et à Gênes, dont il est, du reste, citoyen. Il a envoyé sa fille aînée, Anne, à Venise pour qu'elle échappe au siège et administre ses biens. Gennadios Scholarios, le principal opposant à l'union, exhorte ses concitoyens à ne pas abandonner la foi de leurs pères pour un secours matériel. Ce discours est plutôt mal reçu et, le 12 décembre 1452, à Sainte-Sophie, une cérémonie prend place en présence de l'empereur et de toute la cour, sauf quelques anti-unionistes, au cours de laquelle les décrets du concile de Florence sont lus.

Les forces en présence

Mehmet annonce publiquement son intention de s'emparer de Constantinople, car il a maintenant la maîtrise de la mer, ce qui avait manqué à ses prédécesseurs. La flotte, rassemblée à Gallipoli, entre dans la Marmara en février 1453. Préparée en Thrace, sous la surveillance personnelle du sultan, l'armée est sans doute forte de 80 000 hommes, plus des irréguliers, les Bachi-Bazouks, et comprend un corps d'élite, les janissaires – en turc, la « nouvelle armée ». Ils comptent plusieurs milliers d'hommes, recrutés de force parmi les populations chrétiennes mais élevés dans la foi musulmane et disciplinés. L'armée est bien équipée et dispose d'une artillerie qui devient efficace et répand constamment la terreur parmi les défenseurs durant tout le siège. En particulier, un ingénieur hongrois, Urbain, avait d'abord proposé ses services à l'empereur, qui avait décliné l'offre faute d'argent ; il s'était alors rendu chez le sultan, pour lequel il avait fondu un canon d'une puissance exceptionnelle, nécessitant soixante bœufs pour le tirer, capable de briser la fameuse muraille de Théodose. Le 5 avril 1453, Mehmet II arrive devant Constantinople avec les derniers détachements de ses troupes.

Dans le camp d'en face, les chrétiens ont un moral assez bas en raison du déséquilibre des forces, mais ils montrent beaucoup de courage et ne désertent pas chez l'ennemi. Les murs sont réparés grâce à la mobilisation financière des habitants. Ceux-ci n'espèrent pas de secours importants de l'Occident. Le Sénat vénitien décide d'envoyer deux navires portant quatre cents hommes chacun, que doivent suivre quinze galères. Le pape Nicolas, sur les fonds pontificaux, envoie trois bateaux génois, qui font voile fin mars. A Constantinople, les Latins réunissent quelques navires. Parmi les Vénitiens présents à Constantinople, un chirurgien, Barbaro, nous a laissé le seul récit précis qui donne la chronologie du siège. Enfin, Giovanni Giustiniani Longo, un Génois, vient se mettre au service de Constantin XI à la tête de neuf cents soldats bien armés. En tout, les défenseurs comptent sur moins de cinq mille Grecs et deux mille étrangers.

Les péripéties du siège

Les premières escarmouches tournent à l'avantage des assiégés. Le 18 avril, après une canonnade, un assaut turc mené à trop petite échelle est repoussé. Deux jours plus tard, les trois navires génois du pape et un bateau impérial chargé de blé qui ont passé le détroit des Dardanelles, non gardé, sont repérés et attaqués par toute la flotte turque. Le long affrontement est observé par les combattants des deux camps, mais les navires chrétiens, qui utilisent encore le feu grégeois, réussissent à passer, grâce à un coup de vent providentiel dans leurs puissantes voiles. Périrent une centaine de Turcs et vingt-trois chrétiens. Le sultan, furieux, réussit le surlendemain à faire passer plusieurs dizaines de navires au-dessus de Péra et à les faire pénétrer dans la Corne d'or dont la chaîne, tirée depuis Galata, leur avait interdit l'accès. Le camp chrétien doit déployer une partie de ses effectifs sur des remparts moins bien entretenus. Une tentative, le 28 avril, pour mettre le feu par des brûlots aux bâtiments turcs échoue, faute d'avoir su garder le secret.

