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 La Nouvelle-Espagne : le Mexique à l'époque coloniale
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre
 La version populaire et nationaliste de l'histoire du Mexique établit une continuité entre l'Empire aztèque et l'indépendance recouvrée, comme si le laps de temps qui sépare la conquête (1519) de l'indépendance (1821) était une parenthèse négligeable pour la formation de la nation mexicaine. Cette vision est inexacte car les trois siècles d'existence de la Nouvelle-Espagne sont les plus riches de toute l'histoire coloniale des Amériques. Ce royaume, qui fait partie de l'Espagne au même titre que les royaumes de Castille ou de León, jouit d'une prospérité économique et d'une stabilité économique exceptionnelles, comme nous l'explique ici Carmen Bernand. 

Comme ailleurs en Amérique hispanique, les communautés indiennes de cette région sont régies par les lois des Indes. Les Noirs, les mulâtres, les métis, les créoles et les Espagnols ont des statuts spéciaux, de même que les ordres religieux, l'Église séculière, les confréries, les corporations ou les encomenderos, ces Espagnols qui reçoivent le privilège médiéval de disposer du travail d'un groupe d'Indiens. Mais le Mexique possède sa spécificité, liée à son passé préhispanique et au fait qu'il constitue le plus beau fleuron de l'Espagne.


Une colonisation violente, dramatique, mais qui sut aussi s'avérer fructueuse

Les splendeurs de la Nouvelle-Espagne ne doivent pas faire oublier la violence de la conquête et l'exécution des princes mexica perpétrée par Alvarado – lieutenant de Cortés –, la révolte des Mexicains, l'évacuation précipitée de la ville par les Espagnols, le retour de Cortés grâce à l'aide que lui fournissent les habitants de Tlaxcala et l'effondrement de l'Empire aztèque. Les épidémies provoquent une véritable hécatombe dans les communautés indiennes et l'ordre ancien est désarticulé. Les estimations faites par Woodrow Borah, bien que sujettes à discussion, permettent d'imaginer l'ampleur de la chute démographique puisque, dans le plateau central du Mexique, la population qui était d'environ vingt-cinq millions d'habitants diminue de manière dramatique pour atteindre son plus bas niveau vers le milieu du XVIIe siècle, avec seulement 750 000 Indiens.

Après les premières années marquées par la lutte des factions entre partisans et ennemis de Hernan Cortés, l'arrivée de Antonio de Mendoza marque le début de la prospérité de Mexico. Hernan Cortés avait eu l'intelligence d'asseoir le pouvoir espagnol sur les ciments de la ville aztèque. Sur les ruines des palais mexica, les demeures des conquérants s'élèvent et, à quelques mètres du Templo Mayor, détruit par les Espagnols, on construit la cathédrale qui sera embellie et agrandie au fil des années. Hernan Cortés avait fait exécuter le prince aztèque Cuauhtemoc pour couper court à toute velléité indienne de rébellion. Avec les élites qui se montrent coopérantes, les Espagnols entretiennent des rapports amicaux et, dès les premières années, les mariages et les unions mixtes donnent lieu à des métissages qui changent radicalement la physionomie démographique de la Nouvelle-Espagne.

Après avoir détruit les fondements de la société aztèque, les Espagnols cherchent à comprendre les coutumes et les rites des anciens. Raconter l'histoire, comprendre la civilisation disparue constitue le grand paradoxe intellectuel du XVIe siècle. Le résultat en est une historiographie remarquable par sa richesse et par sa profondeur. Parmi les noms illustres, on peut citer Bernardino de Sahagun, Diego Durán et Fernando de Alva Ixtlilxóchitl, auteur d'une histoire de Texcoco, la ville rivale de Mexico-Tenochtitlan. Le désir de témoigner touche également les notables indiens des villages, consultés pour répondre au vaste questionnaire lancé à la fin des années 1560 par Philippe II en Espagne et dans le Nouveau Monde. Grâce à ce travail, regroupé sous le titre général de Relations géographiques, nous disposons de descriptions très fines concernant les terroirs, leurs habitants, leur mode de vie et leurs croyances.


La conquête spirituelle du Mexique, fondement de la Nouvelle-Espagne

Il serait réducteur de considérer l'Église comme une institution homogène : les différents ordres réguliers ainsi que le clergé séculier ont exercé des influences spécifiques qui toutes ont contribué à l'occidentalisation des Indiens et à la « colonisation » de leur imaginaire. Sans entrer ici dans les détails, il convient de mentionner quelques aspects propres au Mexique. L'un des plus étonnants est celui de la création dans le Michoacán, en 1537, de « villes-hôpitaux » destinées à recueillir les Indiens et à les faire vivre en autarcie. Le cerveau de ce projet est un franciscain, Vasco de Quiroga, qui a puisé son inspiration dans l'Utopie de Thomas More.

