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La Pologne : la miraculée de l'Europe
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

L'amitié entre la France et la Pologne est une tradition ancienne qui remonte à l'accueil des réfugiés polonais de la « grande émigration » au lendemain de la révolution anti-russe de 1830-1831. Elle s'est maintenue à l'occasion des deux guerres mondiales qui firent naître et disparaître cet État, véritable miraculé dont on souligne actuellement la progression constante sur la voie vers l'Europe. Pour mieux comprendre le destin houleux et parfois tragique de cet avant-poste de l'Europe aux confins du monde slave, nous avons demandé à Georges Castellan de nous en retracer l'histoire.


Les Polonais sont des Slaves issus de l'habitat primitif, entre l'Oder et le Dniepr. Ce peuple indo-européen était divisé en tribus. Au début de l'ère chrétienne, on vit deux d'entre elles s'affirmer : les Polanes – de pole qui signifie « le champ » – dans l'actuelle région de Poznan, et les Vislanes, autour de Cracovie.


Royaumes de Pologne et républiques polonaises : naissance et transformations d'un État catholique


Au Xe siècle, les premiers l'emportèrent ; leur chef Mieszko (960-992) épousa Dabrowska – fille du duc de Bohême – qui, chrétienne, persuada son mari de se convertir. C'est ce qu'il fit sous l'influence du clergé franc à la date traditionnelle de 966. Deux ans plus tard était fondé à Poznan le premier évêché subordonné à l'archevêché de Magdeburg, mais il fallut trois siècles pour que l'Église catholique polonaise s'organisât sous la triple influence des clergés saxon, bavarois et bohémien. Vassal de l'empereur, Mieszko étendit son territoire jusqu'à la Baltique et fit de sa principauté un État de 250 000 km², regroupant environ un million deux cent mille habitants. Son fils Boleslav le Vaillant se fit couronner roi en 1025 avec le consentement du pape. Le royaume de Pologne était né. Mais ses successeurs se heurtèrent aux Grands, maîtres des castra, et le royaume fut partagé en duchés féodaux qui luttaient entre eux tandis que disparaissait la couronne royale. De nombreux commerçants allemands développèrent alors les principales villes comme Poznan, Cracovie, Breslau (Wroclaw), Dantzig (Gdansk), tandis que les ducs et les évêques se partageaient le territoire en vastes domaines. Au XIVe siècle, l'un des ducs, Vladislas le Bref, parvint à se faire couronner roi, et son fils Casimir le Grand – Kazimierz Wielki (1333-1370) – s'empara du pays russe de Halicz qui devint la Galicie. Il fit de Cracovie sa capitale avec le château du Wawel, reconstruisit les villes et en bâtit de nouvelles, « faisant de son royaume de bois un royaume de pierres », donnant asile aux juifs chassés d'Allemagne par suite de la peste noire. En 1364, il fonda l'université de Cracovie, la seconde en Europe centrale après Prague. Après lui, la Pologne chercha de nouveau un roi. L'héritière, Hedwige, choisit entre plusieurs prétendants le grand-duc de Lituanie Iogailas, dont nous avons fait Jagellon, qui se convertit au catholicisme. Il adjoignit au royaume, par l'union de Krewo, les immenses territoires du grand-duché qui s'étendait jusqu'à la mer Noire. Ainsi naquit la République polono-lituanienne qui allait durer jusqu'en 1795. Plus que le roi qui fut bientôt élu parmi les grandes familles européennes, les maîtres du pouvoir étaient les aristocrates qui dominaient la diète, assemblée des nobles, des membres du haut clergé et de quelques représentants des principales villes. Dès le XVe siècle, la République s'unifia autour d'une diète unique à la place des deux diètes polonaise et lituanienne. Dans son histoire, on distingue habituellement trois périodes : un « âge d'or » (1492-1572), marqué par la lutte contre Moscou et contre les Ottomans, tandis que la Réforme tant luthérienne que calviniste s'étendait dans les villes germanisées et dans l'aristocratie des campagnes lituaniennes. Un « âge d'argent » (1578-1648) vit la fin de la dynastie des Jagellon et les grandes manœuvres pour l'élection du roi entre les Habsbourg d'Autriche, le tsar de Russie et le roi de France. Ce dernier parvint à faire élire Henri de Valois, qui rentra précipitamment en France à la mort soudaine de son frère Charles IX. Le trône de Cracovie passa alors au prince de Transylvanie, puis à la maison suédoise des Wasa. La troisième période, « l'âge de fer » (1648-1697), fut terrible pour les populations polonaises soumises lors du soulèvement des cosaques de Chmielnicki qui ravagèrent l'Ukraine. Le traité d'Androsovo établit la frontière polono-russe sur le Dniepr. À quoi succédèrent les dévastations dues aux armées de la Suède en lutte contre le roi de Pologne qui affirmait des prétentions sur le trône de Stockholm. Pendant ces deux dernières périodes, la Contre-Réforme propagée par les jésuites triomphait. Elle aboutissait, dans les territoires peuplés d'Ukrainiens et de Biélorussiens, à la formation par l'Union de Brest d'une Église uniate qui conservait sa discipline orientale mais reconnaissait l'autorité du pape.