La résistance des défenseurs se maintient, en dépit de la funeste nouvelle que la flotte vénitienne de secours n'est pas en vue. Ils s'opposent avec succès à toutes les tentatives pour miner la muraille, ensevelissant les malheureux sapeurs turcs par des contre-mines. Ils repoussent les tours de bois construites par les assaillants et en incendient certaines. Dans le camp turc, des signes de lassitude sont perceptibles et certains murmurent contre l'inexpérience du sultan. Celui-ci envoie, le 23 mai, un ambassadeur pour tenter d'obtenir la reddition de la ville épuisée. Devant le refus de Constantin, le sultan tient un conseil de guerre, le 27 mai, où s'opposent les points de vue de Khalil, partisan d'arrêter les opérations par crainte d'une croisade, et Zaganos partisan de l'assaut. Ce dernier l'emporte.

La prise de la ville et ses conséquences

Le 28 mai, le basileus, tous ses officiers, tous les chefs latins communient une dernière fois à Sainte-Sophie. L'assaut général est lancé dans la nuit du lundi 28 au mardi 29 sur tous les fronts simultanément. Dans un premier temps, les murs et leurs défenseurs tiennent. Le combat le plus dur se déroule au Mésoteichon où le gros canon a abattu la muraille. Les premiers assaillants, les Bachi-Bazouks, sont repoussés avec de lourdes pertes. La seconde vague, composée d'Anatoliens, réussit à faire entrer trois cents des siens dans la brèche, mais ils sont abattus.

A l'aube, Mehmet II lance ses janissaires contre les défenseurs épuisés ; les combats sont longs, car les troupes sont bien armées et disciplinées, et les défenseurs fatigués. Or, deux événements décident du sort final : une petite porte, celle de Kerkoporta, n'est pas gardée, ce qui permet à des janissaires de pénétrer, et la résistance est soudain désorganisée par la grave blessure de Justiniani. Les défenseurs, débordés, quittent les murs et les Turcs pénètrent en masse, massacrant tout sur leur passage. Le basileus Constantin et les siens sont tués. Le pillage systématique de la ville, accompagné de nombreuses destructions, commence, mais ne dure guère plus d'une journée au lieu des trois jours réglementaires, faute de butin, et les habitants survivants sont réduits en esclavage. Cinq mille défenseurs auraient péri et cinquante mille habitants auraient été pris. Une partie des Latins réussit à s'enfuir par mer, car les marins de la flotte turque avaient déserté leurs navires pour participer au pillage. Le sultan entre dans la ville conquise l'après-midi du 30 mai et se rend à Sainte-Sophie qu'il transforme en mosquée, accomplissant le rêve des musulmans depuis les premiers califes. Mehmet II complétera sa conquête des derniers territoires byzantins en s'emparant peu après de la Morée en 1460 et de l'empire de Trébizonde l'année suivante.

Outre Orkhan qui est tué, le sultan punit sévèrement les Latins capturés, faisant exécuter le bayle vénitien et le consul catalan, et exige de fortes rançons des autres. Son attitude face aux Grecs fut plus ambiguë car il songeait déjà à la reconstruction. Il fait décapiter Luc Notaras et ses fils, après avoir hésité à en faire le gouverneur de Constantinople. Anne, fille de Luc, partie de Constantinople avant le siège, vit à Venise, disposant de la fortune familiale. Le sultan se soucie immédiatement de repeupler la ville dont il veut faire sa future capitale. Il rachète lui-même une partie des habitants qu'il établit dans le quartier du Phanar. Il nomme un nouveau patriarche, Scholarios, à qui il donne autorité sur la communauté grecque. 1453 marque donc aussi pour Constantinople un nouveau départ, la promesse de redevenir la capitale d'un vaste empire qui s'étend, comme son prédécesseur, sur deux continents.
Jean-Claude Cheynet
Mai 2005
 
Bibliographie
Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453 Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453
Gustave Schlumberger
Plon, Paris, 1922

La caduta di constinopoli La caduta di constinopoli
A. Pertusi
Vérone, 1976

La chute de Constantinople, 1453 La chute de Constantinople, 1453
Steven Runciman
Paris, 1968

Constantinople vue par les témoins du siège de 1453 Constantinople vue par les témoins du siège de 1453
M. Balard
In Constantinople and its Hinterland, pages 169-177
Cyril Mango et Gilbert Dagron, Aldershot, 1995

Le rachat des Notaras après la chute de Constantinople ou les relations étrangères de l'élite byzantine au XVe siècle Le rachat des Notaras après la chute de Constantinople ou les relations étrangères de l'élite byzantine au XVe siècle
T. Ganchou
In Migrations et diasporas méditerranéennes (Xe-XVIe siècles) pages 149-229
Balard, Paris, 2002

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