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La Maison Descartes d'Amsterdam
Christophe de Voogd
Maître de conférence à l'Institut d'études politiques de Paris
Ancien directeur de la Maison Descartes (Institut français des Pays-Bas)

Centre culturel, lieu d'échanges et de confrontation des idées, la Maison Descartes d'Amsterdam est depuis plus de soixante-dix ans le relais de la présence française aux Pays-Bas. Christophe De Voogd, qui fut son directeur, s'interroge, à l'heure de la mondialisation, sur les nouveaux enjeux de notre présence culturelle et sur la nécessaire préservation de contacts privilégiés entre les Pays-Bas et la France.

Lieux historiques

La Maison Descartes occupe, en plein cœur du centre historique de la capitale néerlandaise, l'un des plus vastes ensembles du Siècle d'or dû à l'un des grands architectes de l'époque, Adriaan Dorstman, également père de la magnifique église luthérienne à coupole sur le Singel. Le bâtiment est en effet développé sur plus de 1 200 m2 au sol, ce qui représente une surface d'environ 4 000 m2, en y incluant le Consulat général qui y est également installé. À ce titre, la Maison Descartes prend place parmi les richesses patrimoniales de la France à l'étranger, même si une rénovation d'urgence de cet héritage s'avère nécessaire. La réfection de ses fondations – sur pilotis comme il se doit à Amsterdam ! – rendue indispensable par le percement en cours d'une station de métro devant sa porte, sera l'occasion d'une reprise de l'ensemble du bâtiment, qui s'impose plus de trente ans après l'installation de l'Institut en 1971.

Cinq ans plus tôt, à l'initiative d'André Malraux, alors ministre de la culture, l'État français s'était porté acquéreur de l'endroit qui semblait tout désigné pour accueillir l'Institut. Non qu'il s'agisse de la maison de Descartes, comme le croient de nombreux visiteurs : le philosophe, éternel nomade, eut d'ailleurs plusieurs résidences à Amsterdam dont l'une a été identifiée près de la Westerkerk, à proximité immédiate de la tombe de Rembrandt et de la maison d'Anne Frank, dans une sorte d'impressionnant triangle de l'esprit. Le seul lien qui unisse la Maison Descartes et les pérégrinations hollandaises du philosophe – mort au demeurant bien avant la mise en chantier du bâtiment de Dorstman – est le rôle joué par le professeur de littérature médiévale, Gustave Cohen, qui fut à la fois le découvreur de cette maison de Descartes et le fondateur de l'Institut.

La localisation actuelle de ce dernier n'en revêt pas moins une dimension historique et symbolique très forte : il s'agit de l'ancien « hospice wallon », émanation de l'église wallonne d'Amsterdam. Cette communauté calviniste francophone, comme il en a existé de nombreuses aux Pays-Bas – alors Provinces-Unies – était née de l'exil de nombreux protestants des Pays-Bas espagnols (l'actuelle Belgique) et français à partir de la fin du XVIe siècle. Les notables de cette communauté avaient établi sur un terrain offert par la municipalité et alors situé en périphérie de la ville un orphelinat destiné à recueillir les nombreuses victimes engendrées par les persécutions anti-protestantes de Louis XIV. Rapidement le bâtiment, augmenté de deux ailes, joua également le rôle d'hospice pour les personnes âgées indigentes de la communauté, considérées elles aussi dans les mentalités du temps, comme des « enfants », car incapables de subvenir eux-mêmes à leur besoin.

De sorte que, fait rare de continuité culturelle, notre Institut est aujourd'hui installé dans un bâtiment où le français a été pratiqué pendant trois cents ans – fût-ce de moins en moins au fil de l'intégration de la communauté wallonne dans la population néerlandaise – en plein cœur de la capitale néerlandaise.

Les signes de ce passé sont encore nombreux ; de la collection de livres anciens – parmi lesquelles le Dictionnaire de l'Académie ou le Dictionnaire historique et critique de Bayle – aux peintures de groupe des anciens régents et régentes chargés d'administrer l'hospice, et qui sont encore accrochés à leur emplacement d'origine, dans les salles des Régents et la salle des Régentes pour lesquels ils ont été faits sur mesure, en passant par l'ancienne cuisine qui a gardé intacts ses murs recouverts de carreaux d'époque.

Mais l'Institut n'est pas né avec cette installation dans l'hospice wallon. Il s'agissait en fait d'un transfert, la première Maison Descartes, fondée en 1933, manquant cruellement de place dans la belle villa qu'elle occupait sur le Museumplein à proximité du Rijksmuseum.