Le temps des partages : la Pologne rayée de la carte de l'Europe


Le XVIIIe siècle suscita de grands espoirs mais se termina en catastrophe. La période saxonne, pendant laquelle l'électeur de Saxe fut élu roi de Pologne, fut marquée par les invasions des Suédois de Charles XII et des Russes de Pierre le Grand. Puis le candidat de la Russie, ancien amant de Catherine II, devint Stanislas II Auguste, en septembre 1764. Essayant de réformer les institutions, il se heurta à la tsarine Catherine qui, en 1772, d'accord avec le roi de Prusse Frédéric II et l'impératrice d'Autriche Marie-Thérèse, s'empara de 28 % du territoire de la Pologne et de 35 % de sa population. Stanislas voulut faire face et promulgua une constitution le 3 mai 1791 – la première en Europe, avant celle de la France révolutionnaire. De nouveau, les armées russes et prussiennes se mirent en route : ce fut le « second partage » du 23 janvier 1793. Les patriotes, sous la direction du général Tadeusz Kosciuszko, prirent les armes mais furent écrasés par les soldats de Catherine. Le « troisième partage » du 24 octobre 1795 fit disparaître l'État polonais. Pendant cent vingt-trois ans, il n'y eut plus de Pologne sur la carte de l'Europe.


Alors commença la vie des Polonais sous les trois jougs : russe, prussien et autrichien. Après l'aventure du grand-duché de Varsovie créé par Napoléon et qui s'effondra avec la défaite de l'empereur, le traité de Vienne rétablit la situation du partage. Il laissait à Saint-Pétersbourg la possibilité d'organiser un « royaume de Pologne » de quatre millions d'habitants, dont le tsar était le roi, à la Prusse l'organisation de deux provinces (Prusse occidentale et grand-duché de Posen), et à l'Autriche la formation d'un royaume de Galicie de trois millions et demi d'habitants, essentiellement paysan. Dans la partie russe, la révolte de 1830-1831 pour rétablir une Pologne indépendante se traduisit par l'écrasement des patriotes et une « grande émigration » de neuf mille Polonais. La majorité d'entre eux, avec le prince Czartoryski et le grand poète Adam Mickiewicz, vint s'installer à Paris, prenant pour quartier général l'hôtel Lambert, dans l'île Saint-Louis. Le pays polonais fut transformé en « gouvernements » – provinces de l'Empire russe – dans lesquelles se firent sentir, vers 1848-1849, les débuts d'une industrialisation moderne. Les révolutions de 1848-1849 se manifestèrent dans la partie prussienne, à la suite des événemeion du servage décidée à Vienne en septembre 1848. Une seconde insurrection dans la Pologne russe en 1863 échoua par suite des divisions entre les Blancs et les Rouges. Elle fut marquée par une nouvelle répression, bien que le tsar Alexandre II mît fin au servage des paysans en janvier 1861. Ce dernier échec découragea les Polonais dans leurs tentatives de soulèvement armé : ils s'orientèrent vers ce qu'on appelle « le travail organique », c'est-à-dire la création des infrastructures modernes de l'industrie et des transports. La Pologne russe devint le fournisseur, pour les produits manufacturés, de l'empire des tsars resté agricole, tandis que les idées socialistes apparaissaient dans les années 1876-1877.


Dans la Galicie autrichienne, Vienne accorda un statut qui laissait les grands propriétaires nobles maîtres du royaume. En Prusse, les provinces polonaises profitaient du développement économique de l'Allemagne, mais luttaient dans le cadre scolaire pour sauvegarder la culture nationale.