Sous l'influence des augustins et des franciscains notamment, les élites indigènes éduquées dans le collège de Santa Cruz de Tlatelolco connaissent une renaissance intellectuelle qui n'a pas de précédent dans les autres royaumes espagnols de l'Amérique. Elles recopient des livres préhispaniques, apprennent le latin et l'espagnol, rédigent des traités d'herboristerie et développent l'art de la peinture. Les remarquables fresques que l'on trouve dans les couvents d'Actopan, d'Ixmiquilpan et de Tecamachalco, ainsi que celles de la maison du Doyen de Puebla de Los Angeles, ont été réalisées par des Indiens qui ont su combiner les traditions pictographiques préhispaniques avec les modèles et les techniques d'Occident. Ce mouvement culturel sera finalement étouffé à la fin du XVIe siècle par la politique de la Contre-Réforme.

Les dévotions mariales, dont la plus célèbre est celle de la Vierge de Guadalupe, jouent un rôle important dans l'intégration des différentes couches de la population. À Tepeyac, en périphérie de Mexico, un culte s'était développé vers 1540 dans une chapelle bâtie sur le site de l'ancien sanctuaire mexica consacré à la déesse-mère Toci. Malgré la méfiance des franciscains, l'Église prit le contrôle du culte et, au milieu du XVIIe siècle, élabora la version officielle selon laquelle la Vierge de Guadalupe serait apparue à un Indien nommé Juan Diego. Les créoles et les classes laborieuses se reconnurent dans cette croyance et la Vierge devint progressivement l'emblème du peuple mexicain. C'est sous la bannière de la Guadalupe que le curé indépendantiste Miguel Hidalgo harangue la foule en 1810. C'est encore son image qui est aujourd'hui affichée dans tous les foyers chicanos des États-Unis.


Une activité économique intense

Dans les villes, comme Puebla de Los Angeles et surtout Mexico, c'est le mouvement qui domine, avec la diversification des activités économiques et le flux des migrants, qu'ils soient européens, indiens, africains et asiatiques – Acapulco est le port d'arrivée de la flotte des Philippines. Les fastes du baroque stimulent la vie intellectuelle, dont la figure la plus importante est la poétesse Sor Juana Inés de la Cruz (1651-1695). Le travail salarié coexiste avec l'esclavage et le tribut indien. À Querétaro, à Oaxaca et à Puebla, les ateliers textiles où règne une discipline très dure produisent des tissus et des vêtements pour les marchés régionaux. Dans les régions chaudes autour de Veracruz, on installe des moulins pour broyer la canne à sucre, les trapiches, où travaille une main-d'œuvre noire et métisse. Mais le principal produit d'exportation est le chocolat, originaire du Mexique et boisson des élites à l'époque préhispanique.

Le centre économique le plus dynamique est Zacatecas, dont la découverte des mines d'argent en 1546 provoque une véritable ruée d'Indiens, de métis et de mulâtres. Cette ville, perdue au milieu d'un désert peuplé par des tribus hostiles, devient la tête de pont de la Nouvelle-Espagne vers la conquête du Nord. C'est là, ainsi qu'à Guanajuato et à Pachuca, autres centres miniers, que des fortunes considérables se créent durant le XVIIIe siècle. Lors de son voyage au Mexique, Alexander von Humboldt y rencontrera les hommes les plus riches du monde, des entrepreneurs basques ou des descendants de Biscayens, qui ont également investi dans l'achat de titres nobiliaires.

À la veille de l'indépendance, Mexico est la ville la plus importante de l'Occident avec ses 150 000 habitants. Mais, malgré le développement des entreprises capitalistes, les bénéficiaires restent les péninsulaires au détriment des élites créoles. Comme ailleurs en Amérique hispanique, ce clivage sera à l'origine des luttes pour l'indépendance, favorisées par la vacance du pouvoir monarchique en Espagne en raison de l'invasion napoléonienne. Au Mexique, le soulèvement contre l'Espagne se fera en trois étapes et, après les tentatives avortées de Miguel Hidalgo et de José María Morelos y Pavón, en 1810 et 1815, le pacte d'Iguala de 1820 entre Agustin de Iturbide et les insurgés aboutit à l'instauration de la République du Mexique.

Carmen Bernand
Février 2001
 
Bibliographie
La pensée métisse La pensée métisse
Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1999

La colonisation de l’imaginaire La colonisation de l’imaginaire
Serge Gruzinski
Gallimard, Paris, 1988

Sor Juana Inés de la Cruz ou les pièges de la foi Sor Juana Inés de la Cruz ou les pièges de la foi
Octavio Paz, Roger Muniez(Trad.)
Gallimard, Paris, 1987

Inquisition et Société au Mexique Inquisition et Société au Mexique
Solange Alberro
Centre d’Études mexicaines et centraméricaines,, 1988

Mines, terres et société à Zacatecas (Mexique) de la fin du XVIIe siècle à l’indépendance Mines, terres et société à Zacatecas (Mexique) de la fin du XVIIe siècle à l’indépendance
Frédérique Langue
Publications de la Sorbonne, Paris, 1992

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