Institut de recherche et centre culturel

Avec ses soixante-dix ans, cet Institut fait partie de la première vague des établissements culturels français à l'étranger, celle de l'entre-deux-guerres, comme ceux de Londres, Prague ou Naples. Établissements qui font figure de doyens d'un « réseau » qui s'est développé considérablement depuis, avec les nombreuses créations d'après 1945, puis celles des années 60 liées à la décolonisation, enfin celles des années 90 après la chute du rideau de fer.

Créations universitaires, ces premiers établissements ont été dus à l'initiative de personnalités influentes qui ont su convaincre les autorités politiques.

À Amsterdam, le rôle décisif fut joué par Gustave Cohen, professeur à la Sorbonne. Ceci explique la forte tradition de la Maison en matière de recherche et de formation universitaires et de diffusion de la « haute culture » française. En témoigne l'organisation régulière de grands colloques, de séminaires spécialisés, l'aide à la traduction… et une succession quasi ininterrompue de directeurs d'origine universitaire. C'est la Maison Descartes que le Collège de France a choisie à la fin des années 1980 pour inaugurer son activité régulière de cours à l'étranger ; et c'est aujourd'hui avec la Maison Descartes que la Fondation nationale des sciences politiques a sans doute les liens les plus étroits parmi les instituts français à l'étranger. À quoi s'est longtemps ajouté, à l'instar de la Villa Médicis et de la Casa Velasquez, l'accueil de pensionnaires de toutes disciplines, désireux de dialoguer avec l'héritage culturel néerlandais. Du mathématicien J. Levy-Bruhl au romancier F. Régis-Bastide en passant par les philosophes Orcibal et Lucien Goldman, ce sont plus de deux cents jeunes intellectuels qui ont formé cette école française du Nord. Cette politique a été interrompue en 1952, officiellement en raison de la plus grande facilité des voyages et des séjours à l'étranger mais aussi des nouvelles missions de la Maison Descartes, devenue avec l'installation du service culturel de l'Ambassade dans ses murs en 1946, le centre de toute la coopération culturelle franco-néerlandaise.

Le départ ultérieur de ce service à La Haye et le déménagement de l'Institut dans les locaux beaucoup plus vastes de l'hospice wallon ont renforcé la mission de diffusion de la Maison, désormais dotée de salles d'exposition, d'une salle de conférences et de cinéma, ainsi que de nombreuses salles de cours. Mais ce n'est que très récemment qu'elle a renoué avec sa fonction de résidence, désormais centrée sur les écrivains, les jeunes chercheurs et les professionnels de la culture. L'abondance des candidats montre l'importance et la permanence de ce besoin de séjours de longue durée.

On le voit, si administrativement la Maison est un centre culturel français comme un autre, son histoire et son cadre lui donnent une personnalité spécifique où se retrouvent, à côté des tâches classiques de diffusion culturelle, des traits des instituts de recherche dépendant du ministère des Affaires étrangères, comme le centre Marc Bloch de Berlin, et des grands établissements relevant du ministère de la Culture, comme la Villa Médicis. S'y ajoute une insertion exceptionnelle dans le milieu néerlandais : véritable vitrine de la France à Amsterdam, figurant sur la plupart des plans de la ville, ses activités connaissent un retentissement très enviable dans les médias nationaux.

Maintenir la référence française

Inaugurée en 1933 par la princesse héritière Juliana, puis lors du déménagement de 1971 par la princesse Margriet, la sœur de la reine actuelle, qui elle-même lui a rendu un vibrant hommage lors de la visite d'État du président Chirac en 2002, cet institut est depuis l'origine une sorte de symbole des relations franco-néerlandaises, au-delà des nombreux aléas administratifs qu'il a connus.

Dans ses activités de diffusion, la Maison Descartes s'est progressivement spécialisée dans les domaines du mot et de l'image : littérature, sciences humaines, débats d'idée et de société, cinéma et photographie. Ces choix tiennent à des raisons relevant à la fois du contexte local et de considérations plus générales.