Au plan politique, deux grandes figures dominaient les trois parties polonaises : Roman Dmowski (1864-1939), défenseur de l'idée nationale dans son parti national démocrate, prêt à s'appuyer sur la Russie ; Josef Pilsudski (1867-1935), chef d'un parti socialiste ennemi irréductible des Russes, partisan d'une vaste fédération sous une direction polonaise.


De Pilsudski à Walesa : résurrection de la Pologne


La première guerre mondiale mobilisa les Polonais dans des armées ennemies. Après quelques succès des troupes du tsar, les Austro-Allemands occupèrent toute la Pologne russe et décidèrent en novembre 1916 de la création d'un royaume de Pologne – ressuscité après plus d'un siècle. Mais leurs rapports avec Pilsudski furent difficiles et les amenèrent à l'emprisonner à Magdeburg jusqu'en novembre 1918. Dmowski, passé à Londres puis à Paris, créa un conseil national pour représenter les Polonais. La révolution bolchevique en Russie amena ce pays à conclure la paix de Brest-Litovsk qui prévoyait l'évacuation par Moscou des territoires polonais et ukrainiens, ce qui conduisit Berlin à renforcer les structures du royaume polonais. Mais la défaite des puissances centrales conduisit les Alliés à résoudre le problème polonais en tenant compte des modalités prévues par le président Wilson dans son message de janvier 1918 : indépendance de la Pologne sur un territoire peuplé de Polonais et ayant un débouché sur la mer. Le 9 novembre 1918 Pilsudski, libéré par les révolutionnaires allemands, devenait chef de cet État, tandis que Dmowski défendait à Paris les demandes frontalières de la Pologne.


La conférence de Versailles fixa ses frontières occidentales avec l'Allemagne, lui donnant la Posnanie et le « corridor » pour permettre l'accès à la Baltique par Dantzig, ville allemande mais internationalisée. En revanche, la frontière orientale fut imposée par Pilsudski, à la tête de ses troupes, aux Bolcheviks qui menacèrent un moment Varsovie lors de l'avance du général Toukhatchevski, vaincu sur la Vistule le 15 août 1920. Le traité de Riga qui mit fin à la guerre avec Moscou traçait une frontière de Minsk jusqu'à la Roumanie, englobant de larges territoires biélorusses et ukrainiens.


Riche de vingt-deux millions d'habitants sur 400 000 km², la Pologne avait réglé à son profit les problèmes de Haute-Silésie, de Vilno et mis en sourdine ceux de Teschen et de Dantzig. Elle s'organisa sous la forme d'une république parlementaire jusqu'en 1926 lorsque Pilsudski, mis à l'écart, s'empara du pouvoir par un coup de force et le garda jusqu'à sa mort en 1935. Les colonels qui lui succédèrent furent confrontés à la crise de Dantzig suscitée par Hitler qui réclamait cette ville allemande. L'accord Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939 permit à la Wehrmacht d'attaquer la Pologne le 1er septembre. Écrasée par la Blitzkrieg, l'armée polonaise fut poignardée dans le dos par l'avancée de l'Armée rouge qui, conformément à l'accord du 23 août, occupa un grand tiers de la Pologne, bientôt rattaché à l'URSS. Le IIIe Reich occupa le reste du territoire polonais, en en détachant une partie, « les territoires de l'Est », destinés à être germanisés, tandis que subsistait un État-croupion, le « gouvernement général » autour de Cracovie. La Wehrmacht pratiqua une occupation terrible marquée par des exécutions, la déportation en camp de concentration, l'élimination des intellectuels polonais et des populations juives. Une résistance, « l'Armée de l'intérieur » – l'A.K. – disputa le pouvoir au parti communiste. Avec l'aide de l'Armée rouge, ce dernier l'infiltra et fit de la Pologne ressuscitée une démocratie populaire.


C'est grâce à l'électricien de Gdansk, Lech Walesa, que celle-ci disparut en décembre 1990, faisant ainsi de la Pologne, deux fois rayée de la carte, la miraculée de l'histoire européenne.

Georges Castellan
Mai 2010
 
Bibliographie
Histoire de la Pologne Histoire de la Pologne
Norman Davies
Fayard, Paris, 1985

La Pologne au XXe siècle La Pologne au XXe siècle
Alain Crugten , Theresa Wysokinska
Editions Complexe, Paris, 2001

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