Tout d'abord l'influence culturelle française aux Pays-Bas a fortement décliné au cours des vingt dernières années : l'érosion continue de l'apprentissage de notre langue à l'école et à l'université, sa totale absence des médias audiovisuels néerlandais, l'hégémonie de la culture américaine enfin, à la fois cause et conséquence de ces divers phénomènes, l'image à la fois passéiste et élitiste de la France aux Pays-Bas ont fait que les jeunes élites néerlandaises parlent désormais rarement le français, y compris dans le monde culturel, fait qui eût été naguère impensable. Un véritable cercle vicieux s'est enclenché, où la méconnaissance de la langue et des réalités françaises alimente des préjugés négatifs qui diminuent encore le « désir de France » et renforce ipso facto l'ignorance de l'autre. Au-delà des spécificités néerlandaises, cette analyse garde une bonne part de sa validité dans nombre pays d'Europe où même dans le domaine intellectuel la référence française, naguère dominante, risque de devenir marginale.

Cette situation a conduit le ministère des Affaires étrangères à renforcer son action en faveur de la promotion des « idées françaises », action qui passe aussi bien par l'accueil des étudiants étrangers, l'aide à la traduction, que par les programmes communs de recherche, les colloques ou les conférences.

Or par ses traditions, la Maison Descartes était idéalement placée pour se faire le relais de cette politique qui s'est traduite dans son cas par trois initiatives principales : la conclusion d'un partenariat avec la Fondation nationale des sciences politiques et les universités de Leyde et d'Amsterdam, axé sur la recherche en sciences humaines ; la création d'un Centre français du livre, dont la direction a été confiée à une critique de la presse néerlandaise et qui vise à stimuler les échanges éditoriaux ; enfin la mise en place des Conférences Érasme-Descartes, destinées à promouvoir le dialogue des sociétés civiles sur les grands enjeux de société et dont la première s'est tenue à Amsterdam en mai 2003 sur le thème de « l'État et la demande sociale ».

On le voit, plus que par la diffusion traditionnelle, c'est par des formes nouvelles de coopération et de dialogue que passe cette politique : orientation conforme à la logique même de la vie intellectuelle, reposant sur la confrontation des idées, à l'engagement fondamental de la France en faveur de la diversité culturelle… et au souci bien compris d'un équilibre avec nos partenaires néerlandais, toujours susceptibles à l'égard de leurs « grands voisins ».

Promouvoir la langue et les images françaises

Pour ce qui est de l'action en faveur de la diffusion des images françaises, le rôle d'un institut ne peut qu'être plus ponctuel : il se traduit à la Maison Descartes par une programmation régulière de cinéma français, l'organisation – confiée à l'antenne de Groningue – d'un festival national annuel de films français récents, la collaboration avec la chaîne culturelle Kunstkanaal pour le passage de documentaires français, enfin par l'appui aux opérations de la chaîne francophone TV5, avec, par exemple, l'opération « 24 heures à Amsterdam ». Des expositions régulières de photographes français complètent cette action dans un domaine où les deux pays sont à la pointe de la création internationale.

Afin de renforcer l'impact de ces divers événements, l'intégration des différents vecteurs de diffusion est recherchée : c'est ainsi qu'autour de Descartes, Rimbaud, Segalen, Michel Piccoli ou Jacques Tati, ont été proposés expositions, conférences et supports audiovisuels – cinéma et télévision.

Promu il y a quelques années Centre de coopération linguistique et culturel, la Maison Descartes a également une importante fonction pédagogique, comme centre d'excellence d'enseignement de notre langue pour l'ensemble des Pays-Bas : 1 300 élèves assistent chaque année à ses cours de français extrêmement diversifiés, allant de l'apprentissage de base au français de spécialité (juridique, commercial) en passant par des cours thématiques – « la France du vin », « acheter une maison en France »… Des sessions de formation des enseignants de français aux Pays-Bas y sont régulièrement organisées.

L'interface avec les activités culturelles se traduit par de nombreux séminaires et ateliers destinés aux professionnels et amateurs de haut niveau en histoire de l'art, traduction, droit ou littérature. Enfin le Bureau de coopération pour le français, réinstallé depuis trois ans dans ses murs, est l'interlocuteur de tous les acteurs locaux de l'enseignement de notre langue dans le système néerlandais – ministère de l'enseignement, agences spécialisées, organismes pédagogiques, établissements scolaires et universitaires. Là encore l'effort porte sur l'intégration des deux missions, pédagogique et culturelle de la Maison, notamment à l'occasion des journées portes ouvertes ou de la Semaine de la francophonie.

À toutes ces activités, il faut rajouter le rôle de la bibliothèque médiathèque riche de 25 000 documents et du centre de documentation sur la France contemporaine, la coopération régulière avec les autres instituts européens établis à Amsterdam et l'hébergement de nombreuses associations ou manifestations liées d'une façon ou d'une autre à la France.

Comment s'adapter à l'ère des échanges virtuels ?

Pour soutenir toutes ces activités, la Maison Descartes dispose de ressources financières, venues pour moitié de Paris et pour moitié de ses propres recettes, qui la dotent d'un des plus importants budgets d'intervention au sein du réseau français à l'étranger. Budget qui n'est en rien comparable avec celui des grandes structures culturelles sur le territoire national mais que démultiplient les cofinancements des opérateurs néerlandais et qui la conduisent à opérer souvent « hors les murs ».

Au fond, la vocation d'un tel établissement se décline à partir du nom même de « Maison » qui évoque à la fois un lieu d'échanges et de rencontres, un lieu de rayonnement dans le milieu local, autant qu'un lieu de vie : ce dernier point souligne l'importance de sa fonction de résidence mais aussi de convivialité, longtemps apportée par le restaurant de la Maison Descartes qui pourra et devra rouvrir à l'issue des travaux en cours.

C'est l'ensemble de ces dimensions qu'il faut donc prendre en compte lorsque l'on s'interroge sur l'adaptation de notre réseau d'instituts à l'étranger à un contexte marqué par la mondialisation des échanges et le développement des formes immatérielles de communication. La question est d'autant plus pertinente pour la Maison Descartes, vu l'importance de son emprise immobilière et le fait qu'elle entre dans une importante phase de travaux de rénovation et de consolidation, dont on espère qu'elle n'interrompra pas ses activités.

Dit en d'autres termes : ces instituts conçus au temps où livre, spectacle vivant et cinéma étaient les vecteurs dominants de la diffusion culturelle, ont-ils encore un sens à l'âge d'internet et de la télévision satellitaire ?

Des contacts privilégiés entre les élites internationales

Pour répondre à cette question, il est utile de rappeler que l'arrêt de la politique de résidence à la Maison Descartes au début des années 50 reposait déjà sur l'argument d'une plus grande facilité des voyages et des séjours internationaux. Or la conséquence de cette décision a été la quasi-disparition pendant de longues décennies de spécialistes français des Pays-Bas. De même la raréfaction puis la disparition des bourses d'études en France, argumentée, elle, par le développement des mécanismes multilatéraux comme Erasmus, ont tari le vivier de jeunes Néerlandais bons connaisseurs de notre pays. Force est donc de constater que rien ne remplace l'intervention volontaire bilatérale en faveur de séjours longs, seule garantie de liens profonds, productifs et pérennes. Cette intervention est en effet indispensable en raison des difficultés de toutes natures, financières, juridiques, psychologiques, propres à toute expatriation. Faute de quoi l'on assistera certes à la multiplication quantitative des échanges humains mais de plus en plus superficiels et précaires, touristiques et commerciaux pour l'essentiel, comme l'illustre au plus haut point le cas franco-néerlandais : pour trop de Français les Pays-Bas ne sont qu'un vaste musée ; pour trop Néerlandais, la France devient un gigantesque parc de récréation…

Sans doute nos établissements culturels sont-ils moins adaptés à l'action audiovisuelle où des réponses de grande envergure à l'échelle régionale ou globale sont indispensables. C'est l'objectif de TV5 et l'enjeu du débat actuel sur la création d'une chaîne d'information continue en français. Mais si la télévision est l'instrument irremplaçable de l'accès au plus grand public, le travail décisif de relation avec les élites étrangères, y compris dans le domaine de l'audiovisuel, demande une action plus fine et une présence permanente sur le terrain.

Autrement dit, par leur visibilité, leur capacité d'accueil et leurs réseaux entretenus et développés au quotidien, nos grands instituts à l'étranger sont des instruments irremplaçables de l'influence et de l'ouverture de notre pays sur le monde. Les profondes mutations en cours de notre civilisation imposent que l'on en revoie l'implantation et les missions, afin que les fleurons de notre réseau disposent de moyens renforcés nécessaires à leur rayonnement. Leur utilité fondamentale, pour peu que l'on réfléchisse aux voies de leur adaptation, ne s'en trouve nullement remise en question, bien au contraire.

Le devenir de la Maison Descartes, située dans une des capitales les plus dynamiques d'Europe, où se développe, comme vient de le démontrer une étude de la DATAR, l'un des pôles structurants de notre continent, est à tous ces égards, un cas d'école.

Christophe de Voogd
Février 2004
 
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